{"id":6880,"date":"2020-01-29T12:23:59","date_gmt":"2020-01-29T11:23:59","guid":{"rendered":"http:\/\/sinedjib.com\/?p=6880"},"modified":"2021-09-05T12:33:34","modified_gmt":"2021-09-05T10:33:34","slug":"camus-et-nous","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2020\/01\/29\/camus-et-nous\/","title":{"rendered":"Raymond Guillor\u00e9 : Albert Camus et nous"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Article de <a href=\"http:\/\/maitron-en-ligne.univ-paris1.fr\/spip.php?article154789\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\" aria-label=\"Raymond Guillor\u00e9 (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\">Raymond Guillor\u00e9<\/a> paru dans <em><a href=\"https:\/\/archivesautonomies.org\/IMG\/pdf\/syndrev\/revolutionproletarienne\/serieap1947\/larevolutionproletarienne-n146.pdf\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\" aria-label=\" (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\">La R\u00e9volution prol\u00e9tarienne<\/a><\/em>, n\u00b0 447, f\u00e9vrier 1960, p. 1-2 et dans le bulletin <em><a rel=\"noreferrer noopener\" aria-label=\" (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\" href=\"https:\/\/archivesautonomies.org\/IMG\/pdf\/syndrev\/cilo\/cilo-n10.pdf\" target=\"_blank\">Commission internationale de liaison ouvri\u00e8re<\/a><\/em>, n\u00b0 10, f\u00e9vrier 1960, p. 2-5<\/strong><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"6882\" data-permalink=\"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2020\/01\/29\/camus-et-nous\/la-revolution-proletarienne-fevrier-1960\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/La-R%C3%A9volution-prol%C3%A9tarienne-f%C3%A9vrier-1960.png?fit=453%2C635&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"453,635\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"La-R\u00e9volution-prol\u00e9tarienne-f\u00e9vrier-1960\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/La-R%C3%A9volution-prol%C3%A9tarienne-f%C3%A9vrier-1960.png?fit=214%2C300&amp;ssl=1\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/La-R%C3%A9volution-prol%C3%A9tarienne-f%C3%A9vrier-1960.png?fit=453%2C635&amp;ssl=1\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/La-R%C3%A9volution-prol%C3%A9tarienne-f%C3%A9vrier-1960.png?resize=340%2C477\" alt=\"\" class=\"wp-image-6882\" width=\"340\" height=\"477\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/La-R%C3%A9volution-prol%C3%A9tarienne-f%C3%A9vrier-1960.png?w=453&amp;ssl=1 453w, https:\/\/i0.wp.com\/sinedjib.com\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/La-R%C3%A9volution-prol%C3%A9tarienne-f%C3%A9vrier-1960.png?resize=214%2C300&amp;ssl=1 214w\" sizes=\"auto, (max-width: 340px) 100vw, 340px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\"> Ce soir-l\u00e0 &#8211; c&rsquo;\u00e9tait un lundi soir, je m&rsquo;en souviens &#8211; le t\u00e9l\u00e9phone sonna&#8230;, et je fus assomm\u00e9 par la nouvelle. Le t\u00e9l\u00e9phone devait sonner plusieurs fois, ce soir-l\u00e0 et le lendemain, et tous ceux qui parlaient avaient ressenti le choc. Eux aussi, ils avaient d\u00e9rap\u00e9 et culbut\u00e9 sur la maudite Nationale 7 ; ils en \u00e9taient frapp\u00e9s de stupeur ; mais d\u00e9j\u00e0 ils m\u00ealaient leurs plaintes car ils savaient que quelqu&rsquo;un d&rsquo;irrempla\u00e7able \u00e9tait parti, ils sentaient soudain leur \u00e9crasante solitude. Qui, d\u00e9sormais, parlerait pour eux dans ce monde froid des raisons d&rsquo;Etat ? Qui pousserait encore le cri du r\u00e9volt\u00e9 ?  <\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Pourtant, comme moi-m\u00eame, la plupart des camarades dont j&rsquo;entendais ainsi la douleur retenue, n&rsquo;avaient pas personnellement connu Albert Camus. Je devrais plut\u00f4t dire qu&rsquo;ils ne 1&rsquo;avaient pas fr\u00e9quent\u00e9, qu&rsquo;ils ne lui avaient jamais parl\u00e9. Car ils le connaissaient personnellement. Il n&rsquo;y avait pas de doute, pour aucun dieux, que Camus \u00e9tait des n\u00f4tres. Je sais aussi que, pour Camus lui-m\u00eame, cela ne faisait pas de doute (1). Quand je dis : des n\u00f4tres, cela ne veut pas dire du groupe de militants rassembl\u00e9s autour de cette revue. (D&rsquo;autres que nous se chargeront de l&rsquo;accaparer). Cela veut dire : l&rsquo;artiste, le penseur, le moraliste Albert Camus, quand il prenait sa place dans l&rsquo;action, c&rsquo;\u00e9tait vers le syndicalisme r\u00e9volutionnaire qu&rsquo;il se tournait. Sa raison et son c\u0153ur l&rsquo;y conduisaient. <\/p>\n\n\n\n<p>Cet \u00e9crivain ath\u00e9e et non d\u00e9cor\u00e9 d\u00e9concerte les commentateurs du beau monde. Ils insistent lourdement sur l&rsquo; \u00ab\u00a0absurde\u00a0\u00bb qui, \u00e0 les en croire, \u00e9tait le fond de sa philosophie. Qu&rsquo;ils se donnent la peine de le lire &#8211; sans qu&rsquo;il soit besoin qu&rsquo;ils y mettent la ferveur que nous apportons \u00e0 le relire depuis qu&rsquo;une mort absurde nous l&rsquo;a enlev\u00e9 &#8211; ils verront tout de suite que, chez Camus , la r\u00e9volte surmonte la contradiction de 1&rsquo;absurde. D\u00e8s les pages d&rsquo;introduction de <em>l&rsquo;Homme r\u00e9volt\u00e9<\/em> &#8211; cette oeuvre immense qui ne nous a pas encore r\u00e9v\u00e9l\u00e9 toutes ses richesses &#8211; ils liront :  <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00ab\u00a0Cet essai se propose de poursuivre, devant le meurtre et la r\u00e9volte, une r\u00e9flexion commenc\u00e9e autour du suicide et de la notion d&rsquo;absurde. Celle-ci ne nous apporte qu&rsquo;une contradiction en ce qui concerne le probl\u00e8me du meurtre. Le sentiment de l&rsquo;absurde quand on pr\u00e9tend d&rsquo;abord en tirer une r\u00e8gle d&rsquo;action, rend le meurtre plus ou moins indiff\u00e9rent, et, par cons\u00e9quent, possible, Si l&rsquo;on ne croit \u00e0 rien, si rien n&rsquo;a de sens, et si nous ne pouvons affirmer aucune valeur, tout est possible et rien n&rsquo;a d&rsquo;importance. Point de pour ni de contre, l&rsquo;assassin n&rsquo;a ni tort ni raison. On peut tisonner les cr\u00e9matoires comme on peut aussi se d\u00e9vouer \u00e0 soigner les l\u00e9preux. Malice ou vertu sont hasard ou caprice&#8230; Si donc nous pr\u00e9tendons nous installer dans l&rsquo;attitude absurde, nous devons nous pr\u00e9parer \u00e0 tuer, donnant ainsi le pas \u00e0 la logique sur des scrupules que nous estimerons illusoires. Bien entendu, il y faudrait quelques dispositions. Mais, en somme, moins qu&rsquo;on ne croit si l&rsquo;on en juge par l&rsquo;exp\u00e9rience&#8230; Mais la logique ne peut trouver son compte dans une attitude qui lui fait apercevoir tour \u00e0 tour que le meurtre est possible et impossible&#8230;<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00ab\u00a0L&rsquo;absurde, consid\u00e9r\u00e9 comme r\u00e8gle de vie, est donc contradictoire&#8230; Si donc il \u00e9tait l\u00e9gitime de tenir compte de la sensibilit\u00e9 absurde, de faire le diagnostic d&rsquo;un mal tel qu&rsquo;on le retrouve en soi et chez les autres, il est impossible de voir dans cette sensibilit\u00e9, et dans le nihilisme qu&rsquo;elle suppose, rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un point de d\u00e9part, une critique v\u00e9cue, l&rsquo;\u00e9quivalent, sur le plan de l&rsquo;existence, du doute syst\u00e9matique. Apr\u00e8s quoi, il faut briser les yeux fixes du miroir et entrer dans le mouvement irr\u00e9sistible par lequel l&rsquo;absurde se d\u00e9passe lui-m\u00eame&#8230;<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00ab\u00a0&#8230; La premi\u00e8re et la seule \u00e9vidence qui me soit ainsi donn\u00e9e, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de l&rsquo;exp\u00e9rience absurde, est la r\u00e9volte. Priv\u00e9 de toute science, press\u00e9 de tuer ou de consentir qu&rsquo;on tue, je ne dispose que de cette \u00e9vidence qui se renforce encore du d\u00e9chirement o\u00f9 je me trouve. La r\u00e9volte na\u00eet du spectacle de la d\u00e9raison, devant une condition injuste et incompr\u00e9hensible. Mais son \u00e9lan aveugle revendique l&rsquo;ordre au milieu du chaos et l&rsquo;unit\u00e9 au c\u0153ur m\u00eame de ce qui fuit et dispara\u00eet. Elle crie, elle exige, elle veut que le scandale cesse et que se fixe enfin ce qui jusqu&rsquo;ici s&rsquo;\u00e9crivait sans tr\u00eave sur la mer&#8230;\u00a0\u00bb <\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>La r\u00e9volte n&rsquo;est pas tr\u00e8s bien port\u00e9e dans les salons. La r\u00e9volution, une fois qu&rsquo;elle s&rsquo;est install\u00e9e au pouvoir et qu&rsquo;elle a reni\u00e9 la r\u00e9volte, y est accueillie autour d&rsquo;une tasse de th\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p> Albert Camus ne s&rsquo;y trompe pas :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00ab\u00a0&#8230; Le r\u00e9volutionnaire est en m\u00eame temps r\u00e9volt\u00e9 ou alors il n&rsquo;est plus r\u00e9volutionnaire, mais policier et fonctionnaire qui se tourne contre la r\u00e9volte&#8230; En 1950, et provisoirement, le sort du monde ne se joue pas, comme il para\u00eet, dans la lutte entre la production bourgeoise et la production r\u00e9volutionnaire ; leurs fins seront les m\u00eames. Il se joue entre les forces de la r\u00e9volte et celles de la r\u00e9volution c\u00e9sarienne. La r\u00e9volution triomphante doit faire la preuve par ses polices, ses proc\u00e8s et ses excommunications, qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas de nature humaine. La r\u00e9volte humili\u00e9e, par ses contradictions, ses souffrances, ses d\u00e9faites renouvel\u00e9es et sa fiert\u00e9 inlassable doit donner son contenu de douleur et d\u00e9sespoir \u00e0 cette nature&#8230; Les pens\u00e9es r\u00e9volt\u00e9es, celle de la Commune ou du syndicalisme r\u00e9volutionnaire, n&rsquo;ont cess\u00e9 de nier cette exigence \u00e0 la face du nihilisme bourgeois, comme \u00e0 celle du socialisme c\u00e9sarien. La pens\u00e9e autoritaire, \u00e0 la faveur de trois guerres et gr\u00e2ce \u00e0 la destruction physique d&rsquo;une \u00e9lite de r\u00e9volt\u00e9s, a submerg\u00e9 cette tradition libertaire. Mais cette pauvre victoire est provisoire, le combat dure toujours&#8230;\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Les c\u00e9sariens &#8211; au moins ceux qui, parmi eux, ont encore une conscience, car il en est qui ont tout perdu dans cette sinistre aventure &#8211; tentent de se justifier en invoquant l&rsquo;efficacit\u00e9. C&rsquo;est une discussion qui revient quelquefois parmi nous.  <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00ab\u00a0Il y a deux sortes d&rsquo;efficacit\u00e9,celle du typhon et celle de la s\u00e8ve. L&rsquo;absolutisme historique n&rsquo;est pas efficace, il est efficient ; il a pris et conserv\u00e9 le pouvoir. Une fois muni du pouvoir il d\u00e9truit la seule r\u00e9alit\u00e9 cr\u00e9atrice. L&rsquo;action intransigeante et limit\u00e9e issue de la r\u00e9volte maintient cette r\u00e9alit\u00e9 et tente seulement de l&rsquo;\u00e9tendre de plus en plus. Il n&rsquo;est pas dit que cette action ne puisse vaincre. Il est dit qu&rsquo;elle court le risque de ne pas vaincre et de mourir. Mais ou bien la r\u00e9volution prendra ce risque ou bien elle confessera qu&rsquo;elle n&rsquo;est que l&rsquo;entreprise de nouveaux ma\u00eetres, justiciables, du m\u00eame m\u00e9pris&#8230; Quant \u00e0 savoir si cette attitude trouve son expression politique dans le monde contemporain, il est   facile d&rsquo;\u00e9voquer, et ceci n&rsquo;est qu&rsquo;un exemple, ce qu&rsquo;on appelle traditionnellement le syndicalisme r\u00e9volutionnaire. Ce syndicalisme m\u00eame n&rsquo;est-il pas inefficace ? La r\u00e9ponse est simple : c&rsquo;est lui qui, en un si\u00e8cle, a prodigieusement am\u00e9lior\u00e9 la condition ouvri\u00e8re depuis la journ\u00e9e de seize heures jusqu&rsquo;\u00e0 la semaine de quarante heures. L&#8217;empire id\u00e9ologique, lui, a fait revenir le socialisme en arri\u00e8re et d\u00e9truit la plupart des conqu\u00eates du syndicalisme&#8230; Le jour pr\u00e9cis\u00e9ment, o\u00f9 la r\u00e9volution c\u00e9sarienne a triomph\u00e9 de l&rsquo;esprit syndicaliste et libertaire, la pens\u00e9e r\u00e9volutionnaire a perdu, en elle-m\u00eame, un contrepoids dont elle ne peut, sans d\u00e9choir, se priver&#8230;\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p>Il en est parmi nous qui ont regrett\u00e9 le silence que Camus gardait sur l&rsquo;Alg\u00e9rie. Son silence aussi avait un sens. Certains oublient que Camus a parl\u00e9 sur l&rsquo;Alg\u00e9rie quand beaucoup n&rsquo;y trouvaient rien \u00e0 dire ni \u00e0 redire. Il y a ceux qui parlent et qui \u00e9crivent sur l&rsquo;Alg\u00e9rie ; il y a ceux qui agissent un peu chaque jour pour le peuple alg\u00e9rien. Je suis s\u00fbr qu&rsquo;Albert Camus \u00e9tait de ces derniers. Ce n&rsquo;est pas que nous ne puissions discuter l&rsquo;attitude qu&rsquo;il avait cru devoir adopter dans la derni\u00e8re p\u00e9riode. Peut-\u00eatre ne retrouvai-t-il plus, dans ce qu&rsquo;on appelle maintenant la \u00ab\u00a0r\u00e9volution alg\u00e9rienne\u00a0\u00bb, les lin\u00e9aments de sa r\u00e9volte ? Peut-\u00eatre voyait-il d\u00e9j\u00e0 se profiler derri\u00e8re le \u00ab\u00a0r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb, le policier et le fonctionnaire.  <\/p>\n\n\n\n<p>Au surplus, nous ne faisons de personne une idole. Albert Camus se pla\u00e7ait de plein gr\u00e9 dans nos rangs ; ainsi, il acceptait la loi commune ; il \u00e9tait et il reste soumis \u00e0 la critique fraternelle. Tel qu&rsquo;il \u00e9tait &#8211; et tel qu&rsquo;il est maintenant \u00e9ternellement &#8211; nous nous reconnaissons en lui et il t\u00e9moigne pour nous tous.  <\/p>\n\n\n\n<p>Je le revois, \u00e0 l&rsquo;annexe de la Bourse du Travail, peu apr\u00e8s le Prix Nobel, parlant devant <a href=\"https:\/\/sinedjib.com\/index.php\/2019\/07\/08\/camus-5\/\">deux cents compagnons du Livre<\/a> r\u00e9unis par le Cercle d&rsquo;\u00e9tudes syndicales des correcteurs. Ce ne fut pas une conf\u00e9rence ; ce fut plut\u00f4t un \u00e9change de propos, presqu&rsquo;\u00e0 b\u00e2tons rompus. Visiblement, il \u00e9tait content d&rsquo;\u00eatre l\u00e0 et, \u00e0 aucun prix, ne voulait y \u00ab\u00a0pontifier\u00a0\u00bb. A une question d&rsquo;un camarade qui demandait \u00ab\u00a0une ligne de conduite\u00a0\u00bb, il r\u00e9pondit : \u00ab\u00a0Je refuse \u00e9nergiquement d&rsquo;\u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un guide de la classe ouvri\u00e8re. C&rsquo;est un honneur que je d\u00e9cline. Je suis toujours dans l&rsquo;incertitude et j&rsquo;ai constamment besoin d&rsquo;\u00eatre \u00e9clair\u00e9. Il est trop facile vraiment de d\u00e9cider, d&rsquo;un cabinet de travail, ce que doit faire le salari\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Non pas d\u00e9cider, non pas guider, pas m\u00eame conseiller, mais participer. Dans le peu de temps que lui laissaient ses multiples activit\u00e9s artistiques auxquelles il se donnait avec la passion d&rsquo;un travailleur probe, Camus a particip\u00e9. Nous le revoyons dans toutes les manifestations o\u00f9, au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es, le mouvement ouvrier ne manqua pas d&rsquo;occasion de d\u00e9fendre la libert\u00e9. En 1953, sur ce th\u00e8me de la d\u00e9fense des libert\u00e9s, le Comit\u00e9 de Liaison intersyndical de la Loire organisait un meeting \u00e0 Saint-Etienne. Albert Camus le pr\u00e9sidait et pronon\u00e7ait l&rsquo;allocution finale. Ecoutez-le : <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00ab\u00a0&#8230; La libert\u00e9 est l&rsquo;affaire des opprim\u00e9s et ses protecteurs traditionnels sont toujours sortis des peuples opprim\u00e9s. Ce sont les communes qui dans l&rsquo;Europe f\u00e9odale ont maintenu les ferments des libert\u00e9s, les habitants d\u00e8s bourgs et des villes qui l&rsquo;ont fait triompher fugitivement en 89, et \u00e0 partir du XIXe si\u00e8cle, ce sont les mouvements ouvriers qui ont pris en charge le double honneur de la libert\u00e9 et de la justice, dont ils n&rsquo;ont jamais song\u00e9 \u00e0 dire qu&rsquo;elles \u00e9taient inconciliables. Ce sont les travailleurs manuels et intellectuels qui ont donn\u00e9 un corps \u00e0 la libert\u00e9 et qui l&rsquo;ont fait avancer dans le monde jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;elle devienne le principe m\u00eame de notre pens\u00e9e, l&rsquo;air dont nous ne pouvons plus nous passer, que nous respirons sans prendre garde jusqu&rsquo;au moment o\u00f9, priv\u00e9s de lui, nous nous sentons mourir. Et si, aujourd&rsquo;hui, sur une si grande part du monde elle est en recul, c&rsquo;est sans doute parce que jamais les entreprises d&rsquo;asservissement n&rsquo;ont \u00e9t\u00e9 plus cyniques et mieux arm\u00e9es, mais c&rsquo;est aussi parce que ses vrais d\u00e9fenseurs, par fatigue, ou par une fausse id\u00e9e de la strat\u00e9gie et de l&rsquo;efficacit\u00e9, se sont d\u00e9tourn\u00e9s d&rsquo;elle. Oui, le grand \u00e9v\u00e9nement du XXe si\u00e8cle a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;abandon des valeurs de libert\u00e9 devant le socialisme c\u00e9sarien et militariste. D\u00e8s cet instant un certain espoir a disparu du monde, une solitude a commenc\u00e9 pour chacun des hommes libres&#8230;\u00a0\u00bb <\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>J&rsquo;allais \u00e9crire : \u00e9coutons cette voix, car nous ne l&rsquo;entendrons plus. Mais il n&rsquo;est pas vrai que nous ne l&rsquo;entendrons plus ! Nous sommes ici les ennemis du c\u00e9sarisme, qu&rsquo;il soit la manifestation de s\u00e9nescence d&rsquo;une bourgeoisie d\u00e9pass\u00e9e ou, au contraire, l&rsquo;expression avide d&rsquo;une nouvelle classe issue du prol\u00e9tariat. Mais entre le c\u00e9sarisme et le syndicalisme ouvrier, entre le pouvoir des ma\u00eetres anciens et nouveaux et la \u00ab\u00a0R\u00e9volution Prol\u00e9tarienne\u00a0\u00bb dont nous brandissons encore le titre comme un drapeau, oui, le combat dure toujours&#8230; non, il n&rsquo;est pas dit, il n&rsquo;est pas \u00e9crit que nous l&rsquo;ayons d\u00e9j\u00e0 perdu ! Dans ce combat, nous entendrons toujours, Albert Camus, ta voix proph\u00e9tique. Tu n&rsquo;as pas fini, camarade, de participer.  <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>R. GUILLORE.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">(1) Camus a toujours compt\u00e9 parmi les abonn\u00e9s de soutien de la \u00ab R. P. \u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article de Raymond Guillor\u00e9 paru dans La R\u00e9volution prol\u00e9tarienne, n\u00b0 447, f\u00e9vrier 1960, p. 1-2 et dans le bulletin Commission internationale de liaison ouvri\u00e8re, n\u00b0 10, f\u00e9vrier 1960, p. 2-5 Ce soir-l\u00e0 &#8211; c&rsquo;\u00e9tait un lundi soir, je m&rsquo;en souviens &#8211; le t\u00e9l\u00e9phone sonna&#8230;, et je fus assomm\u00e9 par la nouvelle. 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Au moment o\u00f9 nous \u00e9crivons ce papier, nous venons d'apprendre l'assassinat d'Ahmed Bekhat, secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de la f\u00e9d\u00e9ration fran\u00e7aise de l'U.S.T.A. 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