Article de Hocine Aït Ahmed paru dans Genève-Afrique, Vol. XXV, n° 2, 1987, p. 123-128

Militant indépendantiste depuis 1942, il a fait partie dès février 1947 des instances dirigeantes du PPA-MTLD. Membre fondateur du Front Algérien de Libération Nationale, représentant de la Révolution algérienne à la conférence de Bandoeng en août 1955, il mène depuis 1962 une action en faveur de la démocratie en Algérie, d’abord au sein de l’Assemblée Nationale Constituante, et ensuite dans l’opposition. Il dirige le Front des Forces Socialistes depuis 1963.
Tous les hommages rendus au frère Fanon à l’occasion de son inhumation – selon son dernier souhait – en terre algérienne, contrôlée par l’armée de libération, soulignaient ses grandes qualités intellectuelles, son militantisme multiforme ainsi que son désintéressement total.
Certes, sa vie a plus de signification dans sa brutale brièveté que s’il avait ménagé sa santé pour conserver son cerveau au Tiers-Monde et à l’Algérie. Mais sa disparition révolte, comme sont révoltantes celles de dizaines de milliers de cadres intelligents, consciencieux et dévoués, sans lesquels une révolution ne peut réussir. Elles font éprouver aux masses populaires la frustration d’être privées dé cette garantie charnelle de continuité, donc de succès, que sont ces hommes et ces femmes, témoins véritables et porteurs intraitables de leurs aspirations.
Les héros ne sont pas morts pour qu’un cauchemar succède à un autre cauchemar ; ils croyaient que leur sacrifice serait plus fécond que leur présence. Cette dialectique de fécondité du présent par le passé et du passé par le présent, qui est l’histoire et qui fait l’histoire, exige un devoir élémentaire de lucidité : s’attacher à reconnaître les vides laissés par le sacrifice de ces héros ; en d’autres termes refuser qu’ils ne soient occupés et privatisés par les pouvoirs en place ; refuser d’intérioriser les rituels protecteurs, les discours publicitaires et les techniques de substitution par identification. Une présence dérangeante dont il faut affirmer la plénitude est celle des idéaux fondateurs ainsi que des qualités de ces êtres exceptionnels qui se sont mis au service de tels idéaux.
Dans le débat qui s’instaure, aujourd’hui, autour des droits de l’homme dans le Tiers-Monde, nous nous tournons vers ce vide laissé par Fanon, en quête d’un de ses messages clairs et puissants. Ce qui nous manque, en ce moment où l’histoire se dérobe sous les pesanteurs d’un ordre international pan-étatique et où la confusion des esprits risque de transformer un débat aussi fondamental en bavardages à la mode, c’est moins le Fanon visionnaire ou révolutionnaire que la fraîcheur d’esprit et l’intransigeance juvénile qui l’ont caractérisé et qui, du reste, ont forgé l’un et l’autre. Exigeant envers sa pensée parce que soucieux avant tout de l’homme et de l’humanité, il était capable de prendre du recul par rapport aux « fanonismes » de tous poils, de se placer à distance critique par rapport à ses thèses principales, voire de remettre en cause ses propres principes politiques, s’ils s’avéraient inadéquats, insuffisants ou carrément nuisibles à la société.
Certes, il ne convient pas de parler à la place des martyrs, mais leur évocation ne mérite-t-elle pas notre loyalisme et nos interrogations ? Que feraient-ils à notre place face au déferlement des conflits et des répressions étatiques dans le Tiers-Monde ? Fanon serait-il le destinataire passif des messages de détresse qui viennent de ces millions d’enfants fauchés par la faim et les maladies ? Comment réagirait-il face aux assassinats politiques, à la torture, à toutes les formes de discrimination religieuse, linguistique et politique et aux inégalités économiques et sociales ? Nul doute qu’il prendrait parti, sans concession aucune, contre la monumentale imposture d’une décolonisation qui, au lieu de favoriser la paix, la coopération et le développement, tend à généraliser l’insécurité physique, alimentaire, politique et juridique dans les Etats du Tiers-Monde.
Jamais Fanon n’aurait obéi aux injonctions cyniques faites par les gouvernements « nationaux » aux élites « nationales » de déposer leur intelligence sur l’autel des reniements fallacieusement appelés « unité nationale », « sécurité intérieure et extérieure de l’Etat ».
Sa capacité de révolte et la fermeté de son attachement à la liberté l’auraient engagé avec passion pour la défense des droits à la vie, à la paix, à l’intégrité physique et pour la promotion des libertés démocratiques et syndicales. Son camp n’aurait jamais été celui de la corruption et du mépris que porte en lui le refus de toute liberté de penser, de sentir et d’agir, même si ce refus se couvre de « masques » rouges.
Fanon : fondamentaliste des droits de l’homme sans le savoir ?
« Nous ne sommes rien sur terre, si nous ne sommes pas d’abord les esclaves d’une cause, celle de la dignité, de la justice et de la liberté. »
« Nous voulons marcher tout le temps, la nuit et le jour, en compagnie de l’homme, de tous les hommes … Il s’agit pour le Tiers-Monde de recommencer une histoire de l’homme … »
Voilà résumée la philosophie politique de l’auteur des Damnés de la Terre, c’est-à-dire les valeurs de base qui ont soutenu le combat des hommes et des femmes à travers l’histoire pour réhabiliter la dignité de la personne humaine, en tout lieu et sous tous les cieux. Il ne s’agit rien de moins que des droits de l’homme dans leurs motivations profondes et leur jaillissement dru. Fanon condamne avec véhémence toutes les formes de domination et d’exploitation de l’homme par l’homme. Il s’insurge contre les idéologies coloniales et fascisantes qui voient les hommes et les femmes comme des instruments, des machines, des moyens d’enrichissement et jamais comme des citoyens respectés et respectables, comme des fins en soi.
L’affirmation de la dignité de la personne humaine remonte à des temps immémoriaux, consubstantielle au sens de la justice et au culte de la liberté, toutes dimensions de transcendance, innées, que le pouvoir n’a pas à accorder mais à approfondir et développer à l’échelle universelle.
Aux courants racistes, Fanon oppose l’égalité et l’universalité des hommes
dans leur essentialité, il proclame les personnes de couleur non inférieures au Blanc parce que, comme lui, fondamentalement et naturellement, elles portent en elles cet attribut de dignité qui ne saurait être méconnu sans qu’il y ait déni de justice, de fraternité et de civilisation.
Fanon a été traité de « moraliste » et d’« humaniste » par quelques tenants des idéologies matérialistes, mais jamais d’adversaire des droits de l’homme ; ceux qui mettent en cause son « romantisme » et son « lyrisme » oublient qu’il est avant tout un combattant ; il proclame que le colonisé ne devient l’égal du colonisateur qu’en l’affrontant, en s’arrachant à la résignation. Le respect de sa dignité dépend de la reconquête de la dignité nationale. C’est à la condition de n’être plus dominé chez lui, politiquement et culturellement, qu’il peut être homme à part entière – cessant d’être un sous-homme complètement à part – et devenir effectivement titulaire de ces droits dont les chartes proclament solennellement l’universalité. En s’engageant, corps et âme, au sein du Front de Libération algérien, Fanon était persuadé que la concrétisation de l’indépendance signifierait la fin du mépris, de l’humiliation et de l’arbitraire ainsi que la satisfaction des aspirations sociales les plus élémentaires.
Dès lors pourquoi n’a-t-il pas revendiqué explicitement l’idéologie des droits de l’homme, bien que ne l’ayant jamais répudiée ?
– D’abord parce qu’il l’a considérée comme arsenal de propagande de la dichotomie coloniale, comme technique de la phraséologie civilisatrice de l’impérialisme.
– Ensuite en raison de son option stratégique : le recours des Algériens à la lutte armée à partir du 1er novembre 1954 a été décisif dans la formulation de son concept de « violence révolutionnaire » « accoucheuse d’histoire ». En effet, jusque-là les luttes politiques en Algérie s’étaient faites dans « la légalité coloniale » au nom des droits de l’homme et pour le respect des libertés démocratiques. Un arc légaliste regroupant toutes les formations politiques s’était même constitué en Front démocratique. Mais les blocages dus à la colonisation étaient si nombreux et répétitifs depuis 1945 – répressions, truquages électoraux, etc. – que les masses populaires refusèrent de continuer à tourner en rond devant des objectifs-leurres, dans un activisme de toboggan dérisoire et coûteux. Engagé dans la guerre de libération, Fanon ne pouvait pas à la fois œuvrer pour la destruction du système colonial et pour sa conversion au nom des droits de l’homme. La pression des circonstances dictait les solutions d’urgence.
– Et enfin, outre que dans son esprit, les droits de l’homme sont le produit d’un européo-centrisme disqualifié, dans ses différents courants idéologiques, par le colonialisme, ils lui sont apparus inadéquats voire dépassés, les peuples du Tiers-Monde étant saisis, dans leurs profondeurs, par la mystique de la révolution, seule voie susceptible d’accélérer leur mobilisation, leur développement et leur historicisation.
Fondamentaliste des droits de l’homme dans l’esprit, le serait-il aujourd’hui à la lettre ? Ou bien relayerait-il le discours du pouvoir à savoir : Les droits de l’homme sont un luxe pour Occidentaux … nos peuples ne sont pas mûrs pour la démocratie … Il nous faut des institutions authentiquement tiers-mondistes ? Lui qui a su, en tant que psychiatre, établir « le syndrome nord-africain » au contact des réalités de l’émigration maghrébine en France, serait-il peut-être tenté par l’étude du syndrome de la déstabilisation dans nos pays ? Dirait-il avec Rieux dans La Peste de Camus : « je n’ai pas décrit un syndrome, j’ai décrit des réalités » ?
Le thème de la déstabilisation mentale des dictateurs n’aurait que l’embarras des sujets, depuis Sékou Touré, ami de Fanon et qui a porté tant d’espoir, à Soekarno en passant par le sacré Bokassa. La pulsion de domination, quand le despote ne connaît pas de limite, finit par provoquer chez lui des troubles schizophréniques, mégalomaniaques, et paranoïdes ; c’est une loi de l’esprit expérimentée partout et en tout temps ; les leaders du Tiers-Monde qui pratiquent l’absolutisme ne se sont pas montrés assez « originaux » (au sens créatif et non fantasque du terme) pour échapper à son empire. Les syndromes des Néron, des Mussolini, des Pol-Pot ou des généraux d’Amérique du Sud, ce sont les mêmes formes de folie meurtrière derrière les mêmes délires de propagande.
Ce qui est un luxe pour nos peuples, c’est cette débauche de tyrans qui tendent à constituer non l’exception mais le droit commun car la déstabilisation mentale d’un seul peut déstabiliser le tout, puisqu’il est tout; Fanon n’a pas manqué de nous prévenir contre l’intrusion de l’armée et d’une « bourgeoisie d’affairistes ».
« Si le gouvernement n’est pas celui du peuple pour le peuple c’est-à-dire par les déshérités et pour les déshérités … l’armée fera peser sur le pays le risque d’un pronunciamento. »
L’expérience a montré que c’est le leader qui fait appel à l’armée, en attendant que celle-ci impose le sien, ouvrant une ère de déstabilisation politique et institutionnelle de la nation, condamnée de ce fait à être « une caricature de société où quelques-uns … scandaleusement privilégiés … détiennent l’ensemble des pouvoirs économiques et politiques au mépris de la totalité nationale ».
Fanon n’ignorait pas que les causes en histoire ne se postulent pas, elles se cherchent. Les malheurs du Tiers-Monde relèvent d’abord de la gestion ; en la matière l’alternative n’est pas Occident – Tiers-Monde, mais principe démocratique – principe policier; la rationalité accompagne l’institution et le gouvernement de la cité ; « le pouvoir absolu corrompt absolument » – c’est une loi valable dans toutes les sociétés quelles que soient l’authenticité ou l’inauthenticité de leurs dirigeants. Le mot corruption devant être entendu au sens général : politique, économique et culturel.
« Les masses doivent savoir que le gouvernement est à leur service. Un peuple digne est un peuple qui n’oublie pas cette évidence. Pendant l’occupation coloniale on a dit au peuple qu’il fallait donner sa vie pour la dignité et la souveraineté. Un peuple souverain est un peuple digne et libre. Il ne sert à rien de montrer que les peuples africains sont infantiles ou débiles. Un gouvernement a le peuple qu’il mérite et à plus ou moins longue échéance un peuple a le gouvernement qu’il mérite. »
Ce texte de Fanon serait la meilleure réponse à l’argument paresseux de l’immaturité du peuple à gérer démocratiquement ses affaires ; argument de type colonialiste qui rappelle celui de l’incapacité congénitale des colonisés à être indépendants et qui justifiait le mot célèbre : « Les droits de l’homme ne sont pas faits pour les nègres. » « Peaux noires, masques blancs » c’est cette formule – titre d’un ouvrage de Fanon – qui me revient quand les ex-colonisés rejettent les droits de l’homme.
Fanon n’aurait pas hésité à passer au crible de la critique ses quatre maître-mots : Révolution, peuple, responsabilité, éducation, devenus le carré magique des « dirigeants progressistes ». L’histoire, celle de l’Algérie singulièrement, a démontré qu’en l’absence de combats d’idées, de pluralisme politique, de tolérance idéologique, de libertés d’information, d’expression et d’association, ces concepts seraient des vœux pieux. Ils ne peuvent être opératoires que dans le libre jeu de la dialectique sociale et de la démocratie. Fanon, bien que n’ayant pas vécu la décennie qui a précédé la lutte armée en Algérie, n’ignorait pas la portée pédagogique des libertés démocratiques, même truquées et surtout accompagnées de répressions, sur la conscience politique et révolutionnaire des Algériens et Algériennes. Le multipartisme n’a pas nui à l’unité du pays, le débat d’idées a au contraire forgé la conscience nationale en formant des citoyens et des citoyennes. La Révolution algérienne n’a pas été un phénomène de génération spontanée.
Fanon a énormément fait pour elle, en tant que journaliste et diplomate et au nom du droit du peuple algérien à l’auto-détermination qui est le premier des droits de l’homme.
Il ne peut s’agir aujourd’hui d’une révolution au sens violent du terme, même si la violence des pouvoirs en place – soutenue d’ailleurs par les politiques sécuritaires et les techniques répressives haut de gamme des puissances étrangères – constitue un défi permanent à la communauté internationale.
Il s’agit d’une révolution des consciences en vue d’imposer le respect et la promotion des droits de l’homme dont l’humanisme proclamé à Bandoeng avait ouvert la voie à la démocratisation des structures nationales et internationales dans tous les domaines.
Au-delà, mais jamais en deçà d’un niveau civilisé de sauvegarde des droits de l’homme civils, politiques, économiques, sociaux, linguistiques, aurions-nous pu espérer voir « l’homme nouveau » dans une « Humanité nouvelle » et peut-être entrevoir l’avènement de cet « homme total » (non pas totalitaire) rêvé par Fanon, c’est-à-dire totalement désaliéné et libre, jouissant de l’intégralité des dimensions qui constituent sa dignité ? Fanon serait-il le précurseur d’un intégralisme des droits de l’homme ?
Pour l’heure, et face à la violation accélérée et massive des droits de l’homme, l’ambition est de décoloniser l’Etat, de démocratiser la vie politique pour la normaliser – la dé-déstabiliser – rendre l’indépendance aux citoyens et citoyennes. Revendication fondamentale de la décolonisation, condition sine qua non de la promotion du droit au développement, LE DROIT D’AVOIR DES DROITS, pour les femmes et les hommes à égalité, permettra aux peuples du Tiers-Monde de remobiliser leurs énergies et de concrétiser leur virtualités morales et politiques. En reprenant leurs destinées, ils pourront contribuer à forger un nouvel humanisme dont l’originalité pourra alors se situer non pas dans un moins de démocratie mais dans un plus de participation et d’initiatives gouvernementales et non gouvernementales.
Je terminerai par cet appel des Damnés de la Terre :
« Personne ne peut retirer son épingle du jeu. Tout le monde sera abattu ou torturé et, dans le cadre de la nation indépendante, tout le monde aura faim et participera au marasme. Le combat collectif suppose une responsabilité collective à la base et une responsabilité collégiale au sommet. Oui, il faut compromettre tout le monde dans le combat pour le salut commun. Il n’y a pas de mains pures, il n’y a pas d’innocents, pas de spectateurs. Nous sommes tous en train de nous salir les mains dans les marais de notre sol, le vide effroyable de nos cerveaux. Tout spectateur est un lâche ou un traître. »
Hocine Aït-Ahmed est l’auteur de L’Afro-fascisme. Les droits de l’homme dans la charte et la pratique de l’OUA, Paris, L’Harmattan, 1980, 437 p. et de Mémoires d’un combattant : l’esprit d’indépendance, 1942-1952, Paris, S. Messinger, 1983, 236 p.

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