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Hocine Aït Ahmed : Eléments pour une éthique du droit d’asile lié aux droits de l’Homme

Communication de Hocine Aït Ahmed aux Assises européennes sur le droit d’asile, tenues à Lausanne du 15 au 17 février 1985, parue dans La Forteresse européenne et les réfugiés, Lausanne, Editions d’en bas, Ligue suisse des droits de l’Homme, 1985, p. 41-52

Certes, les droits de l’homme apparaissent aux XVIIIe, XIXe et XXe siècles dans des déclarations, des traités, mais ils sont absents, en tant que tels, des grandes conventions multilatérales du début du XXe siècle.

Le premier conflit mondial qui met aux prises des pays acquis au droit de conquête, notamment dans leurs colonies, n’a pas fait entrer les droits de l’homme dans la vie internationale d’après-guerre. Le principe wilsonien de libre disposition a servi de base à une décolonisation des Balkans au détriment des puissances vaincues. La Pologne, la Tchécoslovaquie reconquièrent leur souveraineté. Mais le Covenant de la Société des Nations ne fait pas de référence aux droits de l’homme. Il se fixe pour but « une paix solide, juste et durable » ; il prévoit au bénéfice des minorités des procédures de sauvegarde plus avancées par rapport aux dispositions de la Charte des Nations Unies.

L’éthique des droits de l’homme apparaît implicitement après le second conflit mondial qui a été conduit sous la bannière de la démocratie contre l’hitlérisme et le fascisme. La Charte des Nations Unies (26 juin 1945) ouvre une étape nouvelle dans l’histoire du droit des gens en proclamant que la paix ne peut être assurée entre Etats que par le respect et la promotion des droits de l’homme.

Le préambule :

« Nous peuples des Nations Unies, résolus à préserver les générations futures du fléau de la guerre … notre foi dans les droits fondamentaux de l’homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine dans l’égalité des hommes et des femmes, ainsi que des nations grandes et petites … « 

Au lieu de l’adoption d’une convention internationale des droits de l’homme instituant des mécanismes collectifs de sauvegarde – première déception : c’est une Déclaration universelle des droits de l’homme que les Nations Unies proclamèrent le 28 décembre 1948.

Cette déclaration, néanmoins, a une grande portée politique et juridique. Elle introduit des normes éthiques importantes.

1. L’universalité des droits de l’homme et des libertés fondamentales pour tous sans aucune discrimination. Les droits de l’homme franchissent les frontières des Etats, des religions et des sexes, ils ne sont plus l’attribut du citoyen appartenant à un pays ou groupe de pays privilégiés, du national, mais s’adressent à l’individu, à l’être humain, à l’intégralité des êtres humains.

L’égalité des nations grandes et petites, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la fin du « droit de conquête » coloniale devaient lever les obstacles à l’internationalisation des droits de l’homme.

2. La deuxième norme éthique qui s’exprime dans la Déclaration universelle intègre tous les droits de l’homme et libertés fondamentales dans le même cadre de respect et de promotion. L’intégralité des droits de l’homme et des libertés fondamentales, sans les catégoriser et les dissocier, « afin de développer leur respect … par des mesures nationales et internationales ». Droit à la vie, droit de sûreté, libertés d’opinion, de conscience, d’association, d’élire librement ou d’être élu dans les élections libres, droit au travail, droit de quitter son pays et d’y retourner.

Que deviennent les droits de la personne quand celle-ci quitte le sol national ? Ils doivent bénéficier d’un minimum de protection reconnu par le droit international. Comme l’Histoire devait élargir les aires de la civilisation démocratique, les exilés émigrés et réfugiés devraient accéder aussi à certains droits et libertés réservés aux nationaux. La protection des droits de l’homme deviendrait l’affaire de la communauté internationale ; ces droits économiques, politiques, sociaux et culturels seront sauvegardés et promus à la fois pour soutenir le fonctionnement démocratique des Etats à l’intérieur et comme facteur de paix et de coopération internationale.

L’intégralisme des droits de l’homme, c’est l’éthique émergente d’après-guerre qui, dans les trente articles de la Déclaration annonce, « … pour tous les peuples », l’avènement d’un monde où les êtres humains seront libres de parler et de croire, libérés de la terreur et de la misère ». Aucun droit civil ou politique ne doit être sacrifié à un droit économique et social, aucune liberté linguistique ou syndicale ne doit être troquée contre le droit de sûreté et vice versa. Les libertés sont égales, les droits sont égaux, en supprimer une seule, en choisir un seul, on supprime tous les autres.

La démocratie ne se morcelle pas, son fondement est une éthique intégraliste des droits de l’homme. La Déclaration universelle n’utilise pas le mot démocratie en raison des « idéologies violemment adverses » qui déjà opposaient le bloc oriental au bloc occidental. On prête à une personnalité de l’époque une réflexion significative : « Nous nous sommes mis d’accord, lorsque nous cessâmes de poser le pourquoi ». Mais au niveau de l’humanité, le pourquoi c’est l’alternative démocratique. Les peuples européens confrontés à toutes les formes du fascisme imposent la démocratie pluraliste qui s’exprime par la Convention européenne des droits de l’homme et sa Charte sociale ; or celle-ci se caractérise par une démarche globalisante et non de fractionnement des droits de l’homme.

La décolonisation s’est faite au nom des luttes pour la démocratie. L’exemple de la révolution algérienne est significatif. La proclamation du 1er novembre 1954, qui est à la fois profession de foi et esquisse de programme politique, énonce deux principes fondamentaux :

– « démocratie politique et sociale » ;

– « le respect de toutes les libertés publiques sans distinction de race et de religion ».

Hélas, les indépendances n’ont pas tenu leurs promesses. La Déclaration de Bandoeng n’est plus qu’un souvenir, elle n’est même pas commémorée par les gouvernements.

Des nouveaux rapports de domination impérialiste et impériale et d’inégalité économique, politique et culturelle, prennent appui sur les gouvernements fraîchement ou anciennement décolonisés pour régir la planète.

A la question, que devient le respect des droits de l’homme ? il faut répondre : que sont devenus la paix, le droit à la paix qui conditionne tous les autres droits ? Le droit à la sécurité politique, économique, sociale, civile, culturelle à l’autodétermination interne fait place aux impératifs de sécurité militaire, économique et idéologique des superpuissances et corrélativement mais subsidiairement aux nécessités correspondantes de la « sécurité » nationale

Les institutions internationales sont bloquées par les progrès de la tendance étatique et panétatique dans l’ordre international. Les dépassements de souveraineté en faveur de la protection effective des droits de l’homme se heurtent aussi au veto des grandes puissances. Même le droit humanitaire est de moins en moins respecté. Ainsi, l’évolution amorcée au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale en faveur des droits de l’homme est inversée, c’est de l’internationalisation de leurs violations qu’il faut parler. A la violence étatique, à la violence de la misère sociale et de l’inquiétude morale s’opposent les recours au terrorisme, les prises d’otages. L’échec des deux décennies de développement – la seconde liée au désarmement – patronnées par l’ONU souligne l’impuissance des organisations internationales.

Les violations et les difficultés auxquelles se heurte le droit d’asile, témoignent de la dégradation des mœurs tant au niveau de la société que des instances internationales.

Témoin de cette dégradation.

L’émergence plus ou moins brutale des intégrismes religieux illustre le désarroi existentiel et politique des masses marginalisées par les modèles de croissance sauvage et leurs retombées sociologiques. Les courants fondamentalistes américains, après les secousses de la Guerre de Sécession, constituaient aussi une réaction contre un capitalisme impitoyable vis-à-vis de l’homme et des valeurs traditionnelles, contre les théologiens libéraux et, ne l’oublions pas, contre cette seconde vague d’immigrés catholiques venus en pleine crise apporter leur « paresse et les parasitismes » avec « l’alcool, les jeux et leurs coutumes pourries ».

L’intégrisme italien qui a surgi fin du XIXe siècle, avec notamment la croisade politique de Monseigneur Benigni, est une réaction contre l’éclatement de structures socio-économiques et des significations religieuses résultant de la sécularisation.

Le même retour au « Golden Age », au modèle de Dieu ; la même exacerbation de la menace étrangère ou intérieure, ici les réformateurs athées, le même système d’emprise orthodoxe. Monseigneur Benigni se joindra à Mussolini.

L’absence d’éthique, le vide idéologique et politique, le langage technocratique non crédible, la dislocation des valeurs individuelles et collectives en pays d’Islam, les crises de légitimité, l’érosion de consensus social basé sur l’absolutisme pharaonique condamné dans le Coran et sur des compartiments d’égoïsme et de puissance qui rappellent le « Djahilia », « l’ère obscurantiste » précédant l’arrivée de l’Islam en Arabie, constituent quelques-unes des causes multiples de la résurgence fondamentaliste dans l’aire islamique. On retrouve les mêmes aspirations, je dirais pré-politiques : retour intégral aux textes sources de légitimité et de cohésion sociale, attente eschatologique à résonance millénariste. A noter un plus grand rapprochement entre fondamentaliste protestant et musulman qui prêche par ailleurs un éthos activiste de l’effort et du sacrifice et ne se contente pas de l’observance stricte du culte « Live as though thou were returning to God today, but work as though thou are going to live for ever » (l’équivalent en arabe).

3. Il ressort de ce rapide bilan que l’éthique de la justice est indissociable de la stratégie de sa mise en œuvre ; les fins se perdent dans les moyens. L’intégralisme des droits de l’homme doit être l’intégration des buts avec leurs modalités de réalisation. Que la Déclaration universelle soit prolongée par une cascade ininterrompue de résolutions, de recommandations, de conventions adoptées par l’Assemblée générale de l’ONU, ses différentes institutions : le Conseil économique et social, la Commission des droits de l’homme, ainsi que par l’OIT, l’UNESCO, la FAO, etc., reflète un processus qui est à la fois très positif, par l’enrichissement, l’élargissement et l’approfondissement des normes internationales des droits de l’homme, et négatif, par l’absence d’obligations juridiques, de garanties solidaires, d’organes adéquats entourés du principe de publicité chargés d’instruire et de sanctionner les cas de violations. Les textes ne suffisent pas, les professions de foi restent vaines. Il faut une stratégie de démystification.

4. Cette stratégie fondée sans relâche sur des campagnes, des colloques, des publications en vue de mobiliser l’opinion, devrait aboutir à la condamnation des politiques politiciennes qui tendent à hiérarchiser et opposer une catégorie des droits de l’homme à une autre. La signature et la ratification du Pacte international relatif aux droits civils et politiques et du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, qui constituent en droit de grandes avancées dans la définition et la promotion des droits de l’homme, ont fait apparaître du fait de la pratique politique des superpuissances deux aires idéologiques antagonistes en la matière. Prolongement de la dichotomie archaïque qui oppose « libertés formelles » et « libertés concrètes ».

Il faut réhabiliter dans les consciences et les intelligences la dignité humaine en tant que tout indivisible dans ses diverses dimensions. Qu’est-ce que l’égalité devant la loi, si l’on ne fait rien pour réduire en même temps les inégalités économiques et sociales ? Que signifie la protection de la famille sans la sécurité de l’emploi ? Que vaut une culture démocratique, si l’on exclut la liberté syndicale ? Que vaut le droit à la vie, sans le droit à la paix que les gouvernements ont le devoir d’assurer sauf à répondre devant les citoyens en cas de guerre ? Qu’est-ce que le droit au développement sans que le droit de l’homme au désarmement soit effectif ? Que vaut le droit d’asile en l’absence d’un droit de recours contre les extraditions publiques ou cachées ? On ne peut troquer le droit de retour dans son pays, reconnu par le droit international des droits de l’homme, contre la liberté d’expression. Les élections démocratiques ne se conçoivent que dans le pluralisme et la liberté des choix des citoyens.

L’intégralisme des droits de l’homme, c’est l’éthique fondée sur la reconnaissance de l’intégrité physique et psychique de la personne humaine et sur la stratégie de réunification de toutes les dimensions de la dignité humaine donc sur l’intégralité des droits de l’homme reconnus ou à venir par le droit international des droits de l’homme.

L’intégralisme en tant que raison morale s’oppose aux éthiques totalitaires pour lesquelles la tin justifie les moyens ; il renvoie dos à dos les intégrismes de droite et de gauche ; en tant que raison politique, il confronte les tenants idéologiques du développement séparé des deux pactes internationaux avec le verdict des résultats concrets. On ne peut promouvoir les droits de l’homme économiques, sociaux et culturels des citoyens si on les prive de l’exercice de leurs droits civils, politiques et linguistiques ; la tutelle est démobilisatrice, la tutelle absolue corruptrice absolue du tissu civique. La démocratie est un préalable au développement. Emancipée depuis plus de cent cinquante ans, l’Amérique latine se trouve encore confrontee aux phénomènes de stagnation et de répression dans les différents domaines, simplement, parce que le métier des militaires, qui ont si longtemps accaparé le pouvoir politique, n’est pas de gérer les affaires civiles. Le détournement continuel des appareils d’Etat par l’armée n’a fait que boucler la boucle des coups d’Etat. Par ailleurs, les pays de l’Est qui ont joué sur l’abaissement du niveau politique de leurs sociétés ne peuvent se targuer de l’élévation de leur niveau de vie économique ou sociale et linguistique. De surcroît, depuis la doctrine de Monroe, les records en matière de développement des sociétés multinationales et autres filiales bananières se lisent sur le déferlement de la misère morale et physique en Amérique centrale. Aucune dictature civile ou militaire, relayée par le parti unique ou par les moyens d’une démocratie falsifiée, n’a pu liquider le droit à l’autodétermination interne, sans du même coup faire bon marché de l’indépendance nationale, c’est-à-dire du droit à l’autodétermination externe. L’éthique des droits de l’homme ne doit pas perdre de vue que les buts et les moyens forment un tout indissociable, comme le sont l’ensemble des droits et libertés fondamentales déjà reconnus ou à reconnaître à l’avenir.

La protection et l’élargissement du droit d’asile, des droits des immigrés, réfugiés ou non, doivent être envisagés dans leurs multiples dimensions économiques, politiques, sociales et culturelles. Parce que leur droit de participation énoncé dans la Déclaration universelle et les conventions internationales ne les suivait pas à l’étranger, certains pays scandinaves les ont engagés à participer aux niveaux de la gestion politique qui les concernent directement. L’UNICEF, l’UNESCO, les instances de l’OIT et des Secours aux réfugiés devant soutenir et subventionner les initiatives d’accueil : logement et nourriture, emploi, enseignement.

Les grands débats idéologiques menés sous l’égide de l’OIT notamment à la Conférence internationale sur l’emploi, autour du BNS (Basic Needs Strategy, Stratégie des besoins fondamentaux), les rapports entre ce nouveau concept et le Pacte international des droits de l’homme économiques, sociaux et culturels sont révélateurs des différences d’approche philosophique et politique des droits de l’homme. Dommage que ces discussions se soient déroulées en conclave; sans tomber dans la démagogie, la théorie des Besoins fondamentaux conduit à entériner la fatalité des Inégalités de besoins, d’intérêts et d’aspirations selon qu’il s’agisse du tiers monde, de l’Occident ou des pays de l’Est.

Certes, il y a des situations d’urgence ou l’on doit cesser complètement de disserter pour mobiliser les bonnes volontés et les instances internationales : famines, épidémies, catastrophes naturelles. Un grand hommage doit être rendu au dévouement et au courage des Ligues des droits de l’homme, des Médecins du monde. Médecins sans frontières, Amnesty International, Terre des hommes, etc. Mais fondamentalement, toutes les femmes et tous les hommes de la planète ont aussi droit à la qualité de la vie, à l’eau pure et à un environnement sain par exemple. L’intégralisme des droits de l’homme vérifie a contrario, à propos du BNS, sa portée éthique et opérationnelle incontestable.

Notons que les adversaires de l’égalité des sexes dans les pays développés ou en voie de développement se retranchent aussi derrière les crises économiques et culturelles, de conjoncture ou de structures. A quoi sert de reconnaître l’égalité de salaire quand il n’y a pas de travail pour les hommes ? A quoi sert le droit de vote à une femme analphabète ?

On retrouve les mêmes raisonnements de la « Fatalité connexion ».

5. L’intégralisme des droits de l’homme recouvre l’idéal de démocratisation des structures nationales et internationales d’une manière plus adéquate. Il permet de démythifier les notions sonores en honneur dans les organisations internationales et de reposer correctement les problèmes. Ainsi, qui n’a pas entendu parler du NOEI (Nouvel ordre économique international), qui a défrayé la chronique des grands débats et des résolutions ? L’idée est bonne, bien sûr, encore que l’expression Nouvel ordre rappelle Ordre nouveau, cher à la mégalomanie hitlérienne. Ce qu’il y a de paradoxal, c’est de prétendre à la démocratisation économique de l’ « Ordre » international – éludant le problème de sa démocratisation politique – en prenant appui sur une majorité de pays régis par des dictatures. On sait quel usage les Pinochet, les Mengistu font des ressources nationales et des appuis internationaux. Ce n’est pas un hasard si les gouvernements de pays dits « les moins avancés » soutenaient la stratégie des besoins fondamentaux, ils confondent les besoins fondamentaux des citoyens avec « leurs propres budgets de fonctionnement ».

Avec le concept du NOEI, l’octroi des aides financières par le FMI, la Banque mondiale, le PNUD obéissent à une politique logique de soutien aux dictatures. En revanche, parler de démocratisation des structures économiques internationales sous l’angle des droits de l’homme devrait aboutir à l’élaboration et à la réalisation de projets agricoles, industriels, hydrauliques à une échelle régionale, au bénéfice direct des populations, forçant éventuellement la main aux gouvernements voisins en vue de coopérer à des tâches de développement au lieu de s’entre-tuer.

6. Dernier élément de recherche.

Au niveau épistémologique et historique, il faut briser la gaine du machinalisme idéologique et oser poser la question : pourquoi les droits de l’homme ? Une éthique sérieuse ne peut se concevoir sans référence à une transcendance, à un absolu.

Au regard de la morale religieuse, la personne humaine est la gloire de Dieu, sa dignité faite à la fois de chair, de conscience et d’intelligence est une étincelle divine qu’aucune créature n’a le droit d’étouffer. A rappeler aux intégristes de droite qui font bon marché de la vie humaine; leur crime n’est pas seulement de tuer des êtres humains, mais de tuer l’esprit des livres qui les protégeait. Par ailleurs, l’homme n’est-il pas « ce capital le plus précieux » dans les idéologies matérialistes ? A rappeler aux intégristes de gauche prêts à sacrifier une population pour vérifier un principe économique ou idéologique.

Ni Dieu ni l’Histoire ni la révolution n’ont mandaté de vice-roi sur la terre avec le pouvoir de remettre en cause le caractère inaliénable et imprescriptible des droits de l’homme. Le pouvoir politique n’a pas à reconnaître ces droits, il a pour devoir de les protéger et de les promouvoir au fur et à mesure qu’ils sont historicisés par les luttes et les revendications.

L’universalisation des droits de l’homme est par conséquent par-dessus les différences de croyance, de peaux et de cultures, cet intégralisme œcuménique des droits de l’homme qui met à jour l’universalité de leurs origines spirituelles. De la même façon, cette éthique éclaire l’universalité de ses origines historiques.

Les déclarations, les manifestes, les édits des droits de l’homme ont certes accéléré et actualisé leur historicisation ; ils ne sont pas écrits sur des feuilles blanches. Si la planète remonte à plusieurs millions d’années, les premiers vestiges écrits de l’Humanité témoignent du culte de l’homme pour la liberté, de la soif de justice, de la volonté de secourir les faibles et de punir les méchants … c’est le code dont le pharaon Menès a doté l’Egypte, il y a 5 500 ans, ce sont les textes légaux au British Museum du Nouvel Empire des Pharaons, ce sont les 285 textes d’Hamurabi gravés sur les tables d’argile. Ce sont les enseignements moraux de Confucius, de Bouddha, des Aztèques et des Incas. C’est le droit coutumier ou écrit des cités grecques, berbères et des Landsgemeinde. L’idéal des droits de l’homme n’a pas cessé d’animer l’espèce humaine.

Comment dès lors prétendre que la démocratie, par exemple, est un modèle occidental, les droits de l’homme un luxe étranger aux autres sociétés condamnées par « leur spécificité », « leur authenticité », leur sous-développement à la fatalité de l’arbitraire et de l’oppression.

L’intégralisme des droits de l’homme exprime le refus de l’inégalité de traitement des droits de l’homme, inégalité du reste condamnée théoriquement par l’universalité des conventions internationales.

Il reste que pour des raisons culturelles, historiques et économiques, l’Europe occidentale a réussi une percée révolutionnaire – au sens qualitatif – grâce à la signature et au fonctionnement de la Convention européenne des droits de l’homme et de la Charte sociale.

Nous y observons une démarche globalisante et non de fractionnement des droits de l’homme. L’institution de la Cour européenne, du droit de recours individuel, même soumis à des barrages sélectifs, le principe de publicité indiquent aux organisations internationales et régionales un chemin à suivre pour ensemble aller encore plus loin dans l’instauration de mécanismes de défense publics et plus efficaces.

La timide ouverture de la Convention européenne des droits de l’homme en faveur des non-nationaux (émigrés, réfugiés) et des exilés, peut être pour ces assises européennes un point de départ pour la consolidation, l’élargissement et la sauvegarde du droit d’asile, dans ses dimensions politiques, économiques et culturelles.

Nous en arrivons avec le Pourquoi au Comment ? A chaque éthique répond une stratégie implicite ou énoncée. Il ne s’agit évidemment pas, ici, de formuler des vœux pieux ; il faut viser à concrétiser, même Tisuraf, à petits pas (en kabyle), des progrès réels.

En tant qu’alternative éthique, la révolution des droits de l’homme doit se vérifier dans des modalités d’action, pacifiques, pragmatiques mais cohérentes et conséquentes ; j’en esquisse quelques-unes :

1. Sur le plan de la mobilisation des consciences :

– développer une action permanente de sensibilisation de l’opinion internationale ;

– approfondir une pédagogie fondamentale et diffuser un enseignement des droits de l’homme ;

– multiplier la création d’associations non gouvernementales pour la défense d’un droit de l’homme particulier et des droits de l’homme en général.

2. Dans le domaine institutionnel :

– utiliser les voies de recours existantes à l’échelle de chaque pays européen, européenne et internationale ;

– mise sur pied d’une Commission européenne pour la promotion du droit d’asile en droit de l’homme ;

– Tribunal d’opinion dont le but serait de mobiliser celle-ci sur des thèmes qui renvoient le droit d’asile et le problème des réfugiés aux guerres, persécutions, à leurs causes profondes, morales, politiques, économiques, culturelles et sociales ;

– étudier la possibilité de faire désigner par la Communauté européenne et par chacun des pays qui la composent un ombudsman pour le droit d’asile.

Je terminerai en évoquant l’une des plus belles traditions humaines, « l’Anaya » amazighienne, berbère, qui signifie Devoir de Protection ; qui, des enfants maghrébins, fille ou garçon, n’a abusé de ce réflexe individuel et collectif ? On fait une vacherie à un camarade ou même à une personne âgée et, pour échapper au châtiment, on court demander l’Anaya d’un oncle ou bien d’un aîné musclé ; la victime est obligée de renoncer à se faire justice, sous peine d’avoir affaire au protecteur ; elle renonce non par peur mais par respect de l’honneur de ce dernier. Il existe de nombreux témoignages d’officiers supérieurs sur l’importance de l’Anaya, dans ces montagnes de l’Atlas qui ont servi d’asile aux autochtones refoulés et pourchassés par les envahisseurs depuis l’Antiquité : le général Comte de Damrémont relate comment un fantassin français légèrement blessé au cours d’une bataille près d’El-Milia fut sauvé par une femme « kabyle », celle-ci n’hésita pas à lui lancer son foulard en guise de protection aussitôt qu’elle entendit le cri « Anaya » adressé à son intention. En pleine furie meurtrière, le droit d’asile garde son caractère sacré, grâce au tabou que constitue le devoir de protection ; cette même notion d’honneur mobilisera, quelques années plus tard, les femmes d’Aït-Sedqa pour délivrer la famille nombreuse du grand résistant du Sud, Bou Baghla, réfugié chez les Ait-Ouacif ; le capitaine Beauprêtre ayant profité de l’absence des hommes partis au marché pour faire un coup de main psychologique et prendre en otage tous les proches du chérif sahraoui de l’Algérois chassé de sa région par la conquête coloniale. Ma conclusion est donc toute trouvée. Le droit d’asile sera ce que sera le devoir de protection.

Hocine Aït Ahmed *


* L’auteur est l’un des neuf chefs « historiques » de la Révolution algérienne. Il a publié en 1980 aux Editions L’Harmattan, Paris, L’Afro-fascisme – Les droits de l’homme dans la charte et la pratique de l’OUA. Il vit en exil, en Suisse. N.d.E.