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Hocine Aït Ahmed : Convoquer une session spéciale de l’O.N.U.

Intervention de Hocine Aït Ahmed à la Conférence internationale tenue à Paris les 14 et 15 octobre 1989 parue dans Les Kurdes : Droits de l’Homme et identité culturelle, Institut Kurde de Paris, p. 134-137

Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs,

Je suis venu par un geste de solidarité à l’égard du peuple kurde, pour son droit à l’auto-détermination. Je dois préciser que je viens évidemment en tant que Berbère, en tant que Kabyle, qui voudrait voir reconnaître son droit à la différence. Je ne me serais peut-être pas permis de me référer à cela si hier l’un des orateurs n’avait pas dit que l’origine des Kurdes remontait aux Mèdes. Or l’un des plus grands monarques du Maghreb, Juba II, a fait remonter les Berbères, qu’on n’appelait pas les Berbères – je déteste ce mot – les Imazirin. Je viens donc en tant que crypto-kurde ou para-kurde, ou kurdo-ite, mais croyez moi, je ne suis pas ethniciste, je viens en tant qu’Algérien, en tant qu’Algérien démocrate, qui espère que l’Algérie, le Maghreb retrouvera sa cohésion et sera un véritable foyer de démocratie, de tolérance. Je crois que le monde en a besoin à l’heure actuelle.

Je vais être très bref. Je crois que tout a été dit sur les malheurs du peuple kurde, sur son long calvaire, les déportations, l’expérimentation des gaz, les arrestations, les discriminations. Précisément c’est parce que nous savons que nous n’avons pas le droit de nous croiser les bras. Personne ne peut prétendre ignorer comme ce fut le cas, pendant la deuxième guerre mondiale, de nombreuses tragédies. Nous savons ce qui se passe. Nous savons notamment après tout ce que vous avez dit, qu’à des millions de jeunes enfants kurdes … qu’est ce que le monde leur offre, sinon l’effroyable insécurité physique, économique, juridique et identitaire ? Je pense que notre devoir, aujourd’hui c’est peut-être de voir où est le mal et d’essayer d’apporter un remède.

Je voudrais à ce propos rappeler que devant La Peste de Camus, le plus grand remède, c’est d’abord un remède d’assistance, à individus en danger, à peuple en danger. Je crois que c’est mon devoir de rendre hommage à tous ceux et toutes celles qui n’ont pas attendu que l’opinion se mobilise pour apporter secours, dans la mesure de leurs moyens, aux populations kurdes.

Pourquoi les populations kurdes en sont-elles arrivées là ? Je pense que très rapidement il y a deux dérives : il y a la dérive des institutions internationales ; il y a la dérive après cela de la décolonisation. Nous avons oublié que les institutions internationales ont été créées après l’holocauste, après le nazisme et l’hitlérisme, précisément pour qu’il n’y ait plus jamais cela, pour construire le monde sur la base du respect et de la promotion des droits de l’Homme, pour créer les relations internationales, non sur une base pan-étatique, comme voulait le faire Hitler en Europe, créer un ordre nouveau, mais sur une base de respect des droits de l’homme. Quelqu’un, un intervenant, disait très bien, hier, lorsqu’il a cité l’Abbé Grégoire qui pendant la Révolution avait dit qu’une injustice commise dans un pays est une injustice commise contre tous les peuples. Or tous les documents internationaux depuis la fin de la guerre avaient mis en évidence le fait que la violation intérieure, à l’échelle nationale des droits de l’homme, constitue aussi une violation des droits de l’homme à l’échelle internationale et qu’on ne peut pas être indifférent à de telles violations sous prétexte du respect de la souveraineté, sous prétexte de l’article 2, paragraphe 7 de cette clause de compétence qui empêche la communauté internationale d’intervenir pour mettre le holà.

Je dis donc, dérive des institutions internationales. Je crois que vous avez mis en évidence le fait que dans cette perspective, les grandes puissances ont joué un rôle ravageur au Moyen Orient. Les seuls soucis qu’avaient les intérêts impériaux et post-impériaux étaient le pétrole ou les positions stratégiques. Mais je dirais que, déjà après la fin de la deuxième guerre mondiale, on admettait Franco, on admettait Salazar, on les a admis pendant des années, par Realpolitik. Et je pense que tout cela n’est pas sans conséquence. J’en arrive à cette dérive de la décolonisation. Parce que, tout compte fait, cette décolonisation s’est faite au nom des droits de l’homme ! J’ai eu la chance de représenter mon pays à Bandung. C’était l’occasion d’assurer véritablement l’historicisation de l’humanité toute entière, par le respect, par l’universalisation des droits de l’homme. Cette dérive, pour résumer, est symbolisée par l’irruption de pouvoirs autoritaires dans le Tiers-Monde, par le fait que la souveraineté étatique a éteint la souveraineté des peuples et la souveraineté des individus. Et c’est cela qui est grave. On pourrait dire « Dis-moi comment tu traites ta minorité, je te dirai comment tu traites ta majorité ». Ainsi, lorsque les nazis ont commencé à chercher des boucs émissaires, à s’attaquer aux minorités, la plupart des citoyens non minoritaires ont été indifférents, pensant que tout compte fait, c’était des boucs émissaires. Mais la suite de l’évolution a montré avec certitude qu’on ne peut pas admettre l’injustice, la discrimination impunément. Les majorités ont été aussi en définitive les victimes de ces régimes fascistes et nazis.

On aurait attendu des pays du Tiers Monde qu’ils apportent un plus d’authenticité, qu’ils apportent un plus, étant donné leur valeur spirituelle et non pas un moins. L’authenticité ne peut jouer pour le bénéfice de l’humanité que s’il y a modernité, si elle s’inscrit précisément dans la perspective de la démocratisation. Je crois que la plupart des religions se préoccupent moins de l’au-delà, que du pauvre, de l’opprimé, de la veuve et de l’étranger. Ça on l’oublie. On oublie ce que le prophète a dit … « Le plus grand djihad c’est de dire l’injustice face à un despote tyrannique » ou encore « Recherchez la science jusqu’en Chine ». On n’a même pas besoin d’aller jusqu’en Chine, il y a les Kurdes. Il y a leur différence qui est enrichissante. Je pense qu’au lieu de tirer de notre patrimoine spirituel, de l’arabité, de l’Islam, ce qu’il y a de meilleur pour aller de l’avant, pour aller dans le sens d’un véritable internationalisme, malheureusement, dans certains pays – c’est un peu ce que dit le Coran «Ils détruisent leurs maisons de leurs propres mains ». C’est à cela qu’ont conduit les régimes de dictature.

Je dirais qu’il n’y a rien de fatal, malgré tout, à cela. Il n’y a rien de fatal mais l’implacable logique de l’oppression et de la répression et la logique du « mektub » politique, de la Realpolitik. Je pense, Monsieur le Président, que cette conférence est une vraie conférence. C’est-à-dire qu’après elle on ne peut pas penser d’une façon et agir autrement en ce qui concerne le problème kurde. Je souhaite, avant de terminer, faire une petite proposition. Ayant été à Bandung, connaissant le souffle et aussi la nécessité de l’efficacité, je proposerai que les gouvernements démocratiques se mobilisent autour de la convocation d’une session spéciale de l’Assemblée Générale. Une telle convocation serait une échéance pour mobiliser l’opinion, une échéance pour simplement faire appliquer les instruments internationaux concernant l’auto-détermination. Et je souhaite que cette conférence ne se réunisse pas uniquement pour faire un procès, c’est vrai que Nuremberg, c’était quand même la défense des principes, il ne faudrait pas que l’histoire, l’opinion de nos jeunes croit que Nuremberg c’était une vengeance …

Je dirais que cette assemblée générale n’aura pas à faire le procès. Au contraire il faudrait mobiliser l’opinion auprès de tous les gouvernements concernés, des cinq gouvernements concernés pour qu’ils prennent des dispositions institutionnelles, politiques, pour qu’ensuite, le débat s’instaure d’une manière positive et qu’on sorte de ce cauchemar. J’ajouterai à ma suggestion qu’il serait peut-être bon que cette assemblée générale extraordinaire puisse se dérouler à Vienne, parce que Vienne c’est là où Ghassemlou a été assassiné, lui et ses deux collaborateurs. C’est une manière aussi de faire reculer la raison d’Etat qui risquerait de s’inscrire dans le syndrome de Munich.

Je vous remercie.

Hocine AIT AHMED *


* Ancien ministre algérien.