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8 mars 1984 – Féminisme et racisme

Texte paru dans Les Yeux ouverts, n° 1, 1984

Le défi contre toutes les formes d’oppression spécifique des femmes,

Le défi contre toutes les formes d’exploitation de l’homme par l’homme,

Le défi contre toutes formes de division entre les travailleurs est lancé dans l’essence même du féminisme. C’est ce qui fait sa dynamique et son fondement.

Ainsi, il est bien évident que pour nous, femmes immigrées maghrébines, ainsi que pour l’ensemble des groupes femmes du mouvement de libération, nos luttes s’inscrivent contre le racisme, sur tous les terrains où il se trouve.

Cependant, la dynamique unitaire femmes françaises, femmes immigrées que nous avons eue à plusieurs reprises et à l’occasion de nombreuses initiatives (Assises Nationales sur les femmes et l’emploi, 8 mars, manifestation contre la répression des femmes, au Maroc, en Amérique Latine, etc.) doit plus que jamais, aujourd’hui, se transformer en réalité et en une donnée permanente pour la composante de l’ensemble du mouvement de la libération des femmes.

Chacune de nous sait quelle est la conjoncture où se trouve le capitalisme aujourd’hui en France. Cette période de crise ouverte, celle des restructurations industrielles qui assure une nouvelle relance de l’économie de profit, le patronat entend et la fait payer aux travailleurs et aux travailleuses. 1 905 licenciements ont déjà frappé les ouvriers de chez Talbot, ailleurs dans d’autres secteurs industriels, ceux du textile, etc., d’autres licenciements sont en préparation.

En attendant des opérations encore de plus grande envergure le patronat a placé sous son angle de tir, la cible de l’immigration. Le chômage, nous dit-on, sera d’une certaine manière résorbé. Les immigrés devront rentrer chez eux, s’ils n’acceptent pas les propositions du gouvernement – une nouvelle formation professionnelle, à 50 ans, quand la plupart ne sont même pas alphabétisés. On sait alors que type de de choix sera imposé !

Mais ces attaques contre la classe ouvrière ont été conjointement menées avec une campagne de division entre les travailleurs français et immigrés.

Les licenciements de chez Talbot-Poissy ont été présentés comme une nécessité incontournable liée au problème de l’immigration. De cette manière, on masquait la réalité, car la question n’est pas seulement celle de l’immigration, mais celle de tous les travailleurs.

Tout cela, par ailleurs, se fait et continue à se faire sur un fond de climat raciste et xénophobe. L’extrême droite ayant largement préparé le terrain en atteignant des points optimum lors des diverses campagnes électorales et l’on sait le succès de la formule : chômage, insécurité = immigration. L’opposition a également une très large responsabilité quant à ce climat, les diverses déclarations de Chirac et ses résolutions concernant l’ immigration à l’école, pour le logement, le travail, etc., sont éloquentes. Le gouvernement lui-même a fait fi de tous ces engagements pris le 10 mai. Composant avec le patronat, il n’hésite pas non plus à trouver des pseudo-solutions concernant l’immigration en négociant avec la droite.

C’est à tout cela que le mouvement de libération des femmes (femmes françaises et immigrées de toute nationalité) doit exprimer son refus. Non pas seulement une protestation, mais une solidarité active avec des initiatives à l’appui, car la question du racisme qui apparaît chaque fois en période de crise économique, est au cœur des questions ouvrières, des questions de la production et l’organisation du travail. Le droit au travail tous, et pour toutes, la réduction du temps de travail, une répartition du travail et des salaires, sont des questions qui doivent être réfléchies ensemble et imposées de manière adéquate.

Longtemps les femmes immigrées sont demeurées et constituaient une réalité abstraite. Venues la plupart en France, par le biais du regroupement familial, on n’entendait pas beaucoup parler d’elles. Vivant dans la double oppression en tant que femmes et en tant qu’immigrées, elles assurent le travail domestique et l’éducation des enfants, recevant comme seul échange de ce travail, leur propre entretien.

De plus en plus, le salaire du mari s’avérant insuffisant, beaucoup de ces femmes ont cherché un emploi rémunéré. Mais là aussi, par manque de qualification, et par définition, ces femmes immigrées sont confinées dans les branches les plus mal payées et les plus touchées par la crise. Les mesures gouvernementales de la gauche au pouvoir ne sont pas adaptées pour régler ce type de problèmes, alors même que de façon générale, le pouvoir vise par les initiatives sur le temps partiel à renvoyer de façon générale, les femmes dans leurs foyers.

Cependant l’on peut affirmer qu’aujourd’hui les femmes immigrées ne veulent plus constituer une majorité silencieuse au service du mari, de la famille et du patronat. Leurs voix s’expriment à différents niveaux, et de manière claire. Contre le racisme, elles se sont mobilisées, quel que soit leur âge, et leur condition de vie. Dans la rue, elles ont crié leur haine contre le racisme qui tue, le racisme qui divise. Ensemble, avec les jeunes de la seconde génération, elles ont participé à la marche du 3 décembre, ouvrant le dialogue et appelant à l’unité des travailleurs.

La question du retour au pays les concerne essentiellement. C’est toute la question de la famille, de l’avenir de leurs enfants qui leur est posée parallèlement à celle du féminisme. En cela, elles renouent avec les traditions des luttes de femmes dans les pays d’origine. Dans l’ensemble des pays du Maghreb, ainsi que dans le reste des pays arabes, on sait que la radicalisation des femmes avant même de s’exprimer sur le terrain du féminisme, se manifeste d’abord par une participation aux luttes de leur peuple. Par exemple dans un contexte de lutte de libération nationale (Algérie, les luttes pour l’indépendance, Maroc, Tunisie…). La spécificité de cette radicalisation s’énonce de plus en plus aujourd’hui dans un contexte d’exacerbation des luttes de classes. Ainsi le démontrent, par exemple, les luttes récentes au Maroc et en Tunisie dans les émeutes qui ont secoué l’ensemble de cette région. Les femmes sont non seulement partie prenante de ces luttes, mais sont surtout à leur avant-garde.

La question du féminisme ne se manifeste donc pas de la même manière qu’en Europe Occidentale, mais de plus en plus cette question « est en train de faire son chemin ». Les mobilisations contre le code de la famille, l’attestent largement, ainsi que les questions du droit au travail, de l’égalité des salaires, de la double journée de travail, du droit à l’indépendance des femmes dans la famille et la société, etc.

La répression est souvent terrible plus spécifiquement au Maroc. Mais l’engagement des femmes dans cette voie est désormais placée dans une étape irréversible de l’histoire. En atteste, par exemple, la détermination de Saïda MENEBHI morte en prison en défense des intérêts des travailleurs et de la libération des femmes.

Aujourd’hui, en France, le mouvement de libération des femmes doit non seulement faire l’écho des luttes de femmes au niveau international, mais concrète ment poser une autre alternative au climat de division et de racisme. C’est toutes ensemble, sur les entreprises, les écoles… dans les syndicats, que nous devons défendre l’égalité des droits pour les femmes immigrées. Que nous devons revendiquer la carte de travail et de séjour pour dix ans, que nous devons défendre nos droits.