Entretien de Mohammed Harbi avec Brahim Hadj Slimane paru dans Algérie Actualité, n° 1 338, semaine du 6 au 12 juin 1991

Harbi à Oran, invite par l’université dans une conjoncture assez insolite. A Bousfer, Chadli reçoit Hassan II et Perez De Cuellar. Le FIS dans la rue pour une grève qui se voulait insurrectionnelle. Harbi n’est pas venu à Oran depuis 1964. Se baladant dans Sidi El Houari, le quartier du port, devenu une plaie chaque jour plus béante, il est douloureusement ému par l’état des lieux. Sa rencontre, en marge des débats d’idées, avec un ancien compagnon, le professeur d’ophtalmologie Lazreg, est touchante.
Notre ami travaille aujourd’hui sur un livre témoignage de la période 1962-1965. Après avoir parlé des autres, il remplit des pages blanches sur lui. Car, comme il dit, il a « été aussi un acteur historique ».
A 58 ans, il conserve une sacrée timidité d’enfant. D’ailleurs, se sent-il vieux ? « On a l’âge de ses idées et de ses espérances même si le corps ne répond plus de la même manière ». A-t-il de l’espoir ? « Je suis un optimiste inquiet », se définit-il. « La part d’optimisme est importante. Mais l’inquiétude est aussi réelle ». C’est bien Gramsci qui parlait du pessimisme de la pensée et de l’optimisme de l’action.
Algérie Actualité : Sujet incontournable bien sûr, quelle est votre analyse du mouvement islamiste algérien ?
Mohammed Harbi : Pour appréhender l’islamisme algérien, je crois qu’il faut s’installer dans la longue durée. Ce mouvement est lié d’une certaine manière, à l’histoire du pays.
D’abord, le mouvement nationaliste s’est fonde sur une alliance du sentiment national et du sentiment islamique. Donc, l’Islam a été un des vecteurs de l’idéologie nationaliste. Ce qui veut dire que, par certains côtés, ce mouvement a été un mouvement culturaliste.
Ensuite, le système éducatif en Algérie a, depuis quelques années, développé une vision du monde liée à la religion, ce qui a transformé le capital de signes et de symboles. Alors lorsqu’est née la contestation du pouvoir, il était naturel que les gens puisent dans ce capital en leur possession, à savoir dans l’Islam.
Le mouvement islamiste est essentiellement idéologique. C’est une réaction à la sécularisation de la société qui est accélérée. Une sécularisation des comportements et un peu du mode de vie, c’est aussi une conséquence de la modernisation qui s’est faite majoritairement au détriment des classes subalternes, opprimées. Par conséquent et avec le nouveau système éducatif, ces classes ont pris ces symboles et signes a leur disposition pour s’opposer au pouvoir. je pense qu’il faut appréhender fondamentalement le mouvement islamiste de cette manière.
Ceci dit, est-ce que ce dernier est capable de répondre aux attentes de la société ? Ces attentes, ces demandes d’éducation, de santé, de logements, de droits sociaux ? J’estime que non. Parce que ce mouvement est aussi une tentative de délégitimation de toute lecture sociale de la vie du pays. Il peut drainer des espoirs, mais ne peut pas les satisfaire.
A.A. : Oui, mais la mobilisation des islamistes se fait aussi à travers un discours qui se voudrait transcender les conditions matérielles d’existence, les dévalorise même, en mettant en avant l’au-delà.
M.H. : Il faut voir deux mouvements : il y a les demandes et les attentes de la société, de ceux qui se sont investis dans l’islamisme. Comme celui-ci est en même temps une démarche de légitimation des luttes sociales, dans la mesure où les islamistes voient la société comme un ensemble harmonieux, sans conflits. Ils peuvent pas répondre à ces attentes. Ils ne peuvent qu’amener les classes populaires dans une impasse.
A.A. : Est-ce qu’on peut considérer ce mouvement comme porteur d’une utopie sociale ?
M.H. : Toutes les religions sont porteuses d’une utopie sociale. En ce sens qu’elles essaient de répondre à des problèmes de la société non pas en se fondant sur les conditions matérielles d’existence des gens, mais en les ignorant. Elles ont donc un côté mobilisateur parce que naissant de ces attentes, mais en même temps sont appelées à se terminer en impasse.
A.A. : Précisément la revendication d’Etat islamique a-t-elle des chances d’aboutir ?
M.H. : Personnellement, je pense que non. On sait que les êtres humains en recherche de solutions à leurs problèmes ne réagissent pas en fonction de la fiabilité de telle ou telle idéologie. Ils cherchent dans une idéologie l’énergie, la force pour transformer leur existence. L’islamisme est l’idéologie la moins apte à cela.
A.A. : Vous n’êtes pas sans savoir que depuis le 12 juin, le FIS a tenté de mettre en place un processus de dualité de pouvoir (transfert des lieu de décision vers la mosquée, Majless Echoura, etc.), comment vous appréhendez cela ?
M.H. : Je considère que le mouvement islamiste a remporté une victoire le 12 juin. Mais il n’a pas été à même de transformer cette victoire en politique effective à même de transformer le quotidien de ses électeurs. Comme souvent dans ces cas, le mouvement est entré dans une phase de fuite en avant. Ceci s’explique aussi par des conditions de vie interne au FIS que je ne maîtrise pas très bien. Il faut connaître de l’intérieur, comme on l’a fait pour le nationalisme, quels sont les courants, les débats internes et pourquoi ces débats débouchent sur cette fuite en avant, dans cette constellation de forces.
A.A. : Les islamistes se légitiment historiquement comme étant les véritables dépositaires du mouvement national, vous êtes bien placé pour en parler.
M.H. : Non, je ne crois pas qu’on puisse poser ce problème en termes de légitimité. Ce qu’on peut dire, c’est que la politique menée ces dernières années a induit un déficit de légitimité important. Aujourd’hui, le FIS essaie d’instaurer une légitimité nouvelle à son avantage. Si on observe l’histoire algérienne, on peut constater qu’on est victime du double discours des élites : d’un côté, elles ont développé un discours fondé sur une idéologie rationaliste, universaliste, etc. De l’autre, elles ont transmis aux masses faute d’autre chose, un message basé sur des catégories de l’âge inaugurateur de l’Islam. Avec l’usure du pouvoir, le discours développementaliste, fonctionnaliste, s’est effrité, alors l’autre aspect est resté. Les gens s’y sont accrochés.
A.A. : Vous me direz on ne refait pas l’histoire. Mais est-ce que le sort de ce pays aurait été autre si les débats dans le mouvement national sur l’identité de l’Algérie, notamment durant ladite crise « berbériste » de 1949, avaient été sanctionnés autrement ?
M.H. : Je ne pense pas qu’on puisse discuter de ce problème. Ce qu’il faut voir, c’est que le nationalisme était porteur d’un projet communautaire, non véritablement d’un projet de société. L’espace développé était donc communautaire et les réactions se sont opérées en ces termes. Aujourd’hui, nous avons affaire à un tas de mouvements identitaires, islamistes, culturalistes, berbère. A des degrés différents, ils sont une réaction au discours du pouvoir. Le discours islamiste politise la religion, le mouvement culturaliste berbère politise les questions politiques en ethnicité. Ce sont des réponses différentes aux problèmes de la société qui se traduisent, tous les deux, en terme d’identité.
A.A. : On dit que le FIS est l’enfant du FLN. Pour employer une catégorie courante chez vous, y a-t-il du « populisme » chez le premier ?
M.H. : Je ne crois pas. Le FLN était porteur de la vision d’un Etat national fondée sur la territorialité du pays, non pas un projet s’adressant aux musulmans comme une communauté débordant les frontières.
A.A. : Vous l’avez effleurée, il y a cette décomposition du mouvement islamiste. Pourquoi à votre avis ?
M.H. : J’y ai répondu en disant que c’est une réaction à une modernisation accélérée qui n’a pas répondu aux demandes sociales. Celles-ci se traduisent aujourd’hui comme je l’ai dit.
A.A. : Vous voulez dire que cela explique également ce morcellement du mouvement islamiste ?
M.H. : Absolument. Ils ont beau nous faire croire que la société est harmonieuse. Mais celle-ci est traversée par des conflits de classes, régionaux, des luttes entre des fractions politiques … Tous ces conflits se répercutent sur le mouvement islamiste.
A.A. : Si j’ai bien compris, vous échappez, à ce propos, aux démarches de type économiste (crise, chômage, favorisant les islamistes, etc.) ?
M.H. : Le niveau culturel est un des éléments de médiation pour l’accès au politique
A.A. : Pour aborder le second volet, finalement comment vous abordez les émeutes d’Octobre ?
M.H. : Il n’y a pas d’Octobre. Il y a eu les différentes explosions, celle de Constantine entre autres. Elles s’expliquent par le fait que l’Etat rentier n’était plus en mesure de répondre aux problèmes sociaux. Il ne faut pas voir « Octobre » comme simplement une exigence de démocratie. L’exigence démocratique n’est pas réellement posée, malgré l’existence d’organisations politiques. Il faut voir ces émeutes comme l’exigence d’une société de se créer ses propres canaux d’expression indépendamment d’un pouvoir qui ne permettait plus cette expression. Tant que ce pouvoir avait les moyens de répondre aux demandes sociales, la protestation avait des formes bénignes. Lorsqu’il n’a plus été capable, il a pris un autre chemin. J’explique l’ouverture démocratique comme une tentative de sortie de la crise. Ça peut le devenir, mais ce n’est pas encore un véritable projet démocratique. Ce sont les acteurs étatiques de l’échec qui s’adressent à la société et, ne pouvant plus répondre à ses aspirations matérielles, lui octroient des droits politiques en lui disant « exprime-toi », mais les classes populaires continuent à lui poser les problèmes d’existence matérielle. Le drame de l’Algérie est que les oppositions ne sont pas encore capables d’avoir des réponses réelles à la crise. Le Pouvoir en est non seulement incapable, mais le mode de sélection des élites n’a pas fondamentalement changé. Puisqu’il me semble qu’actuellement le mode de fonctionnement de la classe politique gouvernante est d’utiliser le Pouvoir, beaucoup plus pour se reproduire que pour permettre aux différentes aspirations de se cristalliser en courants autonomes à son égard.
A.A. : Pour revenir à Octobre et extrapoler, j’ai fait le constat suivant : la protestation sociale, quand elle s’exprime radicalement, passe, en Algérie comme dans bien des pays du Sud, par des émeutes violentes. Est-ce là une donnée sociale inéluctable ?
M.H. : Non, l’émeute n’est pas toujours inéluctable. Le projet démocratique peut avoir une validité à la condition que ne soient pas évacués les problèmes sociaux.
A.A. : A ce propos, on a dit que l’expérience démocratique algérienne est une des plus poussées en cours dans le Tiers Monde. Vous ne le pensez pas ?
M.H. : Comme avant, on avait confondu le socialisme avec le projet de parti unique, on confond aujourd’hui le multipartisme avec la démocratie. Il me semble qu’on peut avoir un système multipartiste comme nous l’avons vu dans d’autres pays arabes, l’Egypte, la Tunisie, le Maroc …
A.A. : Oui mais c’est un multipartisme de façade.
M.H. : C’est un multipartisme qui n’a pas encore de véritables racines dans la société, c’est également le cas en Algérie. Pour que les racines « prennent » vite, il faut que chaque parti représente un système d’intérêts clairs. Or, on voit en Algérie des classes moyennes qui, avant, étaient le support social du Parti unique, aujourd’hui elles sont pour le multipartisme. Le système d’intérêts n’a changé que dans la conjoncture qui est différente de celle des années 70.
A.A. : Si on partait de l’hypothèse selon laquelle les couches moyennes sont acquises au projet moderniste, comment juger leur attitude actuelle ?
M.H. : Qu’est-ce qu’on doit appeler un projet moderniste ? C’est tout le problème. La modernité, ce n’est pas simplement la sécularisation par opposition à la politique du FIS. La modernité c’est l’appropriation par tout le monde du projet démocratique. Or, pour qu’elle se fasse dans les classes populaires, il faut que leurs conditions de vie changent, si elles empirent nous entrerons dans une phase de turbulence où le multipartisme devient simplement un paravent pour le même système d’intérêts.
A.A. : Certains intellectuels, certes marginaux, pensent que l’Algérie n’est pas prête pour le multipartisme. Et vous ?
M.H. : Non, je pose les problèmes différemment. Est-ce que les règles du jeu sont les mêmes pour tout le monde ? Si oui, la voie démocratique peut revêtir une signification réelle. Sinon les classes populaires peuvent estimer que le multipartisme n’est pas une issue.
A.A. : La modernité occidentale est la résultante d’un long processus historique, est-ce qu’on peut faire l’économie de ce temps ?
M.H. : Il faut sortir de l’idée que l’on peut accéder à un développement politique où la démocratie devient une réalité par des raccourcis. C’est un très long processus. Mais pour qu’il aboutisse, il ne faut pas qu’il soit fondé sur la tricherie. Or, en Algérie, ce processus peut être interprété comme fondé sur la tricherie.
A.A. : Pour entrer plus dans le détail, on peut remarquer que les partis les plus puissants sont ceux qui fonctionnent sur le charisme du chef. Il y a les islamistes bien sûr, mais aussi le MDA et le FFS. Etes-vous d’accord ?
M.H. : Oui, cela s’explique par les structures de la société. Celle-ci fonctionne un peu comme une grande famille (dont les femmes sont exclues du pouvoir). Donc elle a recours à des chefs de famille qui peuvent ne pas être nécessairement des démocrates.
A.A. : Vous êtes, je pense, un exemple-type d’intellectuel engagé. Qu’en est-il pour vous, de vos confrères ?
M.H. : Ce qui est urgent pour les intellectuels algériens, c’est de changer d’optique. Avec le nationalisme comme avec le marxisme soviétique, les intellectuels n’avaient pas une confiance réelle dans leur société, c’est-à-dire qu’ils ne la considéraient pas comme capable d’une évolution par ses propres ressorts. Ils ont donc investi tous leurs espoirs dans le changement, par l’intermédiaire de l’Etat. Cela a mené l’Algérie à l’impasse. C’est un problème, d’ailleurs, pour tous les pays du Tiers Monde, les intellectuels doivent comprendre qu’il ne faut pas chercher à regénérer l’Etat. Ils doivent penser à la transformation de la société pour que celle-ci se subordonne à l’Etat. Cela exclut le raccourci. Le mouvement de la société peut être plus lent qu’on ne le voudrait, mais il est plus sûr et il réduit la marge de vulnérabilité politique.
A.A. : Parlons un peu de Mohammed Harbi. Comment vit-il loin, physiquement, de son pays ?
M.H. : Je ne me sens pas loin en ce sens que toute ma préoccupation a été ce pays, tout ce que je fais, tout ce que j’écris. D’une certaine manière, j’ai pris de la distance pour essayer de comprendre ce qui s’est passé au juste toutes ces dernières années, pourquoi ce type de résultat et pas un autre. En ce sens, l’Algérie est tout le temps avec moi, que je sois à Alger, Paris, Londres ou ailleurs.
A.A. : Vous n’êtes pas venu à Oran depuis 26 ans. Quelles sensations vous a donné, aujourd’hui, cette ville ?
M.H. : J’ai visité essentiellement Sidi El Houari. J’ai été un peu frappé par l’état de délabrement de ces joyaux architecturaux. Cela m’a fait beaucoup de peine qu’on ne se pose pas de questions, qu’on n’y cherche pas de solutions.
A.A. : Et la rue, les gens, les odeurs ?
M.H. : Disons que j’ai trouvé Oran plus vivable qu’Alger.
A.A. : Oran est aussi la ville où est né le phénomène du raï moderne. Vous êtes-vous intéressé à ce courant ?
M.H. : Je me suis intéressé au raï, mais je dois dire de manière secondaire. Ce qui m’a attiré dans cette musique c’est qu’il y a dedans une volonté de changer de référence mais dans une continuité. Et je crois que dans le domaine de la politique comme dans celui de l’art, le changement de références c’est la voie du progrès.
Entretien réalisé par Brahim HADJ SLIMANE

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