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Algérie, le temps des incertitudes : entretien avec Mohammed Harbi

Entretien avec Mohammed Harbi paru dans Sous le drapeau du socialisme, n° 114-115, mai-juin 1990

L’Algérie évolue très rapidement : impasse économique, développement du Front islamique du salut en passe de devenir la seule force d’opposition de masse à Chadli – bien que celui-ci de manière timorée et tardive joue l’ouverture démocratique -, crise sociale profonde : les jeunes mais surtout les femmes qui pourchassées par le FIS et étant l’objet de ses violences y compris physiques, ne cessent depuis deux ans de lutter contre une marginalisation encore plus grande sous couvert du code de la famille. C’est dans ce contexte que l’on parle avec insistance d’un retour de l’ancien président Ahmed Ben Bella, alors que les massacres d’octobre 1988 ont précipité la décomposition du régime.

Dans l’interview qui suit, Mohammed Harbi parle de l’Algérie, mais aussi de la nouvelle situation créée par la libération de Nelson Mandela, ou de celle ouverte par l’implosion des pays de l’Est et leurs incidences sur le continent africain et le tiers-monde en général.


Comment se présente, aujourd’hui, la situation en Algérie ?

On peut faire, à son sujet, trois constats. Il y a d’abord un changement de référence. Le mythe du libéralisme économique s’est substitué à celui du dirigisme étatique. Les observateurs qui parlent de faillite du socialisme en Algérie, interprètent la réalité en fonction du discours du pouvoir. Il n’y a jamais eu de socialisme en Algérie. En second lieu, on peut noter un renversement d’alliances intérieures. Une coalition alliant le secteur privé, commerçant, agricole et industriel, les bénéficiaires de la répartition des terres nationalisées et des réserves foncières a pris la place des forces sociales qui constituaient le support du Boumediennisme. Enfin, la Constitution autorise les associations à caractère politique. Le monopole du FLN a été remis en cause, en droit, pas encore en fait. Sa direction est toujours aux commandes et l’Assemblée Nationale est composée de ses seuls militants.

Comment expliquez-vous un tel revirement ?

L’étatisation de l’économie s’est accompagnée d’une stratégie collective d’enrichissement. Pour stabiliser leur pouvoir, Boumedienne et à sa suite le Président Chadli ont créé de toutes pièces une bourgeoisie nouvelle recrutée dans les rangs de la résistance, parmi les cadres des Sociétés d’Etat, etc. Son existence exprime la vieille alliance du fonctionnaire et du marchand. Quand l’économie étatisée a montré des signes d’essoufflement, surtout dans l’agriculture, cette bourgeoisie est apparue comme une alternative naturelle à nombre de gouvernants. C’est une des causes du nouveaux cours. L’autre cause réside dans l’affaiblissement de la capacité distributrice de l’Etat, consécutive à la baisse de la rente pétrolière. L’Etat a cherché à se désengager, au détriment des plus faibles évidemment, et à rentabiliser le secteur d’Etat. Mais très vite, à partir de 1980, il s’est trouvé confronté à la fois à la contestation culturaliste, berbère et islamiste et à l’apparition de défis sociaux qui se traduisent par une violence récurrente : émeutes à Tizi Ouzou, Skikda, Constantine, Sétif, Oran. Le Président Chadli croyait lâcher du lest en libéralisant le régime des associations. Les évènements d’octobre 1988 lui ont force la main et l’ont obligé à aller plus loin.

Il y a deux types de revendications qui occupent le terrain, la revendication culturelle berbère et la revendication islamiste. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

La question sociale, c’est-à-dire l’exclusion de la majorité des populations de l’économie et du pouvoir, se traduit dans un langage culturel. Les culturalistes s’appuient sur le sens commun qui, comme chacun sait, se nourrit beaucoup des idéologies conservatrices. Déjà, dans les années 60, sous Ben Bella, une certaine forme de mécontentement avait donné naissance à des réactions culturalistes. Les blocages politiques et sociaux aidant, ce mécontentement s’est élargi.

Cela dit, les choses sont moins simples qu’il n’y paraît au premier abord. Il faut savoir distinguer entre la revendication des classes intégrées et celle des marginaux et des exclus. Les classes intégrées – dont la classe ouvrière et les classes où se recrutent les culturalistes berbères – se battent pour institutionnaliser leurs revendications. Elles veulent amener le gouvernement à les entendre et cherchent à y arriver par la négociation. Le cadre de leur lutte, c’est l’usine et l’université. Leurs combats n’ont jamais dégénéré. Il en va autrement de la contestation islamiste qui exprime surtout le sentiment des classes marginales où la jeunesse est en grand nombre. Cette contestation a pour espace, le quartier, la rue et pour lieu d’organisation la mosquée. De type frontal, elle est marquée par la propension à la violence physique et se déroule dans une atmosphère caractérisée par la censure des comportements et les pressions physiques. Elle est donc plus voyante et plus alarmante. Nous avons à y faire face. Il y va d’abord de notre liberté d’expression et ensuite de la sécularisation de la société qui est en cours à large échelle. L’Algérie indépendante a vu s’accélérer le processus de mutation interne de la société. Mais un obscurantisme affirmé voile la profondeur de la modernisation.

Y-a-t-il un lien entre le courant salafite et le courant islamiste actuel ?

Dans leur majorité, les islamistes sont les produits de l’école mise en place par les Ulamas après Juin 1965. Dans le contexte algérien, les Ulamas se présentaient comme un courant conservateur mais ouvert au monde extérieur. Ils se voulaient la conscience du pouvoir mais ils n’ont jamais prétendu l’assumer directement. Malgré les apparences, les islamistes, eux, sont davantage les disciples de Sayyed Qotb et de Mawdudi que d’Ibn Badis. Ils sont autoritaires, hostiles à la démocratie et ont beaucoup de traits communs avec les mouvements fascisants. Une grande partie de leur base, écrasée par la crise, est prête à toutes les aventures.

A propos de l’école, j’aimerais mieux comprendre votre position.

Dès 1962, je me suis prononcé pour la langue arabe. Sa généralisation progressive devait aboutir à homogénéiser le champ culturel. Il va de soi que son pouvoir attractif dépend de sa capacité à engager le pays dans la voie de la modernité. Pour qu’il en soit ainsi, il faut accorder une priorité absolue aux moyens de doter l’école d’outils intellectuels, humains et pédagogiques adéquats. Une telle entreprise nécessite du temps. Le mépris des gouvernants pour les intellectuels et la culture en a décidé autrement. L’appareil scolaire, socle de la modernisation, a été géré de manière à bouleverser les rapports entre les diverses tendances du bloc intellectuel, arabophones, francophones, berbérophones. La politique linguistique est devenue un enjeu de pouvoir et de promotion sociale. On a voulu opérer une mutation linguistique contre les langues parlées et on a abouti à une école de type pavlovien dont l’idéologie officielle est l’Islam. C’est que la classe dirigeante estime que la religion est le meilleur encadrement idéologique des masses populaires. La langue arabe en a pâti et l’Islam moderne aussi. C’est dans ces conditions que les islamistes ont forgé les instruments de leur emprise sur la société et sur certains appareils de l’Etat… C’est dans ces conditions également qu’a pris corps chez les culturalistes en Kabylie un populisme culturel qui veut substituer les langues populaires à l’arabe moderne. C’est une utopie qu’on ne peut dépasser si on continue à défendre le principe de l’uniformité culturelle. Trois décennies après l’Indépendance, l’intelligentsia demeure déchirée entre deux segments, l’un composé d’idéologues arabophones, l’autre de technocrates francophones qui peuplent les appareils modernes de l’Etat. Je considère, personnellement, l’Arabe comme l’instrument indispensable d’unification du pays. Mais pendant une longue période, le Français servira de langue d’ouverture au monde. On n’efface pas une dimension historique du pays par le simple volontarisme. On ne peut pas, non plus, nier le Berbère comme une des composantes de notre personnalité.

Comment voyez-vous, dans l’avenir immédiat, l’évolution de l’expérience en cours ?

A la lumière de mes convictions et de mes aspirations, bien sûr, je suis socialiste. La fascination bavarde exercée par la libéralisation de l’économie ne m’impressionne pas. Je suis partisan d’un socialisme démocratique fondé sur l’autogestion des producteurs et des citoyens. Et je le reste. Je trouve qu’on accorde trop de vertus à l’économie de marché. S’il y a une crise grave de l’expérience algérienne, ce n’est pas parce qu’il n’y avait pas d’économie de marché, mais parce que cette économie fonctionnait selon les règles du salaire politique avec tout ce que cela implique de népotisme et de corruption et non selon les règles de l’échange marchand. Certes l’Etat réglementait tout mais la sphère des échanges répondait aux principes de marchés parallèles, de marché noir, etc. Les classes populaires en payaient le prix. Elles vont continuer à payer le prix des règles nouvelles. Le poids de la dette, l’augmentation brutale des prix, l’inflation galopante, la baisse du niveau de vie sont des données massives qui éclatent aux yeux.

Je crois cependant que malgré la politique des islamistes, les classes populaires ont, plus que par le passé, la possibilité de construire leurs propres organisations et d’intervenir en nom propre. En ce sens, il y a progrès. Aucune solution radicale n’est possible dans l’immédiat. Les réformes piétinent, les transformations ne sont pas encore perceptibles. Elles ne peuvent venir que de l’exacerbation interne des contradictions économiques et sociales. Je suis persuadé que la voie empruntée n’est pas la meilleure. Rien ne se fera de bon sans un secteur public fort et cohérent, démocratiquement géré, ce qui n’était pas le cas dans le passé. Dans cette perspective, le secteur privé, aujourd’hui dominé par des affairistes et des spéculateurs, peut donner naissance à des entrepreneurs moins soucieux de rente que de développement. Nous n’en sommes pas encore là.

Venons-en, si vous le voulez, au problème des femmes.

Cette question a un caractère stratégique. Et la prolifération des associations féministes, il y en a quatorze, témoigne de la volonté des femmes de ne pas subir passivement leur sort. Les actes de violence du F.I.S pour refouler les femmes dans la sphère privée et bloquer la sécularisation de la société n’ont pas été sanctionnés avec fermeté. Nous vivons une situation où la société masculine – y compris à gauche – continue à considérer les femmes comme un bien privé et non des êtres humains. Ce scandale doit cesser. Le code de la famille contrevient à l’esprit de notre temps. Une réforme morale et intellectuelle est nécessaire pour faire reconnaître l’égalité entre hommes et femmes. Mais elle n’est possible que si on rend son dû au contexte historique particulier qui était celui dans lequel baignait l’islam des origines. A partir de là, il devient possible de mettre les valeurs de notre temps au-dessus des dogmes. Au XIIe siècle, Ibn Rochd l’avait déjà compris.

Il n’y a pas de démocratie possible sans émancipation des femmes. Il faut aider leurs organisations et leur reconnaître un caractère spécifique et une autonomie totale vis à vis des autres formes de regroupement. Il nous faut nous démarquer des pratiques qui exigent des femmes d’identifier leur démarche à celle des mouvements d’opposition ou de marcher à leur rythme. Le mouvement des femmes doit être considéré comme un allié à part entière au sein d’un rassemblement politico-social de type démocratique. Ces principes, je les ai personnellement rendus publics en 1981 lors de l’adoption du code de la famille et j’ai consacré un numéro spécial de la revue Sou’al que je publie à Paris au sort des femmes dans le monde arabe.

Avant de quitter l’Algérie, pouvez-vous nous dire où en sont les droits de l’homme ?

Quand il s’agit des pays du Tiers-monde, il ne faut pas parler seulement des droits de l’homme mais aussi des droits du citoyen. Ni les uns, ni les autres n’ont encore pris forme. On commence à prendre conscience de la nécessité de leur donner vie. Le pouvoir sait qu’il s’agit d’un enjeu important et essaye d’avoir des ligues sous sa coupe, ce qui a fait dire à l’humoriste Mohammed Fellag : nous avons plusieurs ligues et pas de droits, alors exportons les ligues et importons les droits. Quoi qu’il en soit, la pierre de touche du respect des droits de l’homme reste, pour les algériens, les sanctions à appliquer aux responsables des tortures intervenues au cours des événements d’Octobre 1988. Le Président Chadli a promis à l’opinion de donner suite aux plaintes enregistrées.

Mais rien n’a encore été fait. Le Comité National contre la torture n’a pas reçu l’agrément, et ce, au mépris de la loi. C’est donc que l’appareil répressif militaire et policier reste intouchable.

On parle beaucoup du Maghreb ces dernières années. Quel est votre point de vue sur cette question ?

La perspective du Maghreb ne peut se concevoir à partir du seul culte des idées générales, mais bien en se fondant sur la mise en évidence des problèmes à résoudre de toute urgence, celui du Sahara occidental notamment. Ce qui devrait, en vérité, préoccuper ceux qui aujourd’hui décident de l’avenir du Maghreb, c’est de savoir si nos pays doivent devenir un partenaire de l’Europe ou simplement son appendice. Le premier terme de l’alternative passe par la volonté de réaliser concrètement l’intégration économique. Le débat sur ce sujet doit commencer. L’adhésion de nos gouvernements au projet Maghrébin doit dépasser la porte des antichambres de la grande politique. Notre objectif, c’est l’unité dans la diversité du Maghreb. On ne peut y parvenir sans démocratie. Le processus par en haut ne pourra prendre forme s’il n’est pas complété par un processus par en bas, sans libre circulation des hommes, sans débat d’idées, sans échanges d’expériences. L’unité du Maghreb est une question concrète. Elle ne doit pas être noyée dans le discours des jours de gala.

Nelson Madela a été libéré. L’Afrique du Sud est-elle, pour autant, sur la vie de la décolonisation ?

Une bataille a été gagnée. L’ANC est reconnue comme un interlocuteur. Mais l’égalité n’est pas pour autant acquise. Le démantèlement du système de l’apartheid ne sera pas facile. Déjà les affrontements inter-ethniques au Natal montrent que les forces politiques mises en place par les Blancs prétendent, elles aussi, à parler au nom des populations. De Klerk cherche seulement à améliorer l’apartheid. Pour l’ANC, la stratégie de la négociation est payante, mais pour que la négociation prime sur l’affrontement, il faudra que les Blancs d’Afrique du Sud acceptent le principe de l’égalité. Il faut donc continuer à faire pression sur l’Afrique du Sud et maintenir les sanctions contre elle. S’en remettre seulement à l’action des Etats-Unis, comme on a tendance à le faire pour aboutir à l’autodétermination des Palestiniens, n’est pas la voie la plus sûre permettant la solution des problèmes.

Actuellement, le monde connaît des mutations extraordinaires, à l’Est surtout. Quelles peuvent en être les répercussions sur le Tiers-monde ?

Depuis la fin des années 1970, le capitalisme a conquis de nouvelles sphères intérieures et extérieures et tend à façonner notre vie et notre culture. L’écroulement du stalinisme va renforcer cette tendance. Posons-nous cependant la question de savoir qui a, dans le Tiers-monde, bénéficié le plus de la compétition Est-Ouest ? Ce sont les classes dominantes et les nouvelles couches bureaucratiques. Qui va bénéficier de la conjoncture présente ? Les mêmes groupes sociaux. Certes, de nouvelles règles du jeu se mettent en place. Le multipartisme y occupe une place centrale. De même que l’on a hier assimilé l’économie étatisée et le parti unique au socialisme, on a tendance à identifier maintenant multipartisme et démocratie. Ce n’est pas la même chose. Les transitions autoritaires que connaissent les pays comme l’Algérie, la Tunisie, l’Egypte, etc., engendreront-elles des démocraties ? Dans les conditions actuelles, je suis sceptique. Il ne peut y avoir de démocratie là où l’alternance de pouvoir reste fermée et où tout vient d’en haut. Il ne peut y avoir de démocratie là où la majorité des populations vit dans la marginalité. Il peut y avoir, tout au plus, un mixage de cooptation et de représentation.

Le capitalisme peut-il aider à sortir les pays du Tiers-monde du marasme ? Dans l’immédiat l’attitude des pays riches sur le problème de la dette qui hypothèque lourdement les chances de décollage économique ne permet pas de répondre positivement à la question. La crise du Tiers-monde va donc continuer sur tous les fronts tant que le modèle de développement, les façons de produire et de consommer des pays du Nord ne sont pas battus en brèche.

Avril 1990