Entretien avec Mohammed Harbi paru dans Sous le drapeau du socialisme, n° 120, septembre 1991

Comment les événements d’aujourd’hui doivent-ils être interprétés ?
MH. Il faut s’éclairer à la lumière du passé et donc d’abord revenir sur ce qu’est devenu le FLN.
Ce mouvement présente deux caractéristiques essentielles. La première, c’est son fonctionnement en fractions. Le FLN n’est pas un parti politique, on peut même dire qu’il est le cache-sexe derrière lequel se dissimule toute une série de groupements d’intérêts et de fractions qui ont pu s’emparer de l’Etat grâce à la guerre de libération.
L’autre est sa militarisation. C’est par l’armée qu’ont été résolus les principaux problèmes survenus aux différentes périodes de son existence. L’une des premières tentatives qui a cherché à donner un visage politique au FLN a échoué en 1956 quand l’armée a pris le pouvoir contre les institutions qu’elle-même avait créées, tout en assassinant l’auteur du projet qui devait faire du FLN un mouvement politique. Ensuite il y a eu une seconde tentative, en 1962/65, qui très rapidement a tourné court au bout de trois années. Depuis, ce sont les hommes de l’armée qui gèrent le pays avec un grand vide en ce qui concerne la gestion de l’économie et – d’une certaine manière – de la société. Cependant, l’armée détient le pouvoir sur toutes ces questions fondamentales, par – comme dans ce type de système – le pouvoir de nomination. C’est-à-dire que tous les chefs militaires, les préfets, les ambassadeurs, sont directement nommés à partir du fichier de la sécurité militaire. Il en est de même d’un certain nombre d’autorités dans notre pays.
C’est ainsi que s’est constitué un appareil civil en Algérie.
Quels sont, d’après toi, les problèmes qui ont porté les dirigeants actuels du FLN à l’échec ?
MH. Ils sont au nombre de trois : la privatisation de l’État, la clientélisation de la société et l’absence d’autonomie des groupes sociaux et des institutions qui les représentent.
Les années 80 ont vu un FLN mourir sous les effets des prédations et de la corruption, phénomènes qui ont été suivis par une contraction des ressources pétrolières.
Les solutions qui ont été projetées, alors, au niveau des services de l’armée pour donner un ballon d’oxygène au pouvoir, étaient de permettre une vie associative. Or, ce projet s’est heurté très rapidement à l’appareil du FLN qui voulait garder le monopole.
A partir de cette contradiction, peu à peu les deux fractions se sont renforcées. La crise qui a duré près de 7 à 8 ans, s’est trouvée résolue indépendamment du pouvoir en 1988 quand il y a eu les événements d’octobre.
Ces événements ont semblé forcer le FLN à une ouverture, mais quel type d’ouverture ?
MH. Il faut savoir, tout d’abord, si cette ouverture est basée sur un réel projet de type démocratique ou s’il s’agit d’une logique de sortie de crise. Je ne crois pas qu’on puisse interpréter l’expérience postérieure à Ben Bella comme le projet d’arriver à une société de type démocratique, ou peut-être bourgeoise.
C’est une logique de sortie de crise qui a forcé le FLN à pratiquer une ouverture toute relative, ce qui est vérifiable pour une raison très simple : les hommes de l’État et les membres du FLN ont essayé plusieurs tactiques pour s’adapter au terrain. La première par le biais des services de sécurité visait à fragmenter à l’excès le champ politique, en créant par en haut une série de partis n’ayant aucun impact réel sur la société. Il fallait créer une force d’appoint du FLN pour l’obliger en quelque sorte à se renouveler en le doublant d’une série d’organisations qui feraient pression sur lui.
La victoire du FIS en 1990 – qui n’a pas été comprise par le pouvoir – a mis un terme à la croyance en la clientélisation des partis mais le pouvoir n’a pas renoncé à ce moment là à une stratégie de bipolarisation. Il a tenté d’utiliser la victoire du FIS pour qu’elle entraîne des réactions d’hostilité de tous ces partis – qui ne correspondaient à aucun système d’intérêts bien structuré sinon à la volonté des classes moyennes de participer au pouvoir – afin qu’ils choisissent, bien entendu, le FLN contre le FIS… mais cela sans succès.
Puis il a été conçu le scénario de l’intervention de l’armée à laquelle déjà on s’attendait depuis la victoire du FIS. A ce sujet, il faut comprendre que la préoccupation essentielle de l’armée n’est pas la prise du pouvoir direct -comme on pourrait le penser – mais correspond à une tentative de sauvegarder son système de privilèges en établissant un contrôle du processus par l’intermédiaire de l’Etat.
L’Algérie est entrée dans une phase où l’intervention de l’armée va casser le développement des organisations qui risquent de dépasser l’Etat mais en même temps elle ne restera pas longtemps au pouvoir.
Comment l’Algérie a-t-elle pu donner le jour à une contestation « islamiste », les forces de gauche sont-elles capables de faire face à ce mouvement ?
MH. Les mouvements qui ont un impact réel sur la société, ce sont les
mouvements culturalistes, berbère ou islamiste.
Quand j’ai, par exemple, commencé à expliquer vers les années 78 que les mouvements culturalistes allaient s’emparer de la société, les Algériens ont considéré que je n’étais pas sérieux et que l’Algérie avait une modernité qu’on ne voulait pas lui reconnaître. Cette modernité était une modernité technocratique peu diffusée dans l’ensemble de la société. Avec l’exode rural, l’urbanisation rapide, le départ massif des Européens, le caractère archaïque des idéologies a commencé à apparaître.
Cela ne veut pas dire pour autant que l’Algérie n’est pas un pays moderne. Il y a une véritable massification dans un sens moderne qui n’a pas pu encore émerger, enfouie sous les problèmes économiques et sociaux et l’incapacité de ses dirigeants à les résoudre.
La force du culturalisme islamiste provient aujourd’hui non pas de ce qu’il est enraciné dans les masses – comme cela a été souvent dit – mais de ce qu’à partir des années 79 pour essayer de sortir du boumédiennisme on a cherché des idéologies d’emprunt. Et l’idéologie qui a toujours fonctionné le mieux dans cette société, à l’usage d’une classe populaire s’entend, c’est l’Islam.
C’est donc à partir de 1979 qu’on a commencé à donner une infrastructure à ce mouvement idéologique, à multiplier les mosquées, etc., et c’est l’Etat le premier qui la lui a offerte, cherchant comme toujours à utiliser la religion comme instrument de sa propre légitimité.
Malheureusement pour lui, il faisait cette opération au moment où le champ social commençait à se retourner. C’est-à-dire que l’Etat n’était plus capable de donner le bien-être social par l’intermédiaire de l’allocation des ressources et bientôt ce qui avait été conçu comme un instrument de légitimation, va se retourner en instrument de contestation.
La religion peut jouer plusieurs rôles. Elle peut jouer donc un rôle de légitimation, elle peut aussi devenir – quand il n’y a pas de vrai différenciation du politique, de vraie séparation d’avec l’État, comme c’est le cas en Algérie – un instrument de contestation, qui nous le savons mène à l’impasse mais qui permet aux masses exclues de la production, du travail, etc., de s’exprimer et de s’organiser.
L’Algérie apparaissait aux yeux du monde comme un pays « socialiste ». Le parti communiste algérien a toujours joué sur la thème du pays « socialisant ». Après l’ouverture révolutionnaire de Ben Bella, il y a eu une telle régression qu’elle a démontré que l’Algérie, en fait, n’avait rien à voir avec une expérience socialiste. La phase boumédienniste était carrément contre-révolutionnaire. Déjà sous le régime de Ben Bella, la contre-révolution avait commencé…
MH. La dynamique sociale de l’Algérie est une dynamique qui a intégré les classes populaires mais en même temps la gauche en Algérie s’est présentée comme une gauche d’Etat et non comme une gauche sortie du terreau populaire. Elle ne s’est, par exemple, jamais posé le problème de la religion. Son attention se dirigeait essentiellement sur les phénomènes politiques et économiques, en raison de sa propre formation théorique. Pourtant, dans cette société il y avait des forces d’inertie qui ont fait le lit et du patriarcat et de la contre-révolution.
Ainsi lors de la discussion sur le code de la nationalité, on a laissé passer le fait que l’Algérien y est défini comme un « croyant ». Il y a eu aussi la réintroduction du Coran dans l’enseignement faite à l’époque de Ben Bella. Quand on veut réfléchir aujourd’hui sur le sort du système éducatif on ne peut pas ne pas revenir à cette question. C’est à travers cette réforme du système éducatif qu’a commencé à changer le système de signes et de symboles avec le développement qu’on lui a connu sous la contre-révolution boumédienniste.
Enfin, l’approche de la question des femmes est aussi révélatrice. Lors des débats entre 62 et 65 ce qui a été seulement accepté c’est que la femme ne puisse pas se marier avant 16 ans, l’examen des autres aspects de sa condition a été renvoyé aux calendes grecques.
Quelles sont les forces qui œuvrent en Algérie ?
MH. Il faut bien souligner que l’Algérie n’est pas entrée dans un système démocratique, mais qu’elle est placée sous un régime autoritaire. C’est un néo-autoritarisme qui essaie d’obtenir des classes moyennes la participation au pouvoir mais en excluant l’ensemble des catégories populaires. Le vrai problème actuellement c’est que le champ politique est occupé par les classes moyennes et quels que soient les partis dans lesquels elles se retrouvent, elles tiennent à ce que l’ouverture démocratique perdure, même si, sur la manière de gérer cette ouverture, il y a de nombreuses divergences, surtout avec les mouvements culturalistes. Ces mouvements ont un impact réel sur la société et les tentatives du gouvernement pour les diviser n’ont pas abouti mais il ne faut pas se tromper sur la nature de ces mouvements. Ils ont un aspect archaïque très prononcé. Ils n’ont pas la fibre démocratique inscrite tout naturellement dans leur substance. Leur substance est essentiellement la recherche d’une communauté organique qui s’exercera évidemment avec des œillères au détriment de la différenciation démocratique.
En ce qui concerne le mouvement islamiste, il ne fait pas de doute qu’il est très ancré dans la population et il peut rappeler le parti du peuple algérien des années 40 aussi bien par son style que par ses visées. Son style est marqué par l’organisation de groupes d’actions avec la volonté d’une lutte frontale contre le pouvoir et l’absence de thèmes sociaux évidents alors que sa base, quand elle est en mouvement, développe une problématique sociale concrète. Par exemple, ces derniers temps au début de l’affrontement avec le pouvoir beaucoup de gens qui suivaient le FIS pensaient et disaient que le mouvement qu’avait connu la société après l’indépendance dans les années 62 allait se renouveler et qu’il fallait se préparer à prendre les maisons et les biens des Algériens qui allaient partir.
Derrière cette absence de perspective de l’ensemble du mouvement, il y a une forte tendance bourgeoise qui utilise l’islam comme instrument de légitimation des richesses.
Le FLN, lui, a tout le temps fonctionné sur une idéologie qui délégitimait la richesse.
Les Islamistes légitimisent la richesse mais leur base principale est une base qui veut la richesse des autres. C’est-à-dire que le mouvement se présente avec la volonté d’ouvrir les voies de la mobilité sociale et d’exercer une véritable révolte sociale contre ceux qui se sont emparés du patrimoine national.
C’est donc un mouvement social d’un caractère tout à fait particulier dans lequel il est très difficile d’évoluer car il s’allie des classes totalement exclues mais en l’absence d’une classe ouvrière qui puisse servir de pôle d’attraction.
L’organisation syndicale en Algérie n’est actuellement qu’une organisation tout à fait insignifiante qui n’arrive pas à se forger un espace indépendant du FLN et de l’Etat. Par conséquent, les grands problèmes comme ceux de la démocratisation du secteur d’Etat, de la relance de l’agriculture, celui de l’instauration d’une fiscalité réelle en Algérie car ce sont les fonctionnaires et la rente pétrolière qui alimentent le Trésor, tous ces problèmes ne sont pas abordés, l’état de la classe ouvrière ne le lui permettant pas.
Certes, au moment de cette crise on a constaté qu’il y avait un développement très important des grèves ; il y a eu des milliers de grèves, 3 000 pour l’année 89 mais toutes ces grèves portaient sur le problème de l’association avec l’Etat, c’est-à-dire que les ouvriers reprochaient à l’Etat de laisser tomber les entreprises. Toutes ces grèves se sont terminées non pas par l’organisation de mouvements autonomes – la tradition algérienne est peut-être moins forte que celle d’autres pays – mais par des tentatives de conciliations à travers les syndicats, or les syndicats sont très liés au pouvoir d’état, le contenu de leur rapport avec lui ne s’est pas encore transformé.
L’un des problèmes aujourd’hui est celui d’un travail politique qui consisterait à orienter l’action vers l’émergence au moment des luttes et à travers ces luttes, d’une représentation nouvelle distincte de celle mise en place par l’État. Cette question est très difficile car en Algérie chaque fois qu’une direction du FLN s’en va, tous les éléments de représentation du monde ouvrier sont renouvelés, ce qui fait que les gens qui commencent à acquérir une expérience du pouvoir, de la gestion économique et du fonctionnement de la société sont carrément éliminés ou corrompus, alors ils passent dans la classe des fonctionnaires et ils n’appartiennent plus au monde ouvrier. Ce phénomène est arrivé à sa fin avec la crise sociale. Le FLN ne peut plus gérer le monopole comme il l’a géré dans le passé. Une véritable expérience ouvrière et une vraie représentation vont se développer. Nous sommes au début de cette phase. Cependant, les grèves qui traduisent un mouvement de protestation n’aboutissent pas encore à des logiques organisationnelles.
Quels devraient être les objectifs et quelles sont les forces qui peuvent représenter une alternative ?
MH. Les objectifs dans l’immédiat ne peuvent être que des objectifs démocratiques.
Parmi les forces auprès desquelles il est possible de trouver un relais, c’est en premier lieu le mouvement féministe, bien qu’éclaté en une myriade d’associations évoluant toutes dans la mouvance de l’extrême-gauche sur lequel on peut compter. Il y a aussi certains groupes de l’intelligentsia qui sont littéralement gelés, assommés par ce qui se passe sur le plan international et le sort du monde «socialiste» et qui cherchent une alternative mais dans une vraie confusion idéologique, il est vrai, identique à celle qui règne un peu partout et ils n’arrivent pas encore à opérer des choix.
Enfin, il reste la classe ouvrière dont il faut bien souligner qu’elle a été extrêmement réticente à l’égard des nationalistes, que ce soit avant ou après la guerre mais qui actuellement continue à évoluer d’une manière indépendante des organisations et sur la base d’objectifs strictement économiques.
Pour sortir de cette impasse, dans les conditions qui sont celles de l’Algérie, il faut en permanence combiner la question des libertés avec celle de la reconnaissance des droits sociaux si l’on veut éviter le divorce entre le monde ouvrier et les classes exclues.
Par ailleurs, il faut répondre au problème du secteur d’Etat. La tactique qui a été adoptée par les trois derniers gouvernements a été de faire en sorte qu’il ne soit plus opérationnel et qu’il devienne vendable à des privés algériens ou étrangers. C’est d’une certaine manière le retour à une forme de division du travail qui rappelle celle des années 60 dont on a essayé de sortir. C’est uniquement sur cette question que les objectifs socialisants sont importants. Dans tous les autres secteurs, il faut absolument pousser la logique démocratique car on ne connaît aucun groupement bourgeois pour accepter de jouer au bout la démocratie d’autant que la situation sociale est tellement explosive et incontrôlable et qu’elle le demeurera pendant toute une période.
L’objectif démocratique peut aussi permettre de casser les mouvements identitaires particularistes. Non pas le mouvement identitaire des femmes qui est strictement démocratique mais les mouvements de type berbériste, islamiste, etc. dont l’objectif au fond est de recréer une communauté organique et de fonctionner politiquement de cette manière alors que la revendication culturelle en elle-même est une revendication que l’on peut considérer comme positive pour la démocratie. L’aspect restrictif qu’ils peuvent comporter entraîne un clivage, un fractionnement de la classe ouvrière et même des autres classes, contre lequel il faut lutter.
L’axe central pour l’Algérie autre que la démocratisation devrait être la révision d’une insertion du champ politique dans le champ arabe. Il faut en finir avec ces perspectives politiques dites unitaires qui font abstraction du phénomène de la territorialité, de son impact et l’importance dans les choix et les groupes de privilégiés et les classes sociales.

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