Interview de Hocine Aït Ahmed parue dans Sou’al, n° 2, 1982, p. 110-133

QUESTION.- A-t-il existé une stratégie de lutte commune dans les trois pays du Maghreb ? Quels ont été les efforts déployés en vue de mettre en œuvre une stratégie commune, sur quels obstacles ces efforts ont-ils buté ?
Réponse – Je pense que nous retrouverons cette interrogation fondamentale dans la conjoncture, c’est-à-dire au fur et à mesure que les évènements se développent en Afrique du Nord. Stratégie commune, pourquoi ? Parce qu’il y a une communion affective profonde : les Maghrébins, pris collectivement ou individuellement, se sentaient liés par le même destin, et tout ce qui se passait au Maroc ou en Tunisie était profondément ressenti et suivi en Algérie. C’est là un témoignage que je puis porter. Jeune, ce qui se passait au Maroc ou en Tunisie me concernait directement, atteignait ma sensibilité de la même manière que ce qui pouvait se passer en Algérie. Nous étions pour la libération de nos pays respectifs, mais les frontières n’ont jamais été des frontières, il y avait donc communion inscrite dans l’intuition des hommes, des femmes de nos peuples. Cette communion ne tardera pas à acquérir un contenu politique.
Les partis indépendantistes, le Néo-Destour, le PPA-MTLD, l’Istiqlal ont mené des actions communes, par-delà les frontières une opinion maghrébine s’est créée, particulièrement après la deuxième guerre mondiale. Les délégations de ces mouvements avaient l’habitude de se rencontrer à Paris ou ailleurs, dans les capitales nord-africaines, pour faire le point, pour élaborer des déclarations communes.
Je pense que l’horizon politique de nos compatriotes a été nourri par ce genre de rencontres qui, d’ailleurs, il faut le rappeler, ne faisait que prolonger l’action commune menée au sein de AEMNA, l’Association des Etudiants Musulmans Nord Africains à Paris ; de nombreux leaders, sinon la plupart des leaders maghrébins, se sont connus au sein de cette organisation estudiantine et se sont forgés une façon de voir unitaire.
L’Etoile Nord-Africaine, créée au lendemain de la première guerre mondiale ne l’oublions pas, a eu son siège à Paris et travaillait côte à côte avec cette association.
Communion affective que l’opposition et les répressions coloniales n’ont fait que renforcer, communion politique que la jeunesse espérait voir s’élargir et s’approfondir. Mais il manquait ce que je pourrais appeler la communion positive, c’est-à-dire l’unité d’action.
Je ne m’étendrai pas sur les facteurs d’ordre historique et sociologique qui ont séparé nos trois pays et ont empêché une prise de conscience beaucoup plus précoce de la nécessité d’une stratégie commune. Mais nous avons, pour notre part, ressenti cette nécessité. Grâce aux « archives de la révolution », un ensemble de textes que vient de publier Mohammed Harbi, aux Editions « Jeune Afrique », on trouve le rapport que j’ai fait au Comité Central élargi en décembre 1948 ; je pense qu’il est édifiant en ce qui concerne ce que j’ai appelé les impératifs d’unité. Nous avons eu une expérience de soulèvement avorté en 1945, ensuite de terrorisme, tout cela s’est déroulé à la suite d’initiatives très malheureuses prises par une direction aux abois.
Q – Pour vous, les évènements de 1945 semblent marquer un tournant important. Pour quelles raisons ?
Réponse – Il serait très long de revenir sur la mutation qualitative qui s’est produite dans le mouvement de libération algérien en 1945. De simple mouvement citadin que la police a vite réprimé et réduit après les évènements de Sétif et de Guelma, le mouvement s’est implanté dans les campagnes et tout de suite en Kabylie. Pourquoi en Kabylie ? C’est la question que la plupart des Maghrébins ne se sont pas posés de manière conséquente. Tout simplement parce que la Kabylie est très dense avec ses gros villages, ses traditions de vie civiles et civiques ; il y a là tout un contexte sociologique qui donne à cette région d’Algérie une capacité organisationnelle que ne possèdent pas les autres régions, étant donné l’éclatement de la société et de l’habitat ; il y a un rythme d’évolution et d’involution des différentes régions d’Algérie que nous devons assumer sans complexe. Le fait est que la Kabylie a su prendre le relais et réorganiser le mouvement de libération grâce à l’apport de jeunes lycéens qui avaient pris le maquis en mai 45.
Je pense que le rapport fait en 1948 explique pourquoi il était pour nous, absolument impératif d’envisager la libération de l’Afrique du Nord dans la vision unificatrice de la lutte. Ce rapport faisait ressortir une donnée tout à fait cardinale, à savoir que nous ne pouvions envisager une lutte armée séparément en Algérie, au Maroc ou en Tunisie, et qu’il fallait mettre sur pied une stratégie comme de la lutte armée de libération Je rappelle que ce rapport a été adopté à l’unanimité moins deux abstentions, et que tout de suite après cette réunion extraordinaire du Comité Central, nous avons dépêché deux délégations, l’une en direction de Rabat et l’autre de Tunis, pour tenter de mettre en œuvre les décisions du Comité Central. Il fallait faire passer dans la préparation, dans l’organisation, l’intention stratégique dont l’avantage était d’engager la lutte dans les trois pays simultanément.
La délégation qui est partie vers le pays frère du Maroc était composée de Khider et de Cherchali. Ils ont rencontré en janvier 1949 Si Allal El Fassi, Ben Barka. Les frères marocains n’envisageaient pas la création de structures communes au plan militaire, ils avaient pas contre fait part de leurs perspectives : il s’agissait d’abord de poser le problème marocain d’une manière spectaculaire par le souverain du pays et ensuite, recourir à des personnalités militaires de haut rang qui, d’après les dirigeants de l’Istiqlal, étaient prêtes à passer à l’action.
Du côté tunisien, nous avions dépêché une délégation composée de deux parlementaires, Boukadoum, Derdour, et de Ben Bella, responsable de l’organisation secrète pour l’Oranais. En Tunisie, il y a un non catégorique de la part de Salah Ben Youssef. C’était pour lui des « enfantillages ». Rappelons que, déjà, il était question de la formation d’un gouvernement tunisien, probablement présidé par le secrétaire général du Néo-Destour, Salah Ben Youssef – c’était en somme la préfiguration du gouvernement Chenik, constitue en 1951 ou 52. Par contre, la rencontre avec Bourguiba a été plus positive parce qu’il était très ouvert,- sur tout l’éventail politique tunisien , en direction de la jeunesse, et comme celle-ci piaffait d’impatience, je crois qu’il a répondu à cette aile radicale dans le but de mieux la canaliser. En définitive, nous avons envoyé en renfort des jeunes qui avaient une formation militaire et qui ont fait suivre des stages à de jeunes Tunisiens, notamment pour la fabrication et l’utilisation des explosifs. Je rappelle que ces techniques ne constituaient qu’une des branches secondaires de l’activité secrète que nous préparions.
L’organisation paramilitaire commune, la mise sur pied d’un état-major commun, n’ont pas eu de suite. Nous avions même à l’époque attiré l’attention de nos frères marocains et tunisiens sur le fait que, s’il fallait bien tenter séparément la négociation politique, encore fallait-il entrevoir et prévoir l’échec des négociations et, en définitive, la préparation de structures minimum communes qui permettraient de coordonner notre lutte.
En tout cas, en ce qui me concernait, la nécessité de cette stratégie commune se fondait sur une réalité évidente. Bien que soumise à des statuts différents, Algérie colonie ou territoire français, protectorat au Maroc et en Tunisie, c’est la même politique de domination et d’administration directe, au secours de laquelle il existait, de la part du colonialisme, une stratégie et des structures militaires de domination communes aux trois pays. Il y avait en effet des réunions périodiques que tenaient le Gouverneur général d’Algérie et les résidents français au Maroc et en Tunisie ; elles n’étaient pas seulement d’ordre politique mais elles étaient également d’ordre militaire. Je pense qu’il y avait en perspective deux sortes de réalismes : un réalisme conjoncturel, politiquement fondé sur les différences juridiques des statuts des trois pays et qui faisaient ressortir le retard notamment de l’Algérie par rapport aux deux autres pays frères. L’Algérie pouvait apparaître à ces derniers en retard parce que le chemin à parcourir était pour eux moins long : il s’agissait tout simplement de compléter une souveraineté, amputée de certains attributs, alors que, pour l’Algérie, cela devait être une longue marche, sa souveraineté ayant été totalement anéantie du point de vue juridique. – Un réalisme révolutionnaire qui en appelait aux réalités profondes et non pas aux formes, ce qui n’impliquait d’ailleurs pas la méconnaissance des différences de contexte.
Il fallait certainement jouer sur les possibilités de faire avancer les problèmes d’un côté comme de l’autre, mais sans illusion, et d’une façon responsable car la responsabilité c’est la faculté de prévoir les événements, d’essayer mesurer les résultats de l’action, de préparer des solutions de rechange, et de ne pas se laisser prendre au dépourvu.
Telle est la vision stratégique fondamentale que j’avais personnellement et que j’avais réussi à faire passer au niveau de la direction politique du mouvement de libération. Ce témoignage, à mon échelle, peut apparaître subjectif mais je m’efforce de restituer la dimension historique au regard que nous portions sur le Maghreb de l’intérieur. Ce regard était en fait celui de notre jeunesse, et ceci du fait même de l’exploitation radicale à laquelle étaient soumises les masses populaires. C’est pourquoi nous avons eu à connaître des expériences radicales de la lutte. Une conception maghrébine de la lutte de libération faisait partie de nous-mêmes.
Pour sa part, le mouvement de libération en Algérie, notamment le PPA-MTLD, avait réussi à mobiliser en profondeur les masses populaires mais allait lui-même connaître son moment d’involution. A la faveur de la découverte de l’organisation paramilitaire par les autorités françaises et de la grande répression, je dirais de l’hystérie tortionnaire qui s’était alors emparée des forces coloniales, la direction politique qui avait été chassée au Congrès 1947 sous la pression des militants de Kabylie, est alors revenue à la tête du mouvement de libération, et a amorcé le virage qui devait conduire le parti à ce que nous avons appelé la grande déviation réformiste. L’OS, l’organisation secrète, a été dissoute en 1950, ses militants éparpillés se sont engagés aux côtés des libéraux français dans la voie dite constructive des réalisations municipales et électoralistes. Messalistes et centralistes effrayés par la radicalisation populaire et surtout par la ligne persévérante de l’organisation secrète, ont créé de toute pièce le croque-mitaine berbériste pour se débarrasser de la pression de la Kabylie et négocier ainsi la remise en cause de tous les acquis stratégiques, tactiques et techniques que nous avions conquis sur le terrain de la lutte.
Avant été remplacé par Ben Bella à la tête de l’état-major de l’OS en décembre 49, j’ai réussi après deux années d’inactivité, à obtenir du Bureau Politique qu’il m’envoie au Caire. J’ajoute que, étant donné les chefs d’inculpation qui pesaient sur moi, notamment après l’attaque de la poste d’Oran – chefs d’inculpation qui pesaient aussi sur la direction, celle-ci ne demandait pas mieux que de se débarrasser de moi. J’arrive donc au Caire en mai 1952, deux mois avant le coup d’Etat qui devait porter Nasser au pouvoir. Au niveau de la lutte populaire en Afrique du Nord, ce sont déjà les évènements de Tunisie. Rappelons-nous la constitution du gouvernement Chenik, l’échec de l’expérience de Salah Ben Youssef qui fut obligé de prendre la fuite vers le Caire avec Mohamed Badra ; et voilà que la lutte armée commence d’une façon spontanée en Tunisie. L’émergence des fellagas, la mise sur pied d’une armée de libération tunisienne et la déportation de Sa Majesté Mohamed V, déclenchent au Maroc, une vague de réactions populaires ; la résistance armée commence alors à apparaître. L’Afrique du Nord pouvait être embrasée de bout en bout, et déjà des incursions de combattants tunisiens arrivaient jusque dans les Aurès. La révolution avançait et l’Algérie, à l’avant-garde au niveau de la préparation, était neutralisée, paralysée par des luttes intestines entre les différentes fractions qui se disputaient le pouvoir au niveau du parti et qui devaient conduire à la scission entre messalistes et centralistes, au désespoir des militants.
C’est dans ce contexte que nous avons réussi à reprendre en mains les anciennes structures de l’O.S. et à préparer l’insurrection du 1er novembre 1954. Le moment était venu de concrétiser la stratégie d’unification de la lutte de libération. Malgré la carence de ses dirigeants politiques, la société algérienne était grosse de la révolution et tous les éléments étaient rassemblés pour jeter les bases d’une véritable guerre de libération au Maghreb. Parmi ces éléments, il y avait le Comité du Maghreb au Caire, dont je ne ferai pas l’historique, et dont l’action a été marquée par certains réfugiés au Caire, notamment l’émir Abdel Krim, Bourguiba, Allal El Fassi.
La composition du Comité du Maghreb était la suivante : pour l’Algérie, Khider, Ben Bella et moi-même ; pour la Tunisie Salah Ben Youssef, Tayeb Slim, Rachid Driss, Brahim Tobal ; pour le Maroc, Allal El Fassi, Ben Mellih, Majid Ben Djelloun signaler tout de même que la délégation algérienne s’était débarrassée de Chadli El Mekki qui était réfugié au Caire depuis 1945 et était censé représenter le PPA depuis cette date, et qui était un élément de perturbation contre lequel l’unanimité des Maghrébins s’était faite. Personnellement, j’étais très déçu de Mohamed Abdel Krim car il ne participait pas d’une manière dynamique au processus de libération du Maghreb ; il y avait un très grand espoir à son égard étant donné la légende qui l’entourait. Le moment était peut-être aussi venu, pour lui, de s’adapter à l’histoire et d’y prendre une part active. Précisons une chose au départ : je sais que le mythe peut jouer un rôle politique mobilisateur mais comme il s’agit de faire l’histoire d’une manière rigoureuse, il faut éviter de tomber dans la mythologie entretenue savamment et souvent par des légendes personnelles. Faire l’histoire, c’est s’efforcer de retrouver les réalités. Il faut par conséquent voir dans le Bureau du Maghreb une espèce de haut commandement qui dirige les opérations en Afrique du Nord. N’oublions pas que les partis n’ont jamais renoncé à leur autonomie et surtout que les évènements, dans les trois pays d’Afrique du Nord, se sont imposés à eux et ont fait éclater les structures traditionnelles. Il y avait certainement dans nos masses populaires l’intuition d’une stratégie commune ; en tout cas l’aspiration à une lutte commune pour retrouver en commun leur indépendance.
Le Bureau du Maghreb était un Bureau de rencontre, je dois dire qu’il y a toujours régné une ambiance chaleureuse de collaboration. Il a permis une coordination à des niveaux divers : – coordination technique des différentes sections algériennes, marocaine, tunisienne qui travaillaient ensemble, se consultaient, s’entr’aidaient, notamment dans les tâches quotidiennes d’information – coordination tactique de démarche en commun auprès de la Ligue Arabe, des autorités égyptiennes dont nous étions les hôtes et, quelquefois, auprès d’autres gouvernements afro-asiatiques. Personnellement, J’assurais la permanence au 32 rue Abdel Khalek Sarwat, c’est-à-dire que je faisais pratiquement tout le travail de la rédaction des mémoires. Je n’avais aucun problème quand il s’agissait, par exemple, de faire des démarches communes, d’élaborer des mémoires communs, je voyais très souvent Ben Mellih, Abdelmajid Ben Djelloun qui assurait la permanence pour le Maroc, Boukhriss et Rachid Driss qui eux, également, faisaient le travail de tous les jours à la section tunisienne. Il faut noter que la conférence de presse, tenue le 1er novembre 1954, pour annoncer la création du FLN et le déclenchement par l’ALN des évènements en Algérie, a eu lieu en présence de tous les responsables du Maghreb. Je pense qu’il est aise de retrouver auprès de la Ligue Arabe, aux ministères des Affaires étrangères marocain et tunisien, des documents que les trois sections du Maghreb ont rédigé en commun pour solliciter des appuis politiques et diplomatiques toujours plus engagés de la Ligue Arabe et des Etats afro-asiatiques. Cette coopération tactique a atteint parfois des niveaux stratégiques ; ce fut le cas pour la conférence de Bandung où les trois délégations ont décidé de constituer une seule et unique délégation pour entreprendre des démarches en commun et amorcer ce que nous appelions alors le « new look ». Nous avons soumis un seul et unique mémoire au nom du Maghreb.
Le fait le plus spectaculaire a été la conférence de presse tenue la veille de l’ouverture officielle de la conférence de Bandung et au cours de laquelle on pouvait voir un Algérien répondre à une question posée sur la Tunisie ou un Tunisien s’expliquer sur un problème algérien ; la conférence avait été très soigneusement préparée par nos trois délégations, nous avions prévu dans le détail la plupart des questions qui allaient nous être posées et les réponses qui nous apparaissaient les plus adéquates. C’était là plus qu’une initiative diplomatique ; à mes yeux un véritable fait politique, une offensive quasi-militaire conçue et menée de façon rationnelle et collective. Jusque là, il faut le dire, au niveau de l’activité diplomatique, chaque pays, chaque mouvement décidait et menait son affaire d’une manière autonome, sans consultation préalable.
Il importe également de verser au dossier, sans que cela implique de ma part un jugement normatif, une espèce de distance qui, jusque là, avait été prise par nos camarades de Tunisie. Vous savez probablement que Salah Ben Youssef et Mohamed Badra, qui faisaient partie du gouvernement Chenik, ont voulu faire prévaloir au plan international une légitimité, une légalité tunisienne ; ils continuaient à parler au nom du gouvernement tunisien, ils n’étaient pas de simples représentants de mouvements comme nous l’étions. Mais cela les autorisait peut-être à croire qu’il y avait là un statut légal privilégié qui leur permettait d’être plus efficaces. De ce point de vue, n’oublions pas qu’à la veille de la conférence de Bandung, il y avait eu la signature du protocole d’accord entre Bourguiba et le gouvernement français. On sait que Salah Ben Youssef s’était opposé à ce protocole d’accord. Ce sont tous ces évènements qui ont rendu possible le fait que l’action du Bureau du Maghreb ait été coordonnée à un niveau aussi élevé. Pour les faits de coordinations techniques, par exemple sur le plan de la logistique, je vous renvoie à Abderrahmane Youssoufi, Abdelkrim Khatib, Allal El Fassi, à Boudiaf et Ben Bella. Boudiaf était également chargé de la coordination avec les camarades marocains. Ben Bella qui avait une mission logistique à Tripoli était chargé, lui, d’assurer la coordination avec les camarades tunisiens. Il importe d’observer également que les appuis financiers étaient recherchés séparément par les trois mouvements ; chaque section pouvait gérer d’une façon autonome ses fonds ou sa misère. Il y eut un grand moment stratégique dans la coordination, qui aurait pu véritablement transformer toute l’équation de la guerre de libération au Maghreb, ce fut le déclenchement des évènements dans le Rif et l’Oranais, en octobre 1955
Le « new look », amorcé en avril 1955 par la conférence de Bandung, se traduisit par des résultats déterminants sur le plan diplomatique, que confirmait la radicalisation des positions de Salah Ben Youssef et de l’Istiqlal par la bouche d’Allal El Fassi. Au retour du Caire, ce dernier m’avait demandé de lui traduire en langue française une déclaration très violente qu’il avait faite contre Bourguiba et dans laquelle il l’accusait d’avoir rompu le Front Maghrébin, où le terme de « traîtrise » figurait. Personnellement j’ai réussi à le dissuader d’utiliser ce terme là, et à trouver une formulation plus nuancée, en attendant que le peuple tunisien lui-même en arrive dans sa maturation à accepter un tel jugement.
En septembre 1955, arrive au Caire une délégation marocaine composée du Docteur Ben Aboud, du Docteur Khatib et d’Abbas un grand résistant du Rif. Outre des préoccupations logistiques, cette délégation, en tout cas sur notre insistance et notamment la mienne, fut amenée à discuter de problèmes de stratégie politique, ce qui était mal vu par certains de nos dirigeants. Il ne faut pas oublier en effet que les responsables de la Ligue Arabe nous avaient déconseillé d’aller à Bandung sous prétexte que c’était aller « faire de la politique ». Mais il ne suffisait pas de réagir d’une manière épidermique au cessez-le-feu conclu par les Tunisiens ; il fallait en tirer une leçon d’ordre stratégique. Je suggérai alors, au sein de la délégation algérienne d’abord, d’élaborer une Charte commune devant lier les résistants marocains et les résistants algériens. Le Docteur Lamine Debaghine et Ben Bella pour l’Algérie, Ben Aboud et Abbas pour le Maroc, étaient chargés de rédiger un projet. A la suite de certains incidents qui opposèrent Ben Bella au Docteur Lamine, c’est en définitive le Docteur Ben Aboud et moi-même qui avons pris sur nous la tâche d’élaborer cette Charte. De ce point de vue, le témoignage du Docteur Ben Aboud, qui exerce toujours à Salé, peut être précieux, pour essayer de reconstituer avec lui le texte de cette Charte. En tout cas il est indiscutable que le point essentiel portait sur la nécessité de concevoir la lutte de libération au Maroc et en Algérie comme une lutte commune et indivisible, donc incompatible avec des cessez-le-feu séparés. Le précédent tunisien était encore tout chaud !
Cette Charte avait-elle l’aval de tous les dirigeants de l’Istiqlal ? Je ne saurais l’affirmer, il nous appartient de le vérifier ; mais à partir de cette charte, la coopération amorcée au Bureau du Maghreb pouvait prendre une tournure et un contenu véritablement stratégique, car nous avions décidé d’une action commune d’envergure.
On sait que l’Oranais, étant donné l’arrestation des responsables du 1er novembre n’avait pu entrer en dissidence armée. A la suite d’une réorganisation et d’un approvisionnement en armements, nous avions décidé de relancer notre activité militaire dans cette région. Cela devait se faire conjointement et simultanément avec une opération de guerre qui devait être déclenchée à partir du Rif. Relance spectaculaire du combat commun dont la date était fixée, si je ne m’abuse, au 2 ou 3 Octobre 1955, mais relance spectaculaire aussi de notre action diplomatique. Cette action diplomatique commune devait être synchronisée avec l’action militaire. Aussi un télégramme de confirmation du déclenchement du 2 au 3 Octobre devait m’être envoyé à New York pour que je puisse prendre avec les camarades marocains les mesures nécessaires à une action commune. Le scénario mis au point a été strictement respecté. Pour un « new look » diplomatique, il y avait désormais un point d’ancrage stratégique sur le terrain. En quoi consistait ce « new look » ? C’était d’abord abandonner la terminologie nationaliste et parler du Maghreb, de la fédération nord-africaine et ensuite entreprendre en commun nos activités diplomatiques, dans une démarche militante commune.
Nous nous sommes tout de suite réunis, Ben Aboud, Youssoufi, Yazid et moi-même ; nous étions des jeunes et nous avions à cœur de donner suite à cette décision historique pour entreprendre des initiatives en commun. Je dois signaler des résistances de la part de la vieille garde, et notamment de Balafrej qui se trouvait à New York. J’entends évoquer ici un souvenir qui relève de l’anecdote : me rendant au domicile de Laghzaoui, loin de New York, je l’y ai trouvé bien démoralisé : il se plaignait des négligences et du laisser-aller qui régnaient au sein de la direction du mouvement marocain, il se faisait surtout beaucoup de soucis au sujet du roi et de sa famille déportée. C’était la veille du déclenchement commun ; je ne pouvais évidemment pas lui révéler ce déclenchement mais je l’assurai que bientôt il reverrait sa Majesté et sa famille. Je pense que Laghzaoui peut fournir un témoignage utile sur cette période ; il n’allait pas tarder d’ailleurs à être rappelé par Mohamed V pour prendre la direction de la Sûreté Nationale.
Le retour de Mohamed V, les négociations d’Aix-les-Bains allaient marquer un tournant décisif dans le déroulement de la lutte de libération à travers le Maghreb. Une question essentielle se posait aux résistants marocains et algériens : fallait-il poursuivre le combat commun, malgré l’ouverture du gouvernement français envers les aspirations marocaines, et la Charte qui liait les deux mouvements, ou bien fallait-il en définitive se soumettre aux évènements, accepter le processus de cessez-le-feu séparé et de récupération progressive et pacifique par le pays frère du Maroc des attributs de sa souveraineté ? Cette question a été l’objet d’une rencontre extraordinaire entre les dirigeants de la résistance marocaine et ceux du FLN. Du côté marocain, il y avait Abderrahmane Youssoufi, Abdelkrim Khatib, Abbas, du côté algérien, Ben M’Hidi qui s’apprêtait justement à entrer à l’intérieur, Yousfi qui était le représentant du F.L.N. à Madrid, qui est maintenant en Algérie après avoir été ambassadeur à Berne, et moi-même.
En ce qui nous concerne, il est bien évident que nous demandions le respect de la Charte d’une façon très ferme, et nous avons exprimé notre surprise qu’on ait pu envisager de rééditer l’expérience tunisienne de paix séparée. Outre le respect des stipulations de la Charte, il y avait de notre part un réflexe tout à fait naturel de combattants qui ne veulent pas être isolés. Certes, le retour du souverain légitime sur le trône de son pays constituait un véritable bouleversement politique, mais on pouvait très bien envisager cela en commun : comment inclure cette ouverture dans le respect de la Charte conclue entre les deux mouvements de résistance, autrement dit, dans le processus de la lutte commune pour la libération de l’Afrique du Nord ?
Pour les Marocains, l’argument principal consistait à dire qu’on ne comprenait pas que la lutte puisse continuer au Maroc alors que le pays retrouvait son souverain et s’engageait dans des négociations. Cela risquait de prouver la non représentativité de Mohamed V. Contre cet argument, j’ai essayé de faire prévaloir une autre logique : il fallait se prémunir contre la logique coloniale, ne pas rentrer dans le jeu ; il ne s’agissait pas de faire la preuve de la représentativité du monarque, la preuve en était faite tous les jours, mais la logique qui devait présider à l’analyse de la situation devait être celle de la résistance. L’interrogation conséquente était de savoir pourquoi le gouvernement français était empressé de ramener de déportation le roi du Maroc et de conclure une paix séparée. C’était très net ; les mêmes raisons qui l’avaient poussé à renverser la perspective au Maroc l’auraient certainement poussé à ouvrir des négociations en Algérie si, malgré le retour du roi, la résistance continuait. Car, alors que les intérêts français seraient menacés, la position française, son influence et toute construction seraient défaites en Afrique à partir de l’Afrique du Nord ou risqueraient d’être mises en péril. La rencontre a duré deux jours, pendant lesquels eurent lieu des discussions très fraternelles mais très fermes. Nous en appelions au respect de la Charte et, finalement, le docteur Ben Aboud nous a demandé d’arrêter le combat pendant deux ou trois mois, quitte à reprendre la lutte par la suite. Je n’ai pas eu de mal à souligner le danger d’une démobilisation quand il s’agit de révolution, de lutte ; ce n’est pas du tout un mécanisme que l’on peut faire et défaire à volonté, dès l’instant où il y a démobilisation, c’est un processus, un engrenage psychologique, politique qui pouvait aller très loin. En désespoir de cause, le colonel Abbas, du Rif, a déclaré qu’en ce qui le concernait, en ce qui concernait ses trois mille hommes, il demanderait à l’Istiqlal l’autorisation, soit de continuer la lutte contre les troupes françaises au Maroc, soit de se porter volontaire pour rentrer en Algérie.
Est-ce que cette attitude personnelle apparût être de l’insubordination au regard des dirigeants, notamment de Ben Barka ? Je ne peux y répondre ; cette affaire-là n’a pas encore été élucidée, je pense que, pour qu’elle le soit, il faudrait la soustraire aux exploitations politiques et la replacer dans son contexte historique. Il ne peut, à mon avis, y avoir de recherche historique sans la passion de la vérité, sans bonne foi et cela exige une grande rigueur scientifique et un minimum d’honnêteté intellectuelle.
Question – Comment envisagiez-vous la Conférence de 1956 en Tunisie ?
Réponse – En effet, une autre étape historique aurait pu être décisive pour le devenir du Maghreb, et aurait en tout cas transformé l’équation de la lutte maghrébine de libération. Elle se situe en octobre 1956 : c’est la non-conférence de Tunis. On a tort de ne retenir que le rapt de l’avion et ses conséquences immédiates. Quel était l’enjeu de cette conférence, à quoi aurait-elle pu aboutir ? Je pense qu’il faut fouiller à travers toutes sortes de légendes, et retrouver les véritables préoccupations. Je vais essayer de le faire, aussi brièvement que possible.
J’arrive à Madrid le 18 ou 19 octobre 1956, de New York où j’avais rédigé et déjà déposé le mémoire devant appuyer la demande d’inscription de la question algérienne à la nouvelle session de l’assemblée générale des Nations Unies. Mais mon véritable problème, le voici : à la suite de nombreux contacts, j’avais réussi à trouver une source d’approvisionnement d’armes, c’était une question vitale pour la résistance. J’avais réussi à conclure un marché qui portait sur dix mille fusils de guerre, des centaines de mitrailleuses légères et lourdes, des mitraillettes Thomson, des colts, le tout avec des munitions standard , il y avait même des lance-flammes. Un bateau était déjà prévu pour le chargement en direction de l’Afrique du Nord. Il restait simplement à accomplir des formalités d’assurance et le paiement des armes ; mais pour couvrir l’opération il me fallait une licence délivrée par un pays frère. J’ai rendu visite à Moundji Slim, arrivé quelques jours avant comme ambassadeur de son pays à Washington. Celui-ci me confia qu’il ne disposait pas encore d’un courrier diplomatique qui lui permettait d’acheminer de façon « top secret » le message pour Tunis. Je vis alors le docteur Ben Aboud, qui lui aussi venait d’être désigné comme ambassadeur du Maroc à Washington. Celui-ci me dit qu’il fallait passer outre le ministère des Affaires étrangères, pour des raisons qu’on devine aisément : il fallait que je m’adresse directement à Sa Majesté. C’était la seule manière d’éviter atermoiements et prudence excessive. Là-dessus et pour ne pas avoir à ouvrir une parenthèse lors de la conférence de Rabat, je m’empressai de préciser qu’au cours d’une levée de séance je pris à part le prince Moulay Hassan, aujourd’hui roi du Maroc, et je lui fis part de ma demande. Il alla aussitôt s’adresser à son père et me transmit une réponse positive. Je fis parvenir sur le champ, par les coins d’Omar Boudaoud, qui allait devenir par la suite responsable de la Fédération de France du F.L.N., un télégramme codé à ma femme restée à New York pour prendre rendez-vous avec mon interlocuteur afin de conclure le marché pour le mercredi, c’est a dire deux jours après le rapt de l’avion. Je n’avais pas du tout l’intention moi-même alors de me rendre à Tunis, anxieux que j’étais de résoudre cette question de l’approvisionnement en armement ; c’était mon problème numéro un et il était sur le point d’être réglé ! Mohamed V avait donc accepté de délivrer une licence qui me permettait de faire sortir le bateau d’approvisionnement pour le compte et au nom du Maroc.
Question – Comment s’est déroulée la conférence de Rabat ?
Réponse – Je dois d’abord présenter les participants. Du côté marocain, si j’ai bonne mémoire, il y avait bien sûr Sa Majesté Mohamed V, son fils, Abderrahmane Youssoufi, le docteur Khatib et puis deux ou trois personnes ; il y avait également le Dr Hafedh Ibrahim, d’origine tunisienne qui vit en Espagne ; du côté algérien, Khider, Boudiaf, Lacheraf, Ben Bella et moi-même. La première séance eut lieu au Palais, j’appris par la suite qu’elle avait été précédée d’un contact direct, dans les coulisses, entre le roi du Maroc d’un côté et de l’autre Ben Bella et Boudiaf. C’est au cours de cette rencontre que le roi avait proposé aux deux responsables algériens de parler au nom de l’Algérie à la conférence de Tunisie. Ce que personnellement j’ignorais. Au cours des premières discussions j’ai donc été surpris de voir, qu’en ce qui concernait la conférence de Tunis, projetée entre les trois partis, l’idée fondamentale que répétaient nos frères marocains d’une façon plus ou moins explicite, c’était de faire sortir l’Algérie de l’isolement et de permettre au roi du Maroc de défendre auprès de Bourguiba la question algérienne. J’étais personnellement très surpris par cette proposition. Devant le silence de nos compagnons, j’ai défendu la thèse selon laquelle il serait absolument incompréhensible que, nous, qui cherchions à sortir la personnalité algérienne de l’oubli historique, nous, qui n’avions laissé aucune pierre non retournée, qui étions allés à Bogor, à Bandung, aux Nations-Unies pour faire en sorte que l’Algérie retrouve sa personnalité, nous soyons absents de la première conférence diplomatique maghrébine ! L’Algérie devait par conséquent faire son entrée par la grande porte dans les affaires mondiales, grâce et à partir de cette première rencontre. Je dois dire que je ne cherche pas du tout ici à faire valoir mes positions. S’agissant de données historiques, je pense qu’on a pour devoir de les livrer sans complexe. L’impression que j’eus de cette première séance, et là, il y a toujours un coefficient subjectif, c’est qu’elle s’est déroulée un peu dans la confusion, qui s’explique par l’improvisation qui a présidé notre départ de Madrid jusqu’à Rabat en passant par Tetouan. Improvisation qui caractérise l’activisme, en tout cas l’activisme algérien.
Il a été beaucoup question, au cours de cette première prise de contact, des pourparlers que Moulay Hassan avait eus à Paris avec des personnalités françaises, et d’une volonté exprimée, ici ou là, de régler pacifiquement le problème algérien. Khider fit une espèce de mise au point sur les contacts qu’il avait eus personnellement, en compagnie de Yazid, avec les envoyés de Guy Mollet. L’impression qui se dégageait de ces contacts était que le pouvoir français n’allait pas au-delà d’un statut d’autonomie « à la sicilienne ». Il s’agissait d’un réaménagement du statut de l’Algérie voté le 20 septembre 1947, c’est à dire d’un pouvoir régional.
A la suite d’une suspension de séance, je proposai au nom de la délégation du F.L.N. et sans avoir pris l’avis de mes camarades puisqu’ils ne m’avaient pas demandé préalablement le mien, que la conférence de Tunis se prononce pour l’édification ici et maintenant d’une Fédération nord-africaine ce qui supposait qu’au préalable le Front de Libération Nationale et l’A.L.N. proclament la République, se proclament en entité indépendante et soient reconnues ipso facto par les pays maghrébins.
Il y avait impasse politique : si nos positions et les positions françaises étaient si éloignées les unes des autres, c’est parce qu’il y avait impasse sur le terrain. Il fallait donc changer l’équation politique avec la certitude qu’elle pourrait changer l’équation militaire, si les Français s’entêtaient à ne pas réaliser leurs véritables intérêts stratégiques. Ces intérêts là, c’était la prise en compte d’une formule « d’association » que les trois pays maghrébins, organisés en Fédération, allaient proposer à la France. Désormais, en balance, il ne devait plus y avoir l’Algérie et la France, mais la France et l’Afrique du Nord avec tout ce que cela pouvait comporter comme intérêts économiques, politiques, et comme ponts jetés vers l’Afrique et l’ensemble du monde islamique.
Je fis donc cette proposition et invitai les Marocains à y réfléchir et à donner leur réponse sur ces propositions concrètes. J’imagine que les Frères marocains devaient être surpris par cette proposition, d’autant que ni Boudiaf ni Ben Bella ‘y avaient apporté d’objection. Boudiaf me confia plus tard, à la Santé, qu’au cours de l’entretient secret qui avait eu lieu en compagnie de Ben Bella avec Sa Majesté et son fils, la discussion avait bien porte sur la représentation de l’Algérie par le Maroc à Tunis ! Quoiqu’il en soit, quelle fût notre joie le lendemain, dès la reprise de la conférence, d’entendre Son Altesse se prononcer d’une manière péremptoire sur nos propositions en disant que le Maroc les faisait siennes. Je pense donc essentiel de rétablir la perspective dans laquelle devait se tenir la conférence de Tunis. Il s’agissait d’abord et avant tout de concrétiser la Fédération Nord-Africaine, de construire le Maghreb. C’est à partir de là, que nos relations avec la France devaient se redéfinir : qu’elles soient pacifiques, et c’est ce que nous souhaitions, ou qu’elles soient violentes, par la continuité de la guerre de libération, ce qui évidemment devait alors nous poser la question de la reconversion de nos stratégies respectives et communes.
La suite est connue : il y a eu le rapt, et la non conférence de Tunis. Ce que je voudrais ajouter à ce propos, c’est que beaucoup de commentateurs, d’historiens s’arrêtent au fait que le détournement de l’avion, est le résultat d’une initiative subalterne ; cela est vrai ; je pense que les partisans de l’Algérie française, ont voulu mettre le pouvoir en France devant le fait accompli. Mais j’ai peine à croire que les services parisiens d’information n’aient pas réalisé l’importance stratégique de cette conférence et n’aient pas pris une part active, sinon la responsabilité première de la faire échouer. Je voudrais également, à toutes fins utiles, verser un autre élément concernant ce rapt. Quelques minutes avant la levée de la deuxième séance de travail, je demandais au prince Moulay Hassan de nous voir un instant, et je lui ai expliqué le danger qu’il y avait à suivre le plan de vol initial, à savoir monter dans le même avion que Sa Majesté et survoler l’Algérie. Je soulignais que l’Histoire de l’Algérie était émaillée par des coups de force, des faits accomplis devant lesquels les autorités algériennes, coloniales avaient placé le pouvoir central. Il y avait donc un véritable danger à survoler l’espace aérien contrôlé par l’armée française, ce qui pouvait également comporter un péril pour Sa Majesté. Là-dessus, et je pense qu’on ne réfutera pas ce témoignage, Hassan est revenu autour de la table, et il a dit : « si Aït Ahmed vient d’attirer mon attention sur un fait important » et il a parlé de mes appréhensions. C’est à partir de là que nous avions décidé de ne plus monter dans le même avion et de prendre un itinéraire qui nous éloigne de l’espace aérien dangereux.
A partir de notre arrestation, je n’aurai pas grand chose à apporter comme élément d’intervention et d’appréciation directe de la situation, puisque nous étions hors de combat ; je pourrais beaucoup plus parler de nos problèmes intérieurs, c’est à dire des conséquences que notre emprisonnement allait entraîner sur la direction du FLN et de l’ALN et sur le déroulement des évènements en Algérie.
Quoiqu’il en soit, le récit parcellaire des relations personnelles doit céder le pas à une analyse globale de la situation, pour retrouver les véritables problèmes qui se posaient à l’Algérie combattante et au Maghreb. Il faut un certain recul par rapport à soi, je dirai par rapport à l’évènement, pour suivre l’histoire en tant que processus de l’humanité maghrébine engagée dans son combat libérateur. Il est évident que les relations entre les trois pays du Maghreb allaient se situer désormais sur un plan technique, voire tactique, mais n’allaient plus parvenir à retrouver ce registre stratégique capable de modifier de fond en comble les rapports de force qui nous opposaient au colonialisme. Quand je parle « registre stratégique », je pense surtout à la conduite de la guerre proprement dite, à l’impératif suprême qui consiste à terminer la guerre vite et bien. Autrement dit à réaliser les objectifs politiques dans les meilleurs délais. Cela suppose que l’on ait constamment dans la pensée et dans les actes, comme préoccupation, de renforcer les potentiels militaires en premier lieu, puis politiques, diplomatiques, et psychologiques. Il s’agit, en matière de stratégie, de développer au maximum les forces existantes et de créer continuellement d’autres forces susceptibles de submerger l’ennemi et d’exercer sur lui tout un faisceau d’oppressions. En d’autres termes, et étant donné la supériorité écrasante de l’ennemi en moyens conventionnels, militaires et diplomatiques, il ne fallait jamais renoncer aux buts, aux lignes directrices de la stratégie militaire, telles qu’elles avaient été conçues et pratiquées par l’organisation secrète. En tout cas, pour ma part, je n’ai jamais perdu de vue les impératifs de cette stratégie militaire à l’échelle du Maghreb. Nous ne pouvons pas, certes, refaire l’histoire avec des « si », mais si la conférence de Tunis avait été tenue, que l’Algérie ait réémergé en tant qu’entité gouvernementale et se soit inscrite à part entière dans le Maghreb, il est évident que l’équation des conflits aurait été bouleversée de fond en comble et nous aurions atteint le but stratégique de la guerre révolutionnaire, c’est à dire l’indépendance de nos trois pays dans les meilleurs délais. Fidèle, je dirais d’une fidélité obsessionnelle à ce principe directeur de la guerre révolutionnaire, et de la stratégie militaire, je n’ai jamais renoncé à tenter de transformer l’équation maghrébine à partir de la prison.
C’est ainsi qu’au lendemain de mon arrestation, j’ai rapidement rédigé un rapport pour la constitution d’un gouvernement à l’intention du Comité de Coordination et d’Exécution (CCE). Je vous renvoie pour ce rapport à « Guerre et après guerre », un petit livre que j’ai publié en 1963, aux éditions de Minuit, et dans lequel j’ai rassemblé à la diable quelques textes que j’ai pu récupérer. Deux ans se sont passés, avant que les frères dirigeants de l’époque ne se soient résolus à constituer un gouvernement. Mais si nous avions pris cette initiative au lendemain de notre arrestation, ou disons quelques mois simplement avant l’arrivée du Général de Gaulle au pouvoir, celui-ci aurait été mis devant le fait accompli de l’existence d’un interlocuteur valable reconnu par de nombreux gouvernements et surtout par les Etats frères. Encore une fois, si la conférence de Tunis s’était tenue, dans la perspective que j’ai esquissée, il est certain qu’elle aurait précipité le retour du général de Gaulle au pouvoir et aurait facilité à celui-ci la mise au pas de son armée, d’autant que celle-ci se serait retrouvée devant une impasse militaire et diplomatique. Dans « guerre et après guerre », vous pouvez également trouver deux rapports que j’ai faits depuis l’ile d’Aix, à l’effet de « maghrébiser » la guerre de libération. C’est dire que personnellement je ne me suis jamais résolu à accepter la stratégie de la dispersion dont le résultat évident était l’isolement de l’Algérie avec tout ce que cela comportait comme risques de génocide.
Ces deux rapports indiquent ma volonté de contribuer à rompre la rupture intervenue dans le Front commun que nous avions essayé de mettre sur pied pour la libération de l’Afrique du Nord. On me dira qu’il s’agit là de ma position personnelle qui n’était pas celle des « cinq ». Il faut en finir avec cette légende, ce mythe de l’unité entre certains dirigeants de la révolution. En fait, il n’y a jamais eu unité en vue, ni sur le plan idéologique, ni sur le plan politique et surtout en ce qui concerne la conduite stratégique et tactique de la guerre révolutionnaire. Ce n’est pas ici le lieu d’exposer, les positions et les approches différentes, ce serait revenir sur la crise déclenchée par le Congrès de la Soummam et sur le grand problème de la « légitimité », je dirais de pseudo-légitimité soulevé par ce Congrès et ses conséquences. Cependant, pour en revenir à la question initiale que vous m’avez posée sur les rapports qui régissaient les luttes de libération au Maghreb, je dirais que malgré les tentatives de rupture de la stratégie de dispersion ; et de la division, la coopération entre les différents mouvements de libération allaient descendre du registre stratégique au registre tactique et technique. C’est à dire que, désormais, au lieu d’une lutte menée de concert sur le terrain, les frères marocains et tunisiens furent contraints d’adapter les impératifs de solidarité -car il ne s’agira plus que de solidarité avec l’Algérie – avec les impératifs gouvernementaux d’Etats émergents qui ont des rapports étatiques avec la France.
Je dirais qu’à ce niveau, de coopération tactique et technique, la solidarité a joué dans toute la mesure du possible. Qui peut nier l’importance des bases militaires, politiques et diplomatiques qui ont été installées en pays frères par le FLN ; l’ALN et le GPRA ? Qui peut nier les facilités de passage vers les frontières garanties par les nouveaux pouvoirs frères au Maroc et en Tunisie ? Qui peut nier l’aide fournie en armement, en argent et sur tous les plans à la lutte de libération algérienne ? Il y a eu, certes, des hauts et des bas, il y a eu des problèmes entre le gouvernement tunisien et le GPRA, le gouvernement marocain et le GPRA ; cela témoignait précisément de la difficulté pour ces deux Etats, accédant à la souveraineté, de soutenir une guerre, sans entrer en guerre avec le pouvoir colonial. Je pourrais vous raconter quelques anecdotes, qui illustreraient le drame de conscience qui se posait aux dirigeants algériens, de même qu’aux dirigeants marocains. Je pourrais par exemple, évoquer l’épisode de la grève de la faim que nous avions entamée à Turquant et que nous avons terminée à l’hôpital de Garches. Le 20e jour de grève de la faim, le souverain marocain dépêcha une délégation auprès du général De Gaulle, en vue de faire aboutir nos revendications. Nous avons fait une grève de la faim d’abord en solidarité, avec des milliers de compatriotes qui venaient d’engager cette lutte pour se voir reconnaître la qualité de détenu politique, et ensuite pour réagir contre toute sorte de vexations, de mesures restrictives que Michel Debré, ministre de la justice, avait imposées. Il voulait réduire, peu à peu, en tranches de salami, le régime libéral, très libéral qui nous avait été accordé à Turquant, après notre transfert de l’ile d’Aix. Cette mission marocaine nous rendit alors visite pour nous demander de cesser la grève de la faim car, évidemment, l’opinion marocaine était très émue. Théoriquement, nous étions encore les hôtes de Sa Majesté, et puis rappelons-nous cette formidable levée populaire qui, à Rabat, est allée jusqu’à incendier l’ambassade de France. La délégation était composée de Allal El Fassi, Guedira, Driss Slaoui, le docteur Khatib. J’ai gardé un souvenir très net des thèmes développés par la plupart des frères. Allal El Fassi nous convia a la sagesse, au nom de l’Islam car l’Islam interdit le suicide et, d’après lui, De Gaulle n’étant pas prêt à céder, nous allions droit au suicide. Khatib plaida l’amitié et l’impossibilité qu’il y avait sur le plan affectif à nous laisser mourir vainement. Quant à Guedira, il plaida le dossier proprement politique, le dossier de la négociation.
« Je viens déclara-t-il, de voir Ben Khedda, Président du GPRA, de même que Krim Belkacem » … et, ajouta-t-il, « vous les mettez dans une drôle de situation, au moment où les négociations avancent, alors qu’il y a des chances d’aboutir, voilà que, sans crier gare, vous leur posez ce problème brulant » …
Ce à quoi Ben Bella répondit :
« Je ne fais pas la grève de la faim contre le gouvernement français ni contre les autorités marocaines, je la fais contre le GPRA qui nous a abandonnés ».
Je rappelle que le conflit mûrissait depuis longtemps, je dirais, pourrissait, et que, déjà, à Turquant, certains journaux français avaient publié des rumeurs selon lesquelles il y avait friction grave entre le GPRA et les « Cinq ».
Après que Ben Bella soit intervenu, j’ai tenu, sans outrance verbale mais dans la rigueur, à répondre à chacun des frères marocains. Je les ai remerciés pour les sentiments qui les animaient, et dont je ne doutais pas ; pas plus que je ne doutais des motivations profondes qui amenaient Sa Majesté à dépêcher cette délégation. Je répondis à Reda Guedira d’abord, en disant que notre grève de la faim était une grève de solidarité, avec nos compatriotes qui croupissaient dans des centaines de prisons et souffraient le martyre du racisme, et de la répression jusque dans leurs cellules. Qu’ensuite, nous avions malgré tout évalué l’importance et l’impact de notre grève de la faim et que nous avions agi en responsables, dans la perspective de la négociation. Il est tout de même classique que la lutte ne s’arrête pas à la négociation. Au contraire, c’est au moment où commencent les pourparlers que les partenaires, et notamment les opprimés, doivent jouer tous leurs atouts et exacerber leur forme de lutte. C’était pour nous une façon de contribuer à cette lutte, et, s’agissant d’une guerre révolutionnaire, la lutte psychologique avait une importance presque décisive. Par ailleurs, notre grève n’était pas du tout un obstacle, c’était un révélateur. « Qui peut le plus peut le moins », je me rappelle cette expression : qui pouvait prétendre passer un accord avec le GPRA et le faire accepter à son armée, à plus forte raison était capable de faire accepter le régime politique à celle-ci. Il convient de rappeler ici l’argument selon lequel De Gaulle ne pouvait faire une concession face à une armée qui verrait d’un très mauvais œil que l’on soit traité en interlocuteurs valables et qu’on nous accorde le régime politique. A cela, je répondais que, puisque l’armée était incapable d’accepter ce qui est un minimum, à plus forte raison, je ne voyais pas comment de Gaulle pourrait être capable de faire passer dans les faits les accords qu’il pourrait conclure avec le FLN. C’était donc un test de voir jusqu’où de Gaulle était capable d’aller et si il avait les moyens de sa politique, ce qui, dans l’appréciation que nous devions faire de la situation, me paraissait absolument fondamental. Avec Si Allal El Fassi, j’ai été un peu plus dur : il s’était, en effet, référé à l’Islam, qui interdit le suicide. Mais j’ai dit :
« Est-ce que l’Islam accepte que des musulmans par milliers soient assassinés, qu’il y ait un génocide, aux frontières d’autres musulmans et que ceux-ci restent les bras croises ! »
J’ai dit que je n’avais aucune rancœur, aucun sentiment de frustration à l’égard de nos frères marocains, que j’avais dans le cœur l’amour de toute cette partie maghrébine, mais, tout de même, l’Algérie se battait toute seule depuis sept années et faute de réduire la résistance Algérienne les français cherchaient à supprimer physiquement la Nation Algérienne.
« Est-ce que ce génocide va se poursuivre, sans que les musulmans qui sont marocains ou tunisiens ou libyens ou égyptiens ou autres n’expriment d’autres formes de communion qu’une solidarité, si efficace soit-elle ? »
Dans le même temps, je fis une proposition susceptible de renverser la perspective.
J’ai commencé par dire que je ne cherchais pas du tout à jeter le Maroc dans la guerre, mais précisément peut-être à la prévenir ; il s’agissait de conclure une alliance et un accord de soutien mutuel entre le gouvernement algérien et le gouvernement marocain. Les deux gouvernements devaient d’abord prendre acte des négociations qui s’ouvraient entre les Algériens et les Français et souhaiter l’aboutissement rapide des pourparlers en vue du rétablissement de la paix en Afrique du Nord. En second lieu le gouvernement et le peuple marocain, feraient tout pour aider au succès de ces négociations, qui devaient ouvrir la voie à une association du Maghreb avec la France. En troisième lieu, si par malheur ces négociations n’aboutissaient pas, le gouvernement marocain se verrait dans l’obligation de reconsidérer sa position stratégique et d’étudier des voies et moyens d’actions directes susceptibles de parachever l’indépendance des pays d’Afrique du Nord. Evidemment, ce projet de traite d’alliance et d’assistance mutuelle ne pouvaient se concevoir en dehors d’un « dispositif diplomatique élargi », comme diraient les stratèges soviétiques. Il fallait que les américains et les soviétiques, d’une manière particulière, soient convaincus de la détermination du gouvernement marocain, d’entrer en guerre en cas d’échec de ces négociations. Cela était indispensable pour déclencher tout le faisceau de pression diplomatique, politique, économique et militaire de la part notamment des Occidentaux, pour éviter l’embrasement général du Maghreb.
A condition que ce pacte d’alliance et d’assistance mutuelle soit accompagné d’une détermination, il constituera sans nul doute, l’élément catalyseur pour la réussite des négociations, en étant le facteur multiplicateur de toutes les pressions qui pouvaient et devaient s’exercer sur le Général de Gaulle. Ce qui pouvait faire avancer la paix, c’était une alternative plus grave pour le gouvernement français, l’alternative d’une guerre difficile à maîtriser. Mais à condition bien sûr, que ce traité d’alliance et de soutien mutuel ne s’en tienne pas uniquement à des paroles ; il fallait pour qu’il soit crédible, que des dispositions soient prises sur le terrain, notamment aux frontières.
Le moins que je puisse dire, c’est que la thèse que je défendais ne faisait pas l’unanimité parmi nous et que nos divisions s’étalaient au grand jour face à nos interlocuteurs. En ce qui me concerne, je le répète, mon seul souci permanent était de débloquer la situation sur le terrain.
Je livre enfin à votre réflexion une dernière anecdote en ce qui concerne le Bureau du Maghreb. Il s’est produit un évènement qui aurait pu être très dramatique et qui témoigne chez l’ennemi d’une véritable intention stratégique. Un jour, un chauffeur de taxi d’origine grec amena une valise au Bureau du Maghreb et demanda à voir Si Allal El Fassi. Il y trouva Abdel Majid Bendjelloun. Celui-ci eut la présence d’esprit de demander ce qu’il y avait dans la valise, faute de quoi il se verrait dans l’impossibilité de l’accepter ; évidemment le chauffeur de taxi ne connaissait même pas l’identité de la personne qui lui avait remis la valise. Il précisa simplement qu’elle lui avait été confiée à l’hôtel « Semiramis ». Cinq ou dix minutes après que le chauffeur ait quitté l’immeuble, il y eut une formidable explosion. Le chauffeur de taxi a été coupé en morceaux, la voiture littéralement pulvérisée et des buildings endommagés à quelques centaines de mètres, c’est vous dire la puissance de l’engin et les dégâts qu’il aurait pu occasionner s’il avait explosé à notre siège. C’était un travail de très grand spécialiste et, à ce niveau, les opérations sont des opérations de nature politique. Elles visaient visiblement à empêcher toute jonction stratégique des luttes de libération maghrébines.
Parlons maintenant, des appuis et des soutiens que nous avions de la part des pays arabes ou des pays afro-asiatiques. Disons-le tout de suite, l’action essentielle de soutien a été l’action psychologique ; c’était très important pour le peuple de savoir qu’il n’était pas seul, qu’il y avait tout un monde derrière eux, en communion avec leurs souffrances, leur combat. On a beau critiquer dans le détail, la qualité des émissions de « La voix des Arabes », il n’empêche que cette émission a joué un grand rôle dans la guerre psychologique, tant auprès de nos masses que de nos combattants si bien que les forces coloniales ont voulu l’isoler et l’étouffer. Il est certain, que financièrement les pays arabes, africains et asiatiques ont aidé séparément les trois mouvements. Quant au soutien politique, je pense qu’il faut sortir de la légende qui attribue à un neutralisme positif, les attitudes de soutien les plus radicales. Si paradoxale que cela puisse paraître, nous avons rencontré des soutiens radicaux auprès des pays comme l’Irak, ou l’Arabie Saoudite qui ont pris des initiatives de pointe, aussi bien dans les sessions ordinaires de l’Assemblée Générale des Nations Unies qu’auprès du Conseil de Sécurité. Quoi qu’il en soit ces soutiens politiques étaient également liés aux rapports étatiques. Je vous donne pour illustration le fait que « La voix des Arabes » a été à un moment suspendue car le gouvernement français a joué du chantage économique sur l’Egypte et refusé d’acheter des stocks de coton qui lui étaient destinés annuellement et menaçait de prendre d’autres sanctions. Khider et moi-même avions réagi et nous n’avions trouvé l’explication que plus tard. Nasser aurait dit à Ben Bella :
« On va vous donner des armes, mais pour l’instant, de toute façon la radio n’est pas importante, ce qui importe ce sont les armes ».
Nous nous sommes démenés comme des diables auprès de tous les ministères, y compris auprès de Sadate, chargé des relations avec les partis et mouvements étrangers, pour sortir de ce rideau de silence. Il fallait faire comprendre à tous, y compris à nos camarades les plus proches, que la guerre révolutionnaire était avant tout une guerre politique. On pouvait stopper un chargement d’armements, sans porter atteinte à la révolution mais stopper les mécanismes psychologiques de mobilisation était grave. Du reste une grande explication a eu lieu plus tard, lorsque nous sommes allés en délégation voir les responsables égyptiens en compagnie de Ben M’Hidi et du docteur Lamine, qui avait été dépêché de l’intérieur. Nous avons dit aux Egyptiens :
« Même si vous nous donnez toutes vos divisions d’armements, contre la puissance militaire et industrielle française, que pouvons-nous ? »
Il ne fallait pas perdre de vue le fait que nous menions une guerre révolutionnaire et que l’élément psychologique était primordial.
Je ne voudrais pas mettre un point final à ce témoignage sans évoquer la visite que Bouteflika nous a rendu à Turquant. Bouteflika était venu avec des papiers marocains, donc clandestinement, par rapport aux autorités françaises. Je doute que les services spéciaux français le savaient à l’époque. Mais enfin, nous étions en pleine négociation ; le bout du tunnel apparaissait et peut-être aussi les jeux politiques avaient commencé. Et tout l’enjeu était : « Quid » de l’Algérie après l’indépendance ? Que ferons ses dirigeants ? Qui sont-ils, quelles seront leurs conceptions idéologiques et politiques ? C’étaient les questions majeures que devaient se poser la plupart des gouvernements concernés par l’avenir de notre région, et la mission de Bouteflika s’inscrivait dans ce contexte.
La suite des évènements devait prouver à quel point la réponse à ces questions allait conditionner l’avenir du Maghreb tout entier. C’est dire que nous devons avoir le même courage dans l’analyse aujourd’hui que nous l’avons eu hier dans le combat et que nous devons reconnaître qu’il y a des formes de colonialisme intérieur pires que celles du colonialisme étranger. En définitive, le devoir de chacun et de chacune est d’abord d’en prendre conscience, et ensuite d’amorcer une autre longue marche qui doit nous conduire à la construction du Maghreb dont nos pères et nos ancêtres ont rêvé.
* Hocine Aït Ahmed est un des chefs historiques de la révolution algérienne ; responsable du Front des Forces Socialistes, il vit en exil depuis 1966. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, notamment sur l’Algérie post-coloniale et sur les droits de l’homme.

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