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Maroc : N’oublions pas Saïda Menebhi

Article signé Michèle paru dans La revue d’en face, n° 3, février 1978

Saïda Menebhi, marocaine, 25 ans, est morte le dimanche matin 11 décembre, après 32 jours de grève de la faim, dans le sinistre hôpital Averroès de Casablanca, pour avoir protesté contre les conditions inhumaines de détention.

Saïda avait été condamnée le 15 février 1976 à 7 ans de détention pour « atteinte à la sureté de l’Etat », comme ses deux compagnes Rabea Ftouh et Fatima Oukacha.

Saïda est morte seule, sans revoir ni sa mère, si chère, ni ses sœurs, seule à affronter le combat avec la mort et ses « assassins », efficaces même de loin. Seule parce que depuis le début de la grève, le 8 novembre, on interdisait aux familles toute visite à la prison, puis à l’hôpital. Je n’ose penser aux souffrances et à la lutte qu’elle a dû mener pour ne pas laisser partir son dernier souffle de vie. La haine et la colère me montent à penser que sa mère, dont la présence fidèle l’aidait à vivre en prison, a dû mendier l’autorisation de la voir derrière les fenêtres de l’hôpital quelques jours avant sa mort. Les fossoyeurs de la vie étaient là, eux, toujours présents, armes au poing : ils ont été fidèles à eux-mêmes jusqu’à la fin, veillant comme des croque-morts, sur son corps, de peur que les masses en deuil ne s’en saisissent pour le défendre et l’acclamer.

Présents sur tout le parcours entre Casablanca et Marrakech, où elle allait être enterrée.

Présents autour et dans la maison familiale pour fouiller, interroger et surveiller.

Présents autour du « maigre » cortège qu’ils ont marchandé, de peur de troubles, avec les parents avant de leur remettre le corps. C’est dire que les morts vivent et qu’ils font peur aux bourreaux.

Saïda avait été arrêtée le 16 janvier 1976 à Rabat, où elle enseignait. Un soir qu’elle rentrait chez elle, elle trouva là, assis dans le noir, 4 dragons, comme elle devait les nommer dans un poème, qui l’attendaient. Elle fut emmenée dans la trop célèbre maison de torture de Derb Moulay Cheriff à Casablanca, où certains de ses compagnons étaient déjà là, depuis plus d’un an. On imagine facilement les tortures qu’on a pu lui infliger : tortures physiques et morales surtout, viols de toutes sortes, même s’il n’y a pas eu de viol physique. Lorsqu’elle est réapparue à la prison civile, trois mois après, meurtrie, blessée, elle devait dire : « je me sens comme un arbre sans fruit qu’on a trop secoué ». et pourtant, je la vois derrière les barreaux, souriante, courageuse, voulant nous réchauffer, nous qui étions pourtant du bon côté des barreaux.

Dans la prison, Saïda et ses compagnes étaient doublement isolées : isolées, parce que femmes, de leurs compagnons qui étaient à la prison de Kenitra, isolées des autres détenues de droit commun. Les seuls contacts étaient la visite hebdomadaire de leur famille. L’une des revendications de la grève était justement que cet isolement soit rompu

La grève qu’elle mena, elle la mena avec détermination, comme elle affronta son procès, ou plutôt la parodie de procès, car jamais les droits de la défense et des inculpés n’avaient été autant bafoués, au moment même où le pouvoir parlait de libéralisation et de Maroc nouveau. Elle osa crier avec les 170 autres : « Fasciste » à la face du juge, elle osa dénoncer l’oppression des femmes au Maroc, elle osa affirmer son soutien à l’autodéfense du peuple sahraoui. Elle fut condamnée à 7 ans de prison pour ce courage, courage d’exprimer ses opinions dans un pays où le délit d’opinion est considéré comme une atteinte à la sûreté de l’Etat.

Saïda est morte d’avoir voulu changer les choses. Simple militante comme nous toutes nous le serions dans un pays où le seul choix libre est la lutte acharnée. Trop de choses la choquaient : la misère, l’arrogance de la classe dominante, l’exploitation sans fin des femmes, contre laquelle elle luttait personnellement, dans sa vie quotidienne, avec toutes les contradictions que nous connaissons toutes, la répression qu’elle connut particulièrement à travers son frère qu’elle chercha pendant plus d’un an, et qu’elle imaginait mort, alors qu’il avait été enlevé par la police.

Cette lutte, elle la mena malgré toutes les difficultés rencontrées : les femmes ne sont pas éduquées pour affronter la violence et y répondre : cet apprentissage, elle le fit ; elle le fit un peu pour nous.

Elle le fit avec d’autres femmes qui expriment une volonté nouvelle de se battre, elles aussi : 5 militantes viennent d’être présentées au juge d’instruction à Casablanca. Cette volonté, elle s’exprime chez Rabea et Fatima qui, à l’annonce de la mort de Saïda, ont repris la grève de la faim qu’elles avaient interrompue parce que trop affaiblies. Cette volonté, elle s’exprime aussi chez toutes ces femmes, ces sœurs, ces mères, ces mère-courage, exploitées, femmes du peuple à qui on a appris à se résigner et qui pourtant se révoltent : ce sont elles qu’on voit faire la queue devant les prisons, leurs paniers remplis avec ce qu’elles ont pu : ce sont elles qui sont allées en masse à Marrakech, enterrer Saïda malgré la police : ce sont elles qui sont allées à Kénitra, exiger des nouvelles de leurs enfants qui sont en train de mourir eux aussi : ce sont elles qui ont fait une grève de la faim dans une mosquée à Rabat pour protester contre toute cette violence.

A toutes ces femmes, je voudrais que nous manifestions toute notre solidarité.

Ta compagne Michèle


La prison, c’est laid
tu la dessines, mon enfant
avec des traits noirs
des barreaux et des grilles
tu imagines que c’est un lieu sans lumière
qui fait peur aux petits
aussi pour l’indiquer
tu dis que c’est là-bas
et tu montres avec ton petit doigt
un point, un coin perdu
que tu ne vois pas.
Peut-être la maîtresse ťa parlé
de prison hideuse
de maison de correction
où l’on met les méchants
qui volent les enfants.
Dans ta petite tête
s’est alors posée une question
comment et pourquoi
moi qui suis pleine d’amour pour toi
et tous les autres enfants
suis-je là-bas ?
parce que je veux que demain
la prison ne soit plus là.

Poème de prison de Saïda Menebhi