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Saïda Menebhi : Poèmes, lettres, écrits de prison

Introduction au recueil Saïda Menebhi. Poèmes, lettres, écrits de prison, Paris, Comités de lutte contre la répression au Maroc, 1978

Cela fait un an que Saïda est morte, morte d’une grève de la faim, parce qu’elle a lutté jusqu’au bout contre un pouvoir qui refuse à tout un peuple le droit élémentaire de vie et de liberté.

Prisonnière, Saïda a essayé de casser l’enfermement du corps, tous les enfermements, en libérant les mots qu’elle portait en elle, en recréant dans le rêve poétique une réalité meilleure pour elle, pour les siens, pour tous les exploites.

Résistance, pour elle, par les mots. Mais aussi par les mots, désir de révéler son appel, de faire entendre l’universalité de son enfermement.

Il était impossible de publier ces mots dans le pays où, pourtant, ils furent écrits, où pourtant Saïda mourut.

Mais, en les publiant, c’était, en quelque sorte, permettre à Saïda d’exprimer ce désir de changer les choses. C’est pourquoi les Comités de lutte contre la répression au Maroc ont estimé qu’il fallait faire entendre la voix de Saïda, pour qu’elle franchisse les frontières et qu’elle retrouve sa terre.

Ses textes sont publiés tels qu’ils nous ont été transmis : née de la génération où la colonisation culturelle imposait sa domination, Saïda vit et parle en arabe, lutte pour l’arabisation, mais ne peut qu’écrire en français.

Ce livre constitue le triple témoignage de Saïda, dans sa sensibilité de sœur, de fille, d’amie ; dans sa conscience de femme, à travers la réalité et celle des détenues de droit commun qu’elle a côtoyées quotidiennement à la prison ; dans son engagement politique radical comme marxiste-léniniste.

Il rassemble différents écrits :

– Des poèmes que Saïda a commencé d’écrire en prison ; sa parole y est relativement libre puisqu’ils empruntaient pour sortir des murs, avec la patience, la persévérance qu’on devine, des voies pas du tout officielles.

– Un article sur les prostituées, que Saïda a rédigé à partir des contacts avec les prisonnières. Elle n’a eu le temps ni de le terminer, ni de parler comme elle l’envisageait, de leurs conditions de détention.

– Quelques lettres de prison, aux membres. de sa famille, publiées avec leur accord. Elles restent très marquées par la censure, mais prouvent l’importance des relations maintenues avec l’extérieur. Elles soulignent l’importance des visites hebdomadaires, fraction de liberté dans la banalité répressive de chaque jour.

Vie de femme, vie de prisonnière, vie de militante … Ces écrits sont la mémoire d’une réalité violente que la vie quotidienne risquerait de faire oublier : la réalité de la répression politique sur les militants détenus à Kénitra, à Meknès, à Settat, à Chaouen, à Casablanca où restent enfermées les deux compagnes de Saïda, Fatima et Rabea ; la réalité de la répression sur le peuple, sur les femmes du peuple, sur les prostituées dont la banalité de la présence, dont l’évidence même de l’existence, rend tolérable la condition intolérable de leur vie.

Ces écrits avivent la volonté de résistance et de lutte des militants marocains progressistes, des militantes progressistes marocaines et la patience solidaire, l’obstination aimante des familles, des amis, des mères, des épouses, des sœurs, bousculant la peur et la terreur pour apporter leur soutien.

Les Comités de lutte contre la répression au Maroc devaient publier ce témoignage.

décembre 1978


Saïda Menebhi est née à Marrakech en septembre 1952.

Après le baccalauréat, elle étudie l’anglais à l’université de Rabat où elle milite à la corporation des lettres en 1972 et en 1973, quand la répression s’abat sur le mouvement étudiant : dissolution de l’Union Nationale des Etudiants du Maroc, arrestation des membres de son comité exécutif et de nombreux autres étudiants.

Pendant deux ans, elle suit une formation de premier cycle, au centre pédagogique régional de lettres puis elle enseigne dans un collège de Rabat. Elle milite à l’Union Marocaine du Travail, et adhère à l’organisation marxiste-léniniste Ilal Aman (« En avant »).

Le 16 janvier 1976, alors que les arrestations se multiplient, avec trois femmes : Rabea Ftouh, Pierra di Maggio, Fatima Oukacha, elle « disparaît » à Derb Moulay Cherif, le centre de torture de Casablanca, tristement célèbre. Le statut de femmes n’y est pas spécialement reconnu et elles subissent des tortures physiques autant que psychologiques. Fin mars, elle est présentée au juge d’instruction et incarcérée à la prison civile de Casablanca.

Avec 138 autres camarades marxistes-léninistes inculpés d’atteinte à la sûreté de l’Etat, elle est jugée au procès de Casablanca – janvier-février 1977. Elle affirme son soutien à l’autodétermination du peuple sahraoui.

Sous les applaudissements, elle dénonce particulièrement la situation d’oppression que vivent les femmes au Maroc. Elle est condamnée à cinq ans de détention, plus deux ans pour outrages à magistrat.

Après ce verdict, Saïda est isolée avec ses deux compagnes, Rabea et Fatima, à la prison civile de Casablanca. Comme Abraham Serfaty, tandis que tous les autres condamnés sont transférés à la prison centrale de Kénitra.

Avec tous ses camarades, elle avait observé une première grève de la faim en 1976 pour exiger que le procès ait lieu ; une autre durant le procès même en protestation contre les violations des droits élémentaires de la défense et des inculpés. Le 10 novembre 1977, dans les prisons de Casablanca et de Kénitra, tous les condamnés du procès de Casablanca entament une grève de la faim qui durera 40 jours, ils réclament le statut de prisonnier politique, des conditions humaines de détention et la fin de l’isolement pour Abraham Serfaty, Rabea Ftouh, Saïda Menebhi, Fatima Oukacha.

Le 11 décembre, elle meurt à l’hôpital Averroès de Casablanca, faute de soins appropriés.