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Francis Dumont : Dans une ferme du pays de Galles, Arthur Koestler poursuit son combat

Article de Francis Dumont paru dans Gavroche, n° 98, 11 juillet 1946, p. 5

DANS quelle mesure a-t-on le droit du vivant d’un auteur de rechercher l’explication de l’oeuvre dans les éléments biographiques ? Le fait est qu’Arthur Koestler ne consent à livrer à la curiosité du public que quelques indications précises, jalons de la route visible. Or, il n’est nullement prouvé qu’il est indifférent que Koestler soit né là ou ailleurs. Tout au contraire le fait qu’il ait passé ses années d’enfance et de jeunesse dans un milieu de bourgeois libéraux et israélites au moment de la décadence de l’empire austro-hongrois, nous parait chargé de sens. A l’époque où le jeune Koestler commençait son apprentissage d’homme, une société qui obscurément se savait condamnée jouissait de ses restes et réalisait une certaine douceur de vivre à peu près inégalable. Nous sommes persuadés que c’est cette ambiance qui a contribué à déterminer chez Koestler la primauté de la liberté individuelle sur la justice sociale.

Après 1918, l’effondrement d’un style de vie était consommé et la révolution sociale a éclaté en Hongrie avec la commune de Bela Kun, sauvagement réprimée par la réaction et son chef, l’amiral Horthy, activement soutenus par les Anglo-Francais peu soucieux de voir triompher le communisme, leur cauchemar et leur inquiétude. Koestler, mû par un réflexe ancestral, gagne à cette époque la Palestine et prend contact avec les réalités élémentaires en exploitant la terre et ses fruits. Mais tette vie idyllique ne pouvait satisfaire cette inquiétude et cette intelligence consumées par la fiévreuse quête de l’âge d’or qu’il voulait réaliser parmi les hommes. Après avoir travaillé avec un architecte arabe et fondé au Caire une revue éphémère, Koestler retourne en Europe. La tentation de l’Occident a été la plus forte.

Il se fixe à Berlin où, pendant les années “dada” une génération se cherchait désespérément tout en faisant éclater les cadres d’une morale impossible et dépassée. C’est là que Koestler a entrepris de transformer en conscience un maximum d’expérience, naturellement porté à un esprit de conquête auquel s’oppose le monde absurde et sans lumière d’un autre intellectuel juif de l’ancien empire, l’univers désespéré de Frantz Kafka.

Koestler, à 21 ans, devint correspondant étranger de la fameuse chaîne de publications Ullstein, de Berlin, se spécialisant d’abord dans les questions françaises et du Moyen-Orient, puis, ayant pris part à l’expédition arctique du “Graf Zeppelin”, il s’occupait plus particulièrement des publications scientifiques Ullstein.

Une évolution logique l’amenant à mettre ses espoirs dans le marxisme il adhéra au parti communiste en 1931. A cette époque il voyagea à travers l’Asie centrale et passa un an en U.R.S.S.

Koestler ne pouvait être l’homme d’un parti. Par ailleurs le constant souci de la dignité de la personne humaine lui a fait comprendre, au pays des Soviets, qu’il ne pouvait abdiquer sa personnalité au profit des mots d’ordre de tactique révolutionnaires. Nul doute que ce conflit dût être déchirant car dès lors il ne pouvait plus se réaliser en se confondant avec un certain idéal. Dès lors il fallait reprendre la route en solitaire et chercher d’autres armes pour continuer un même combat : émanciper l’homme, changer l’homme pour réaliser l’âge d’or. L’ouvrage si célèbre que Koestler écrivit plus tard : “Le zéro et l’Infini”, livre sans doute ce grand dialogue intérieur.

Après l’avènement d’Hitler, en 1933, Koestler s’installa en France et écrivit son premier roman dont le manuscrit fut couronné en Suisse par un prix littéraire, mais cet ouvrage ne verra jamais le jour, le manuscrit ayant été perdu pendant la débâcle de juin 1940.

Pour Koestler comme pour les écrivains de combat que sont Malraux et Hemingway, l’Espagne était le lieu où devaient s’affronter désormais sans hésitation possible, deux façons d’envisager la vie et une même manière d’apprendre les souffrances et la mort. Nous le trouvons eu 1936 au côté des républicains. Combattant infiniment dangereux pour l’adversaire puisqu’il était le correspondant du News Chronicle. Aussi lorsqu’il tomba entre les mains des franquistes il s’est vu condamné à mort sous l’inculpation d’espionnage. Le ministère des Affaires étrangères britannique eut le plus grand mal à le sauver en le faisant échanger contre une personnalité du gouvernement de Franco. Koestler nous a appris ce que fut la vie dans les prisons de Malaga, ce que fut l’attente de la mort, dans un livre bouleversant : le Testament espagnol, qui le fit connaitre du public français.

Dix-huit mois avant la signature du pacte de non-agression russo-allemand, Koestler, se désolidarisant de la politique du Komintern, quitte le parti communiste et, en 1938, revenu à Paris, il y publie un hebdomadaire antitotalitaire. Par une ironie du sort, après septembre 1939, suspect de communisme, il a été envoyé au camp de Vernet, le plus terrible des camps où étaient parqués par la France hospitalière les vaincus de l’Espagne. Là il a vécu avec ceux qui restaient des brigades internationales dont le crime était de fuir la grande épouvante. Koestler a publié son témoignage sur le camp de Vernet dans la revue l’Arche et on s’aperçoit non sans stupeur que le sadisme hystérique s’épanouit volontiers au pays de la douceur.

Etre impuissant face à l’arbitraire donne du sel à la révolte mais vous ôte le goût de tout ce qui ne mène pas par les chemins de la liberté. A peine délivré du camp de Vernet en 1940, grâce encore à des interventions britanniques, et après avoir rejoint l’Angleterre dans les conditions les plus pénibles, Koestler se vit enfermer dans la prison de Pentonville pour être entré danse le pays sans autorisation régulière. Un certain amour des hommes a empêché Arthur Koestler de s’aigrir, mais ses expériences lui ont appris qu’avant tout il faut changer l’homme, car la société ne changera qu’ainsi.

Il pense que la liberté et le bonheur se conquièrent tous les jours et qu’il n’y a pas de moyen plus sûr de réaliser la cité idéale que d’apprendre aux hommes à se révolter contre eux-mêmes, contre tout ce qui les dégrade, tout ce qui les empêche de se réaliser et de s’épanouir. Koestler a lutté pour la liberté non seulement par la plume mais encore en s’engageant dès sa sortie de prison dans l’armée britannique comme simple soldat. C’est dire qu’il a réalisé la chose capitale pour l’homme, l’accord entre la pensée et la vie et, pour l’écrivain, l’accord entre la vie et les écrits. Par son propre exemple Koestler affirme la nécessité de la révolution intérieure, la nécessité du refus lorsque l’homme est menacé dans sa grandeur.

Koestler a maintenant 41 ans et il sait ce qu’il veut, peut-être trop même : son anticommunisme est exploité par la réaction qui le ménage. Nous pensons pourtant qu’il est avant tout un homme libre, un de ces êtres qui tentent de sauver ce qui est valable dans la civilisation occidentale pour en féconder le socialisme dont le triomphe semble inéluctable. Cette position même le rend suspect aux partisans. C’est là le drame de tous ceux qui sont attirés par deux mondes qui s’affrontent. De cette ferme du pays de Galles où il s’est retiré, Koestler pourtant continue son combat.

2 réponses sur « Francis Dumont : Dans une ferme du pays de Galles, Arthur Koestler poursuit son combat »

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