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Un viol ? Chut ! Motus !

Lettre parue dans Algérie-Actualité, n° 1144, du 11 au 23 septembre 1987, p. 3

Carrefour de la Grande Poste, bâtiment néo-mauresque, en mars 1987 dans le centre d’Alger, Algérie. (Photo by Mohamed LOUNES/Gamma-Rapho via Getty Images)

Un viol ? Chut ! Motus !

Permettez-moi de vous parler d’un cas qui n’est pas et, ou ne sera pas le mien uniquement, mais celui de beaucoup d’autres femmes qui l’ont déjà vécu ou risqueront de le vivre. Je dois en parler car tout le monde doit se sentir concerné : du grand-père au petit neveu ou cousin, toute la société.

Algérie-Actualité a traité de maux sociaux tels la délinquance, la prostitution, les filles-mères, l’homosexualité et même le Sida. Pourquoi ne parlerait-on pas d’un acte très grave qui est aussi un mal social à savoir le viol. J’ai été victime d’un violeur. J’ai vécu l’irréel, l’inexistant dans notre société et dans notre religion, j’ai vécu l’horreur comme tant d’autres qui gardent le silence. Pas en temps de guerre ni d’esclavage, pas en forêt ni sur la plage, ni à l’aube ni la nuit, ni dans un lieu mal famé ni au bal, ni en 1957. Non. L’horreur a eu lieu en 1987, chez moi, au retour du marché, en pleine matinée ensoleillée de juillet dans un des beaux et tranquilles quartiers d’Alger.

Impossible, impensable, incroyable, fabulation, schizophrénie diront certains. Mon corps agressé, les ecchymoses douloureuses me répondent que ce n’est pas un rêve, ça existe et à Alger ! Quoi de plus anodin que de tourner la clé dans la serrure, de porter ses provisions à l’intérieur et de vouloir refermer la porte ? Quoi de plus effrayant qu’un malabar sorti d’on ne sait où qui vous bouscule, vous saisit à la gorge et vous pointe un couteau dans le ventre en vous intimant l’ordre de ne pas crier sinon il vous saigne ?

Je n’ai pas étudié la psychologie et encore moins celle d’un violeur. On ne m’a jamais appris à me défendre contre ce genre d’agression et aucun mass-media n’en parle pour dire comment l’éviter. Personne n’en parle, ça n’existe pas ou si ça existe c’est pour les autres, celles qui le méritent, le cherchent.

Non, ce n’est pas vrai, nulle n’y échappe : fillettes, adolescentes, veuves, divorcées, mères de famille, vielles, filles de bonnes famines, prostituées, musulmanes, chrétiennes ou autres… Toutes. Aucune distinction n’est faite par ces obsédés, aucun respect pour la cible qu’ils visent.

Le drame n’est pas l’acte et lui-même dont on peut ne pas se rappeler parce qu’assommée, à moitié inconsciente. Le drame c’est le choc de l’attaque suivi du refus, des tentatives de défense, de la bagarre, des supplications et des coups. Le dame c’est l’égarement, l’hébétude, la prise de conscience de son impotente, de son incapacité, de sa solitude face a cette violence.

Le drame c’est le traumatisme qui en découle, c’est toutes les questions sans réponses, c’est la honte, la peur, la désillusion, le dégoût, le réveil brutal dans la réalité, c’est le lourd secret qu’il faut garder en soi mais qui resurgit dans les cauchemars, c’est la quête du pourquoi de cette monstruosité : pourquoi moi ? Sans maquillage, sans vêtements ni démarche provocants, sans attributs féminins mis en valeur. Un pas et c’est la folie. Ce qui est fait est fait. Pourtant j’aimerais comprendre, j’aimerais savoir. Peut-on m’aider ? et aider par là même tous les parents et toute la gente féminine ?

J’aimerais qu’on enseigne à toutes ces femmes et à toutes ces filles algériennes les moyens de se défendre, les erreurs à éviter, les dangers à prévenir. A défaut d’avoir le temps, le pouvoir ou les moyens physiques et matériels d’apprendre le judo ou le karaté, ne pourrait-elles pas trouver dans la radio, la télévision et les journaux les conseils de self-défense et les recommandations nécessaires pour éviter les mésaventures. Je suis convaincue que bien des psychologues, des assistantes sociales, des criminologues, des journalistes, des sportifs et hommes de télé s’ingénieront là-dessus.

D’autre part le problème de la sexualité dans notre pays doit être étudié et analysé sérieusement. Cessons de nous cacher derrière l’Islam. La nature humaine est si complexe et la réalité si frappante. Le désaxé sexuel ne peut répondre que par des blasphèmes et des obscénité, dictées par son désir tenace, à l’invocation de Dieu et à l’évocation de la damnation. Il faut oser regarder la réalité en face et laisser de côté les tabous ridicules pour le bien de nos enfants et des citoyens.

Il faudrait que se rompe le silence sur le viol, que les femmes agressées soient soutenues, aidées et non culpabilisées. Il faut montrer d’un doigt accusateur le violeur et non la victime : la faute que comment l’homme ne doit pas devenir la faute de la femme qui subit les outrages. L’opprobre ne rejaillit que sur la femme et si, souvent, elle n’avoue pas sa mésaventure c’est pour ne pas, en plus de sa souffrance, subir les sentiments mitigés de ses proches et de la société.

Un de ces immondes personnages peut-il nous expliquer les raisons de son acte abject, nous parler de sa personnalité de frustré et nous dire s’il lui arrive de penser à l’étendue des dégâts que peut causer son audace dans la vie d’une femme ? Si cela arrivait à sa mère, sa femme, sa fille ou sa sœur, l’admettrait-il ? A toutes celles qui ont vécu cette monstruosité, je dis : je vous comprends et vous soutient moralement.

Une victime de viol


Lettres parues dans Algérie Actualité, n° 1147, du 8 au 14 octobre 1987, p. 2

Viol

Suite à la lettre intitulée « Viol ? chut ! motus ! » (A.A 1144) signée une victime du viol, nous avons reçu un courrier dont nous publions quelques extraits :

* … Chère Dame, sachez d’abord que le viol n’est pas spécifique à l’Algérie ni à notre époque, n’accusait-on pas Juanito de laisser une femme enceinte à chaque coin de rue ?, le Prophète ne déplorait-il pas cet état de fait ?…

La dégradation des mœurs est encouragée à grands renforts médiatiques, on encourage Hasni, Zahouani, Khaled, on publie leurs photos, on prend leur défense, on les envoie à l’étranger, on passe leurs chansons proxénètes partout et finalement l’on dira que c’est de l’art, le citoyen frustré retrouve là une occasion propice pour faire renaître les petits chatouillements, qui plus est, on attaque l’Islam et les Musulmans (pas ces faux frères), le hidjab est pour certains une véritable prison, la femme doit montrer ses cuisses, c’est du civisme pardi !!, on attaque Kardhaoui, Boti, Kechk, on défend Yves Saint Laurent, Dior, Pierre Cardin !!

Je ne sais pas pourquoi on veut donner à l’Algérie une image de femme et la femme est avant tout un corps (relation de cause à effet avec le viol) le premier point concerne cette grande liberté de mœurs (sachez qu’à Oran il est très facile d’embrasser une fille en plein Centre-ville), le deuxième concerne la femme sous les projecteurs (éveil du désir sexuel chez le mâle) les autres points sont d’ordre socio-économique : il s’agit du sous-développement.

La cherté de la vie (donc du mariage) les retombées de cette crise, le climat de non-confiance régnant entre les gens, tout cela concoure à favoriser ce mâle abject, tout cela sous le regard tranquille de certains responsables. Sachez chère dame que dans un cas pareil, nous n’avez aucun moyen de défense, sinon crier ou pleurer, car l’Islam est malgré tout un véritable paratonnerre…

Un lecteur de Mascara


* … Dire, que de nos jours, l’homme commet des erreurs monumentales irrémédiablement humaines, féroces et inexorables qui l’ont poussé à l’ingratitude. Comme l’a cité la victime à la monstruosité. Un drame se produisit sur un dame digne, s’acharnant sur sa réputation et sur celle de son mari, songeant à son avenir et devenir…

Mais d’après moi la femme est complice de ces actes. Allez remarquer le comportement et les tenues de nos étudiantes à l’université et dans leur cité universitaire. Allez voir les femmes qui s’adonnent à l’alcool, que dire du comportement des filles au bord de nos fameuses plages et que dire encore des tenues provocantes que portent nos femmes, donc sous le poids de toutes ces hostilités, le garçon et le jeune homme finissent par devenir méconnaissables par faute de contrôle.

I.A., étudiant à l’USTO, Oran


Lettres parues dans Algérie Actualité, n° 1148, du 15 au 21 octobre 1987, p. 3

A propos du viol

J’aimerais par le biais de notre journal dire a cette dame que je compatis de tout cœur avec elle et dire aussi à toutes les femmes de tout âge et de toute condition ayant été victimes de cet acte insensé, absurde et traumatisant pour la vie de ne pas se taire, de ne pas se sentir coupables et honteuses d’un acte qu’elles n’ont jamais recherché, loin de là…

Faut-il avoir dans-notre sac à main nous aussi un couteau à cran d’arrêt, une paire de ciseaux ou toute autre arme pour nous défendre contre ces attardés mentaux, ces dégénérés, ces obsèdes sexuels, ces déchets de la société, ces rébus de l’humanité ?

Encore une fois, Madame la « victime du viol », je comprends ce que vous ressentez…

Mme A. YAHIA, Bouzareah – Alger


« Ce meurtre qui ne tue pas »

… Il est parfaitement impossible de dresser un portrait-robot du parfait violeur et si l’alcoolisme – L’oisiveté – Les carences culturelles – Les frustrations – L’isolement moral sont les paramètres aggravants, les auteurs de viol se rencontrent dans les milieux socio-culturels les plus variés – même dans un des beaux et tranquilles quartiers d’Alger.

Les psychologues les plus éminents sont unanimes sur le fait que la disparition du « viol » ne repose que sur une chose et une seule, l’« attitude » des femmes.

La bonne dame victime de viol, souligné dans A.A n° 1144, doit savoir, qu’en matière de société, rien n’est étanche, et le comportement des uns s’étaye aussi de celui des autres.

Et tant que le viol sera vécu comme une fatalité biologique par bon nombre de femmes, il a toutes les chances de se perpétuer.

Chaouti Med Belahcène, Bouisseville – Oran

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