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Cyrille Rousseau de Beauplan : Comment ils se sont battus

Article de Cyrille Rousseau de Beauplan alias Philippe Guillaume paru dans Socialisme ou Barbarie, n° 20, décembre 1956-février 1957, Volume IV (8e année), p. 117-123.

Budapest VII. Rákóczi út – Akácfa utca sarok. Égő szovjet BTR-152 páncélozott csapatszállító jármű. (Source)

UNE RÉVOLTE DE TOUT UN PEUPLE,
PROLÉTARIAT ET JEUNES EN TÊTE

Tout le monde sait maintenant comment cela a débuté. A la suite de l’avènement au pouvoir de Gomulka en Pologne, un grand espoir s’est levé sur la Hongrie. Tout le monde espère le retour de Nagy, le Gomulka hongrois, parce que, comme en Pologne, cela signifie un certain allègement de la contrainte économique et une petite indépendance vis-à-vis des Russes, moins d’ingérence ouverte de ceux-ci et moins de prélèvements sans contrepartie des richesses produites par le pays. Ce n’est pas grand chose, mais c’est déjà énorme en comparaison d’un passé exécré, celui de Rakosi. Ces timides revendications viennent des écrivains communistes (cercle Petöfi) et des étudiants communistes. Ces écrivains ne sont pas des écrivains « bourgeois », ayant une situation indépendante, comme Mauriac ou Sartre en France. Ce sont tous de véritables fonctionnaires du parti communiste, des servants de son idéologie, comme le philosophe Lukacs et qui, tous, ont chanté les louanges des Rakosi et de son régime, même si ils l’ont fait parfois à contrecœur. Depuis la déstalinisation cependant, et plus particulièrement depuis les événements de Pologne, ils ont pris quelques libertés, se sont exprimés ouvertement, ont tenu des réunions. Les étudiants ne sont pas des étudiants bourgeois ; ce sont des fils de membres du parti, de dirigeants syndicaux, de fonctionnaires de l’État communiste et même d’ouvriers et de paysans, à qui le régime — qui a un énorme besoin de « cadres » — a donné, en échange de leur soumission, leur chance sur une échelle beaucoup plus grande que dans les pays capitalistes. Une manifestation est décidée pour le 23 octobre, mais peu après que les écrivains et les étudiants aient formé leur cortèges, toutes les autres couches de la population, dont essentiellement les ouvriers, se sont joints à eux jusqu’à former des cortèges s’élevant à plus de deux cent mille hommes, femmes et enfants.

On sait aussi que Geroe, le secrétaire en titre du « parti des travailleurs » (communiste), prononçait devant les micros presqu’au même moment un discours traitant les manifestants de racaille et de ramassis d’individus. La nouvelle se répand rapidement. En sortant du bâtiment de la radio, Geroe faillit être lynché par la foule. Immédiatement et spontanément les masses passent à l’action, se dirigeant vers les divers centres traditionnels du pouvoir, détruisant toutes ses insignes et attaquant ses fonctionnaires, ses représentants et ses serviteurs.

Dès ce moment le véritable moteur de la révolution est en marche : la destruction de l’appareil du parti et de 1’Etat (mais c’est ici la même chose) totalitaire dit « communiste ». Pendant quinze jours, jusqu’à la deuxième intervention des blindés russes, les masses n’auront de cesse avant de mener à bien cette entreprise qui est la plus essentielle de toutes. Les seuls qui, en France, peuvent comprendre cela sont les ouvriers, car seuls les ouvriers connaissent la puissance, l’arbitraire, l’arrogance des fonctionnaires de parti et de syndicat. Qui ne se souvient de la Libération, où la moindre opposition à la politique du parti communiste français et de la C.G.T. était impitoyablement réprimée, où la moindre critique, même de détail, même venant de la part d’un militant communiste ou cégétiste, était qualifiée de fasciste, et ceci à une époque où le mot d’ordre principal du P.C. et de la C.G.T. était le mot d’ordre anti-ouvrier de « produire d’abord et revendiquer ensuite », accompagné de cette explication extraordinaire, « la grève, c’est l’arme des trusts ».

En Hongrie il en était de même depuis 1949, avec par dessus le marché, la police politique et les déportations. Il y avait aussi en plus les « salaires au rendement progressif », les « héros du travail », jaunes à qui l’on donnait des croix, les salaires des directeurs dix ou vingt fois supérieurs à ceux des ouvriers, la sacro-sainte hiérarchie des salaires, la direction de droit divin des directeurs d’usine (le 3 novembre, Ulbricht, le Rakosi ou le Thorez de l’Allemagne de l’Est, disait : « Nous proposons que les ouvriers aient plus de responsabilités dans la direction des usines, mais notre proposition n’a rien à voir avec l’autonomie ou l’auto-administration, qui conduiraient au chaos. »)

Toute la révolution hongroise a été avant tout cela : l’élimination et la destruction, même physique, de tous les suppôts de l’appareil du parti et de ses valets. On s’en prend aux fonctionnaires, aux secrétaires du parti, aux policiers, aux chefs d’entreprise.

A la campagne — et souvent avec l’appui des ouvriers — les paysans secouent le joug du kolkhoz-prison dans lequel le régime les a enfermés, pour les y soumettre au régime des livraisons obligatoires à l’État et à l’exploitation la plus forcenée de la part des directeurs et des fonctionnaires de la planification.

Voilà ce qu’est la révolution hongroise. Jeunes, ouvriers et paysans (et qu’il y a-t-il d’autre dans un tel régime sauf les petits fonctionnaires de base du parti et de l’État ?) prennent les armes, refusent vingt fois de les déposer et s’en servent justement pour liquider le parti totalitaire avant tout.

Tout le long de la révolution cela a été la trame permanente des combats.

Oui, mais il y a eu les blindés et les troupes russes.

LE PREMIER ÉCHEC DES FORCES
DE RÉPRESSION RUSSES

« Ils nous prennent tout », disait-on en France pendant l’occupation nazie. En Hongrie, comme dan toutes les démocraties populaires c’était, à cet égard, la même chose. Un seul exemple : on découvre en Hongrie de très riches gisements de minerai d’uranium. Les Russes se précipitent, creusent fébrilement pour extraire ce minerai qu’ils s’attribuent d’office, vont si vite qu’ils inondent par des infiltrations d’eau souterraines les puits de pétrole hongrois. Or la Hongrie, que les plans quinquennaux ont soumis à une industrialisation intensive, manque d’énergie au point que beaucoup d’usines nouvellement construites ne peuvent fonctionner non seulement à leur capacité normale, mais même souvent à la moitié de celle-ci. Dans ces conditions, l’énorme majorité des bureaucrates eux-mêmes voulaient se débarrasser de l’occupation russe.

Voilà donc les conditions dans lesquelles les Russes, appelés par Geroe, interviennent : 99 % des Hongrois sont contre les Russes, 80 % de la population veut détruire le parti communiste totalitaire. La différence représente 19 % qui sont pris entre deux feux. Ceux qui ne sont pas trop ouvertement compromis avec le régime stalinien font front commun contre les Russes, les autres se terrent ou attendent leur heure. Et les Russes attaquent.

En juin 1953 à Berlin-Est il y avait déjà eu une révolte, essentiellement ouvrière, que la seule présence des chars russes, avec tout au plus quelques interventions mineuses. avait suffi à briser. Il aurait dû en être de même en Hongrie, au pire au prix d’une intervention un peu plus active, pensaient les Russes.

Il n’en a pas été ainsi.

Tout d’abord la présence des chars n’a nullement intimidé la foule. Le flot des manifestants passait, sans égard aux chars. Cela a été le moment de l’insurrection « romantique », peut-être le plus décisif. Un vieux à qui l’on proposait une mitraillette (les soldats avaient déjà donné des armes aux insurgés) répondit : « Nous n’avons pas besoin d’armes, nous avons nos drapeaux ». L’intimidation avait échoué. Désormais le cadre des opérations allait être une foule révoltée, mais désarmée, une foule presque toujours présente et au-delà de la peur.

Pendant ce temps la jeunesse étudiante et ouvrière ne l’entendait pas de la même manière : très rapidement, les jeunes soldats font cause commune avec les jeunes insurgés et, par dessus les murs des casernes où ils sont sinon consignés, au moins enfermés, ils leur passent des armes. Les premiers combats visent à liquider les troupes de la police politique, qui savent ce qui les attend et sont pratiquement le dos au mur (Une dépêche de Varsovie du 3 novembre rapporte que les unités locales de la police de sécurité de Poznan ont demandé au gouvernement qu’il veuille bien les dissoudre !)

Pendant les quelques jours qui suivirent, la situation générale est commandée par trois éléments : 1° armement des insurgés par les soldats et même participation active de ces derniers à l’insurrection ; 2° les masses désarmées manifestent sans être intimidées par les chars et les troupes russes ; 3° les insurgés les plus actifs sont les jeunes étudiants et ouvriers qui réunissent dynamisme, ruse et mépris total du danger. Les enfants de 14 ans sont nombreux parmi les insurgés et attaquent les chars avec des grenades et des bouteilles d’essence. Sans tradition, sans liens, opprimée et misérable, cette jeunesse a montré au monde moderne la voie à suivre.

Que s’est-il passé du côté russe ? Tout d’abord une certaine hésitation. Où était l’ennemi ? Dans cette foule, le plus souvent désarmée, qui manifestait ou tout simplement était là ? Fallait-il tirer sur tous sans distinction ? Sur les insurgés qui, suivant en apparence les instructions du gouvernement, déposaient les armes après s’en être servis jusqu’à épuisement… et qui allaient ensuite en chercher de nouvelles dans les casernes ? Pour des unités russes, les instructions précises sont sacrées, et pour les commandants d’unité les instructions politiques des dirigeants politiques sont encore plus sacrées. De là de multiples flottements.

Cependant la répression s’étend rapidement, devient plus brutale et plus sauvage et ceci sous l’influence de trois facteurs : les provocations de la police politique hongroise aux abois, parfois l’affolement des tankistes russes eux-mêmes, et enfin l’attitude des dirigeants russes directement responsables, qui ne se rendent pas compte de la situation réelle et donnent l’ordre de mettre le paquet.

Et c’est en effet ce qui se passe. La répression est sauvage : on pend aux réverbères des dizaines et des dizaines d’insurgés, on tire dans la foule aveuglément. Les réactions ne sont pas moins vives : des soldats russes sont pendus à leur tour. En province le tableau est analogue, bien qu’atténué. Les troupes russes s’y tiennent plus souvent dans l’expectative et les massacres sont surtout dus à la provocation et à l’affolement de la police politique.

Cela dure plusieurs jours, au sein de la confusion la plus effroyable. Et puis tout d’un coup le commandement russe se rend compte de l’impensable : l’essentiel de l’armée hongroise passait du côté des insurgés ou pour le moins restait dans une neutralité favorable, un nombre croissant et de toute manière beaucoup trop grand de chars russes étaient mis hors de combat, enfin certaines unités de l’armée rouge faiblissaient, quand même certains de leurs soldats n’allaient pas jusqu’à fraterniser avec les insurgés.

Les bases logistiques de l’armée russe, c’est-à-dire en gros son ravitaillement en essence, vivres et munitions ainsi qu’en moyens de transport (voies ferrées, entre autres) n’étaient nullement autonomes. C’était l’armée hongroise qui possédait les stocks d’essence et de munitions, ainsi que les moyens de réparations importants. C’étaient les cheminots hongrois qui contrôlaient le réseau ferré.

Les tanks brûlaient dans les rues de Budapest et ne pouvaient plus agir isolément sans être attaqués par de véritables gosses de 14 ou 15 ans. Les soldats russes stationnés depuis longtemps en Hongrie, n’étant pas sans avoir eu quelques contacts avec la population, ne comprenant pas que l’on assassine tout un peuple de travailleurs et de paysans comme eux et qui de plus appartenait au bloc dit « socialiste », mobilisaient, refusaient parfois de tirer, dans quelques cas fraternisaient ouvertement et franchement.

Il fallut bien se rendre à l’évidence : l’insurrection avait vaincu. C’est à ce moment — le dimanche 28 octobre — que Nagy donna l’ordre à « ses troupes » de ne plus tirer. C’est à ce moment que les Russes, les seules forces de répression réelles, se sont aussi conformés à cet ordre et ont commencé à se retirer dans les faubourgs de la ville.

Ainsi, pour la première fois dans l’histoire deux divisions blindées, dotées d’une puissance de feu immense (en Égypte deux divisions blindées israéliennes ont mis hors de combat la moitié de l’armée de Nasser) ont marqué le pas devant une insurrection populaire, au quart armée d’armes légères. Le monde s’en est trouvé ébranlé jusque dans ses fondements.

Battus, car pendant cette première phase ils ont été battus, les Russes adoptent la manœuvre politique. Utilisant Nagy comme intermédiaire, ils disent : « déposez vos armes et nous partirons ». Le Comité révolutionnaire des étudiants et les Conseils ouvriers refusent et répondent : « Partez d’abord ». Un moment l’attaque reprend en force à Budapest. Elle échoue assez rapidement, malgré les moyens mis en œuvre. La révolution est « définitivement » victorieuse.

La situation politique continue alors à évoluer. On trouvera par ailleurs des analyses de cette évolution. Ce qui intéresse ici, ce sont les leçons qu’ont tirées les Russes de leur échec.

LA PLUS BARBARE CONTRE-RÉVOLUTION
DE L’HISTOIRE

Il y avait longtemps que les bureaucrates russes avaient compris que des opérations de police ne pouvaient se faire qu’en utilisant des forces aussi puissantes que celles des plus puissants groupements des armées régulières. Les unités de police des pays de démocraties populaires sont déjà dotées de chars légers, d’artillerie moyenne et de mitrailleuses lourdes. Mais cela ne suffisait pas encore, ils le savaient. Ils ne pouvaient vraiment compter que sur leurs propres unités blindées. C’est là que résidait leur erreur. Quelque soient les forces utilisées, elles sont inefficaces contre le soulèvement de tout un peuple, si l’on s’en sert dans le cadre étroit d’un opération de police. Il fallait faire une véritable guerre, avec les appuis logistiques correspondants, avec des troupes dont on soit sûr et avec pour seul objectif l’extermination pure et simple, sans ménagement aucun à l’égard de personne. Les Russes allaient-ils se lancer dans cette aventure ? Ils prirent en tout cas rapidement leur dispositions en ce sens. Les troupes peu sûres et fatiguées ou démoralisées-furent retirées. Plusieurs divisions blindées — près de dix envahirent le pays de tous côtés avec le ravitaillement nécessaire, comme en temps de guerre. Le samedi 3 novembre on pouvait encore douter de leur décision.

Il sera temps plus tard d’analyser les raisons de leur décision et encore plus les répercussions au sein du mouvement ouvrier mondial de leur action. Il est probable cependant que le Kremlin a eu peur de voir sauter l’ensemble du glacis, de la Pologne à la Roumanie, de l’Allemagne de l’Est à la Tchécoslovaquie et la Bulgarie. Quant aux répercussions, le plus clair c’est que le Kremlin s’est résigné en agissant ainsi à un abandon à terme de toute influences des partis communistes dans les pays capitalistes (Italie et France avant tout) et au maintien de sa présence dans le glacis par la seule force de l’Armée Soviétique.

A 5 h. 30 donc de ce matin du 4 novembre, une armée entière a lancé contre les insurgés une bataille d’extermination avec les moyens les plus puissants : tanks de dernier modèle T 54 jusqu’ici inconnus, équipés de stabilisateurs gyroscopiques leur permettant de tirer en marche, obus au phosphore aussi atroces que le Napalm, aviation.

La mission des troupes russes était double : détruire les centres de résistance massifs contre lesquels ils s’étaient précédemment « cassé les dents » ; paralyser par la teneur le partisanat urbain qui avait jusqu’ici entravé les tentatives d’attaque d’envergure contre les centres de résistance. En un mot, il fallait dissocier ces deux pôles de la lutte des insurgés hongrois dont l’association avait amené la défaite de la première intervention russe. L’attaque des centres de résistance a été effectuée suivant les règles les plus classiques de l’art militaire : préparation d’artillerie, attaque de chars avec groupes d’appui, encerclement par l’infanterie. L’artillerie, ce sont des 105 et même les fameuses « orgues de Staline » (batteries de fusées) qui avaient fait la terreur des fantassins allemands à Stalingrad. La seconde mission peut se résumer par cet ordre donné aux tankistes russes : « Si on tire d’une fenêtre, détruire toute la maison ».

C’est la nature de cette mission qui explique le temps que les Russes ont mis pour la remplir : trois jours pour les principaux combats lourds contre les centres de résistance, plus de six jours de terreur pour mettre fin aux tirs des partisans.

Certes, cette mission militaire a été remplie par le commandement russe, mais cette mission elle-même n’avait d’autre objet que d’effacer l’échec précédent des troupes russes. Cette « victoire » se situant sur le terrain limité des armes ne signifiait pas obligatoirement la victoire définitive de la contre-révolution. La grève générale dirigée par les conseils ouvriers prit immédiatement la relève des armes.

Après plus de vingt jours, cette grève prend fin mais les conseils ouvriers demeurent. Ayant organisé la lutte les armes à la main, puis la grève générale, les conseils ouvriers demeurent, aujourd’hui encore, la seule force sociale effective de la société hongroise. On ne pourra parler d’échec définitif de la révolution hongroise que le jour où il n’y aura plus de conseils ouvriers authentiques.

Philippe GUILLAUME.

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