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Kanaki solidarité !

Appel suivi d’une déclaration de Daniel Guérin parus dans Lutter !, n° 9, février 1985, p. 3-4 et 1

Les gendarmes du président ont assassiné Eloi MACHORO et Marcel NONARO. Deux exécutions capitales, ignobles, sans procès, perpétrées sur une terre kanake.

La politique du gouvernement socialiste en Nouvelle-Calédonie était floue : le point est mis. Edgar Pisani prétendait maintenir égale la balance entre les communautés du pays. Ce sont ses paroles. Ses actes le contredisent. Depuis des semaines les forces de l’Ordre locales et métropolitaines font deux poids deux mesures. Elles tolèrent la violence lorsqu’elle vient de l’extrême-droite. Elles frappent les indépendantistes, jusqu’à tirer et tuer non par hasard, mais avec la couverture d’un délégué du gouvernement français, qui appelle à négocier mais à ses conditions, et qui préfère risquer la vie de ses interlocuteurs plutôt que de négocier aux conditions du peuple kanak.

Le gouvernement socialiste est en train de prendre le risque d’une nouvelle guerre coloniale.

Naguère le ministre de l’Intérieur François Mitterrand avait cru mettre un terme à la révolte algérienne par la répression. Il avait mis le feu à la guerre d’Algérie. Le président de la République François Mitterrand s’imagine-t-il en 1985 stopper la révolte kanake par l’exécution de leaders estimés par tout un peuple ? Il y a encore pire. Des milliers de soldats, de parachutistes, de CRS, de gendarmes, quadrillent la Nouvelle-Calédonie. Chaque jour des centaines d’hommes nouveaux viennent renforcer le dispositif. Les instances dirigeantes du Parti Socialiste sont en train de jauger cyniquement les risques et les atouts d’un écrasement militaire des indépendantistes.

Le peuple kanak est en danger.

MAIS QUE CHERCHE DONC LE GOUVERNEMENT SOCIALISTE ?

Le Plan Pisani, qu’il échoue ou qu’il aboutisse sous sa forme présente, montre clairement la voie choisie : celle de la fausse indépendance, du néo-colonialisme.

La métropole veut imposer au peuple qu’elle prétend libérer la politique à suivre après « l’indépendance-association ». La nouvelle Nouvelle-Calédonie d’Edgar Pisani conserverait intacte les structures sociales actuelles. Les Kanaks « souverains sur leurs terres » resteraient dominés économiquement et politiquement par les détenteurs caldoches des moyens de production, de communication, de commerce, avec l’appui d’une police et d’une armée toujours françaises. Forces armées dont on sait clairement qui elles défendront. Les fonctions essentielles de l’Etat, le véritable pouvoir, resteraient aux mains de la métropole et au profit des colons. Mitterrand l’a dit clairement : « il n’y aura pas indépendance mais association ». Seule une minorité de Kanaks pourrait être aspirée par les nouvelles institutions, corrompue par le pouvoir, détachée de son peuple. Il nous faut désigner clairement le piège. Il appartiendra au peuple kanak et aux indépendantistes de déterminer leur attitude.

L’INFECTE VACARME DES DROITES COLONIALES

Si la gauche au pouvoir a les mains sales, la droite et l’extrême-droite françaises exhibent leurs visages de politicards médiocres et réactionnaires.

Le Front National dépêche en Nouvelle-Calédonie des dizaines de mercenaires « aguerris » pour casser du kanak, attiser l’affrontement des communautés, inspirer les actes de violence.

La vieille droite, oubliant les décennies de décolonisations opérées sous son règne, exploite la Nouvelle-Calédonie pour le compte des affrontements métropolitains. On assiste à un véritable colonialisme politique : la droite importe de Nouméa la matière première de la polémique, et renvoie vers la Nouvelle-Calédonie les « solutions » usinées à Paris par les États-majors politiciens.

Les médias contrôlées par la droite ne présentent en somme que le contraire de la réalité. Les indépendantistes y sont montrés comme des boutefeux barbares, inspirés par une violence aveugle, prenant en otage leur peuple et agressant de pacifiques Caldoches. De pacifisme, c’est pourtant bien le peuple kanak et les indépendantistes qui en font preuve jusqu’à présent, admirablement, étonnamment, quand on considère la spoliation et l’humiliation, les violences et la haine dont ils sont les victimes, et quand on se souvient des génocides qui les ont frappés par le passé.

OUI, NOUS SOMMES POUR L’INDÉPENDANCE !

Les Communistes Libertaires affirment leur solidarité avec la lutte du peuple kanak et du FLNKS pour l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie.

Cette position sans réserve n’est ni étrangère ni nouvelle pour les courants libertaires ouvriers.

LOUISE MICHEL, déportée en Nouvelle-Calédonie après la Commune, s’était engagée au cote du peuple kanak. Les balles des Versaillais, après avoir massacré les ouvriers révolutionnaires de Paris, ont écrasé la révolte des Kanaks dans un ignoble bain de sang. LOUISE MICHEL a choisi ici comme là-bas le camp des opprimés, contre celui des oppresseurs.

Plus près de nous la Fédération Communiste Libertaire a pris immédiatement fait et cause pour le peuple algérien, dès les premiers soulèvements, sans hésitation, tandis que les grandes formations de gauche, le PS, et pendant de longs mois le PC, prenaient, elles, le parti de l’ordre colonial. Les ministres de l’Intérieur l’ont fait payer cher à nos camarades.

Oui, nous sommes pour l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie. Et nous pensons que c’est aux Kanaks d’en décider, dans une consultation où ils seront souverains et où ne pourrait être associés que les Caldoches ayant une véritable racine dans le pays. Nous réfutons le pseudo-démocratisme de la droite (« une voix-un vote ») ainsi que les propositions chèvres-choux du Plan Pisani (le seuil d’installation de trois ans dans le pays). Parce que dans les conditions précises, historiques, de la Nouvelle-Calédonie, les dés sont pipés par les génocides successifs, et par une politique d’occupation à outrance par les Européens inspirée par la droite, afin, selon le mot de Messmer, « de noyer les Kanaks ». Le colonialisme ne s’est pas imposé pacifiquement, même si les indépendantistes sont les premiers – et c’est tout à leur honneur – à considérer une partie des Caldoches comme les « victimes de l’histoire ».

Mais, nous dira-t-on, cette indépendance ne va-t-elle pas déboucher sur un régime où le peuple kanak subira une nouvelle oppression, comme dans la plupart des pays décolonisés ?

ÊTRE LUCIDES SUR LES DIFFICULTÉS DE L’AVENIR

Nous n’avons pas à marchander notre soutien et notre lutte contre le colonialisme français. Nous sommes en métropole. Et le peuple opprimé doit être libre et autonome dans ses choix. Pourtant la question est bien légitime.

Bien que ce ne soit pas la volonté des indépendantistes, le danger d’une étatisation et d’une bureaucratisation après l’indépendance existe évidemment. Il serait aussi hypocrite de le cacher que faux de le présenter comme une fatalité de l’histoire.

Il y a là un écueil formidable à éviter pour que les indépendantistes réussissent leur mission.

Or, trois problèmes essentiels au moins, incontournables, leur sont posés : 1. – Plus de la moitié de la population n’est pas kanake ; 2. – Les moyens de production et de vie à se réapproprier correspondent en grande partie à la civilisation capitaliste et non à la civilisation traditionnelle et rurale des Kanaks ; 3. – L’Océanie est l’objet de convoitises mondiales, militaires et économiques.

Il faut regarder la situation lucidement – et cette lucidité ne manque justement pas aux militants kanaks.

Il est légitime que le peuple kanak réclame la souveraineté dans la décision de l’indépendance. Mais après ? La Nouvelle-Calédonie est un pays profondément multi-ethnique, multi-culturel. Une dictature permanente du peuple kanak sur les autres communautés, c’est-à-dire sur la moitié et plus de la population, est-elle une solution viable ? Cette dictature entraînerait une guerre des communautés désastreuse pour l’avenir du pays. Elle appellerait la constitution d’un Etat fort, policier, militaire, étranger à la culture du peuple kanak, qui échapperait à son contrôle et générerait une nouvelle bureaucratie.

De même, que faire des moyens aujourd’hui aux mains de la bourgeoisie caldoche ? Les étatiser selon le modèle classique serait en fait les livrer a terme aux mains d’une bureaucratie d’origine kanake sans doute, mais qui exploiterait les travailleurs de toutes communautés et dominerait le pays.

Les pressions extérieures enfin, celles de la France, de l’Australie, et de toutes les grandes puissances mondiales, s’exerceraient sur une Nouvelle-Calédonie indépendante. Avec les chantages et les marchandages propres à la logique des blocs. Or, la Nouvelle-Calédonie ne pourra revenir à une totale autarcie.

Le peuple kanak en arrachant son indépendance aura donc bien des embûches à éviter.

Mais il a en main un atout spécifique : la persistance d’une civilisation propre, forte, communautaire, que le colonialisme n’a pas su détruire.

UN SOCIALISME NOUVEAU EST POSSIBLE, DANS UNE KANAKIE LIBÉRĒE

La spécificité du combat des indépendantistes est de s’appuyer sur une civilisation authentiquement communautaire et sur une CONTRE-SOCIÉTÉ KANAKE existante fondée sur la collectivité des terres.

Cette racine VIVANTE pourrait inspirer la constitution d’un socialisme d’un type spécifique, radicalement différent des déviances étatistes et centralisatrices qui ont entaché dramatiquement la plupart des mouvements de décolonisation.

Voulons-nous dire qu’il serait souhaitable que le droit coutumier, les structures et les modes de vie traditionnels deviennent, tels quels, ceux de toute la Nouvelle-Calédonie indépendante ? Cela n’est ni possible, ni souhaitable. Nous pensons plutôt qu’un véritable CHOC peut se produire entre les valeurs kanakes, assises sur un mode de production rural, et les technologies et modes de vie actuels. Ce choc peut être fatal à la civilisation traditionnelle. Mais il peut aussi féconder une société socialiste nouvelle, « autogestionnaire », voire « libertaire », pour reprendre une phraséologie connue, mais qui en fait échapperait peut-être à toutes les catégories en usage.

La vraie chance pour le peuple kanak résiderait peut-être là : maintenir et faire progresser une société rurale collective ; et s’inspirer de ce modèle communautaire, égalitaire, décentralisé, pour créer de NOUVELLES formes sociales et autogérer l’exploitation des mines, les usines, les services, les cités, et finalement toute la société.

Alors, une Nouvelle-Calédonie indépendante pourrait déjouer le risque d’une bureaucratisation et d’une étatisation, en permettant à un peuple qui maîtrise aujourd’hui les moyens de production traditionnels, de maîtriser demain les moyens de production modernes, directement, démocratiquement, et avec les travailleurs des autres communautés.

Alors pourrait se constituer, au-delà des conflits qui opposent aujourd’hui les communautés, un front social et non plus ethnique qui unirait les Kanaks aux peuples travailleurs des autres communautés. Avec la constitution d’un syndicat actif regroupant indifféremment tous les travailleurs, y compris caldoches, les indépendantistes vont déjà dans ce sens. Tous les Caldoches ne sont pas richissimes et pourraient vivre et travailler dans une société autogestionnaire qui leur offrirait à égalité un statut de citoyen libre et responsable.

Alors la Kanakie authentiquement socialiste, avec une civilisation moderne mais forte de racines vieilles de plus de 4000 ans, pourrait imposer autant que faire se peut son INDÉPENDANCE à la face du monde.

LUTTER !
17 janvier 1985.


DÉCLARATION DE DANIEL GUERIN
à l’occasion des manifestations de solidarité au peuple kanak.
Janvier 85.

Devenu octogénaire, incapable de me déplacer, mais vieil anti-colonialiste, je tiens, en ce jour, à exprimer à nouveau mon entière solidarité au peuple kanak en lutte pour son indépendance. Un peuple que j’ai appris jadis à connaître à Paris et à Nouméa.

Je dénonce l’évidente collusion entre l’extrême-droite métropolitaine et les plus enragés des Caldoches.

Je fais toute réserve sur un plan néo-colonialiste qui prétendrait maintenir l’armée française sur un territoire pourtant promis à l’indépendance.

Enfin, je souligne la récente ambiguïté ou duplicité d’un pouvoir parisien et de son délégué sur place, qui, sous couleur de rétablissement de l’ordre, laissent, à la manière bolivienne, cerner et froidement abattre l’un des ministres les plus populaires du FLNKS, pour ensuite tolérer que fraternisent les émeutiers de Nouméa avec les sbires complices du crime, – demain renforcés par des parachutistes.

Daniel GUÉRIN.

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