Article d’Alfred Amiguet paru dans Le Réveil communiste-anarchiste, année XIX, n° 501, 23 novembre 1918

La révolution vient-elle ? a demandé, il y a plus de vingt ans, le polémiste et écrivain français Urbain Gohier. Je ne sais comment, à l’époque, il a été répondu à la question.
Aujourd’hui, sans prétendre concurrencer les tireuses de cartes ou les prophètes de l’évangile, nous pouvons hardiment répondre : la révolution vient, et par révolution nous n’entendons pas simplement un renouvellement un peu brutal du personnel gouvernemental, mais une transformation complète de l’organisation économique, qui vise actuellement à satisfaire la soif de lucre d’une minorité détentrice des moyens de production et qui doit, dans l’avenir, avoir pour fonction d’assurer les besoins de tous les membres de la famille humaine.
Il est possible que ce changement ne soit pas du goût de tous les profiteurs du régime présent, mais cela importe peu et ne rompra pas le cours des formidables événements qui s’annoncent et qu’ont inconsciemment préparé les dirigeants qui, demain, seront les dépossédés.
Après avoir déchaîné la plus monstrueuse des guerres que le monde ait connu, les gouvernants, qui se proposaient tous des buts impies, ont exalté les tueries en prétendant qu’elles étaient une révolution moderne qui devait briser toutes les chaînes et faire crouler toutes les dominations. Il est vrai que les esclaves n’étaient désignés que dans le camp adverse, le summum du bonheur étant déjà réalisé chez soi.
Nous avons dénoncé ces mensonges qui n’étaient qu’un odieux chantage. Nulle part les détenteurs du pouvoir ne songeaient à renoncer à aucune de leurs prérogatives et les possesseurs de la richesse voyaient si peu, dans les tragiques événements qui se déroulaient, l’enfantement d’un nouveau monde, que jamais la course à l’argent n’a été aussi éhontée que depuis le 1er août 1914.
Si, aujourd’hui, après plus de cinquante mois d’une guerre atroce, les événements prennent la tournure révolutionnaire, c’est-à-dire la lutte contre les gouvernements criminels, souhaitée et préconisée par nous dès la première heure, l’on ne saurait en rien en être redevable aux conducteurs de peuples, avant et pendant les années sanglantes.
La révolution n’a été qu’un mot dans leur vocabulaire guerrier, et maintenant que le mot devient une réalité, ils sont atterrés et ne songent plus qu’à arrêter le développement de ce qu’ils ont feint de désirer.
Quant a ceux qui ont suivi le mot d’ordre bourgeois : enrichissez-vous ! ils sont ivres de leur or et ne semblent pas comprendre qu’après de semblables libations, puisse être mise en discussion la question de légitimité de leur bien. Pourtant, malgré l’étonnement des « bourgeois », cela est. La féodalité capitaliste touche à sa fin et bientôt elle sera précipitée dans les abîmes. Aucune force au monde n’est capable d’empêcher la catastrophe finale.
Ceux qui sont encore les privilégiés de la fortune peuvent user de la violence, de la tromperie et de la diffamation, l’humanité est en marche et les barbares ne l’arrêteront plus.
Pour faire marcher les peuples, les tenants du pouvoir et leurs valets se sont livrés à une mystification. Ils se sont camoufles en champions du droit et de la justice et ont prétendu être porteurs de la torche et du pic révolutionnaires.
Voici que maintenant les trônes s’effondrent en Allemagne et en Autriche et que le drapeau rouge flotte sur les donjons féodaux. Un bloc révolutionnaire est dès maintenant formé de la Russie, de l’Allemagne et de l’Autriche ; bientôt la salutaire vague rouge submergera le reste de l’Europe, car il est impossible de croire que les latins, si longtemps à l’avant-garde du mouvement révolutionnaire, se laisseront distancer sur la route de l’émancipation par les peuples du Nord et de l’Orient.
La Suisse sera naturellement prise dans le grand tourbillon de liberté. Rien n’est plus comique que de lire en ce moment solennel la prose des journalistes, porte-paroles des gens nantis de ce pays. Se mettant à la remorque des gouvernants français, ils ont déclaré que la révolution allemande était une des conditions indispensables de la paix. Il fallait que Guillaume II l’anté-Christ – disparaisse de la scène politique ou qu’il fut livré aux poilus pour être pendu.
La révolution allemande tant prônée et si peu désirée est venue ; Guillaume II est en fuite et des républiques sociales se fondent en Allemagne.
Malgré les crimes sans nombre commis par les rois, les princes et les gouvernants chassés, le peuple ne s’est livré à aucun acte de représailles, aucun des assassins n’a subi la loi du talion. Malgré cette modération exemplaire, exagérée même, les insurgés allemands sont déjà en butte aux injures de toute la presse des conservateurs suisses qui sont enragés à l’idée que, bientôt, ce sera la fin de leurs scélératesses démocratiques et de toutes les infâmes tromperies par lesquelles ils abusent les paysans et ouvriers suisses et font d’eux une masse taillable et corvéable à merci.
Après avoir, pour le compte de l’étranger, multiplié les imprécations contre les potentats d’Allemagne et d’Autriche, après avoir mis au ban de l’humanité les malfaiteurs couronnés, voici que maintenant ils découvrent d’insoupçonnables vertus aux forbans en fuite. Ce sont maintenant les peuples qui se libèrent qui sont aspergés de toutes les insultes, de toutes les ordures qui peuvent sortir des bureaux du Journal de Genève ou de ses pareils.
La révolution nécessaire était un abominable mensonge dans la bouche ou sous la plume de nos folliculaires ; ce n’était qu’un moyen d’excitation des masses pour permettre l’enrichissement de tous les coquins, financiers, accapareurs, fournisseurs aux armées et fabricants d’engins de meurtre.
Prêcheur de révolution, était une fonction grassement payée et largement arrosée de champagne.
Aujourd’hui, elle est là, cette révolution. Ça craque en Allemagne et en Autriche. Les peuples « barbares » se séparent des criminels et préparent leur entrée dans la société humaine régénérée.
Demain, le peuple travailleur suisse donnera le coup de balai nécessaire pour se mettre à l’unisson des voisins.
Et tous les apologistes de guerre, tous les bourgeois imbéciles qui n’ont pas compris que la révolution aux frontières c’était la révolution ici même, écume de rage à l’idée que le feu purificateur avec lequel ils ont cru pouvoir jouer va s’attaquer au sol helvétique. Immondices vivantes, ils sentent confusément que la flamme qui a pris naissance au nord, sur les ruines et au milieu des douleurs de la guerre, va les consumer. Leurs narines sont incommodées par l’âcre odeur de roussi et ils exhalent toute la contenance de leurs âmes de brutes.
Rien ne les sauvera ; le feu de la liberté qui maintenant pétille joyeusement, et qui demain sera un immense brasier, détruira tout ce qu’il reste de pourriture dans le monde.
En attendant l’heure prochaine ou il nous faudra, à notre tour, donner au combat que nous menons, une allure nouvelle et plus hardie, nous saluons les glorieux combattants de Russie, d’Allemagne et d’Autriche, qui sont engagés sur la voie lumineuse qui conduira l’humanité vers la cité resplendissante de liberté, de justice et de fraternité.
Vieux lutteurs socialistes et anarchistes aux cheveux blancs, vos yeux se fermeront sur une apothéose.
A. AMIGUET.

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