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Hocine Aït Ahmed : Camus et le bi-centenaire de la déclaration des droits de l’homme 1789-1989

Communication de Hocine Aït Ahmed aux Rencontres méditerranéennes de Lourmarin, 1er-10 août 1985, publiée dans Albert Camus : une pensée, une œuvre, Cadenet, 1986, p. 105-110 ; reproduite partiellement dans Libre Algérie, février 1988

Quel rapport entre Camus et le Bicentenaire ? A moins d’être d’une manière ou d’une autre camusien sans le savoir, toutes celles et tous ceux qui luttent pour la défense et la promotion des droits de l’homme ont certainement croisé Camus, que ce soit sur la voie publique de l’action ou dans les cheminements intimes de la réflexion. Son œuvre n’est-elle pas au cœur des débats fondamentaux sur l’éthique des droits de l’Homme ? Elle constitue par ailleurs une source d’inspiration et d’incitation quant à la démarche quotidienne nécessaire pour combattre la tyrannie et la misère sociale.

Le retour aux sources à 200 ans de distance, effectué sous le signe de l’Homme révolté, nous conduit par delà la chronologie d’événements historiques glorieux – eux-mêmes du reste tributaires des révolutions anglaises et américaines et d’une longue évolution culturelle – à la genèse du premier mouvement qui a porté la devise « Liberté, égalité, fraternité ». Le but est de retrouver le jaillissement originel de la révolte de 1789 qui permet de rester fidèles aux idéaux entrevus dans cette intuition première. Ce qui importe à Camus, ce n’est pas les signes extérieurs de la révolte, de la vie, mais la révolte elle-même, la vie elle-même.

La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 proclame :

« L’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements. »

Ce texte nous interpelle violemment.

Aujourd’hui où les violations des droits de l’homme constituent la règle, où leur respect est l’exception, ou la folie meurtrière devient routine, la pensée et la sensibilité camusienne font revivre la flamme intime de cette réclamation ; l’homme révolté secoue et tonifie notre capacité de révolte devant les malheurs publics et la corruption des gouvernements. L’indifférence est une démission, le « je creuse mon trou donc je suis » est un signe de décadence. Camus est clair :

« Je me révolte, donc je suis. La souffrance est individuelle mais à partir de ma révolte elle a conscience d’être collective. Elle est l’aventure de tous, je me révolte donc nous sommes. »

« La chute n’est possible que si l’homme hors de l’Histoire s’y précipite. » Comment être « capable d’imaginer le salut » et dans le même temps « incapable de faire le saut » ? « Il suffit de se jeter à l’eau et sauver la jeune fille. »

Les droits de la personne humaine passent par le devoir d’être des personnes humaines. Camus met chacun devant ses responsabilités. Dans sa révolte, le NON fervent est consubstantiel au OUI tenace et lucide. Le refus et l’engagement (la négation et l’affirmation) sont deux mécanismes instantanés.

Rieux « vécut dans l’horreur une détermination inébranlable » :

« J’ai décidé de refuser tout ce qui de près ou de loin, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, fait mourir ou justifie que l’on fasse mourir. »

Ainsi d’une part, « il ne veut pas être de ceux qui se taisent » – il y en a trop et si, au moins, ils se taisent pour des raisons d’État ils permettent aux autres de « témoigner pour les pestiférés » – d’autre part et concomitamment, il faut parler, écrire, agir, s’engager et « le premier des engagements est celui que l’on prend avec soi-même ».

Mais que faire et comment faire, dans la perspective de la célébration du bicentenaire de la déclaration des droits de l’homme ? Le recours à Camus peut aider à ébaucher quelques éléments de réponse à cette question. Si précieuse que puisse être encore cette alliance avec Camus, ce qui nous lie à lui est davantage une fraternité d’armes, je n’hésite pas à lui emprunter ses idées et quasiment à parler par sa plume. Qu’avait-il à nous dire, lui qui semble « n’avoir créé le héros tragique de L’Étranger que pour aider les hommes à vaincre leur destin » ?

Avant tout, il nous exhorte à la lucidité, à la mesure, à avoir le sens du problème :

« Il s’agit de refaire notre mentalité politique, cela signifie que nous devons préserver l’intelligence. Il n’y a pas de liberté sans intelligence » ;

avec elle, nous pouvons comprendre qu’il ne faut « pas mettre au-dessus de la vie humaine une idée abstraite, même s’ils l’appellent Histoire (même si nous l’appelons Droits de l’Homme), à laquelle soumis d’avance ils décident de soumettre les autres » ; avec elle, nous choisissons d’abord de « guérir le mal de chaque jour » au lieu de l’utopie « révolutionnaire » qui prétend « guérir tous les maux présents et à venir ». Comme le héros de La Peste, « accomplir le geste immédiatement nécessaire ». Que de maux à guérir, que de gestes à accomplir chaque jour ! Les foyers de guerres se multiplient et s’étendent qui annulent pour des dizaines de milliers d’êtres humains le droit à la paix, celui qui conditionne le droit à la vie ainsi que tous les autres droits de l’homme. L’insoutenable regard de l’enfant sahélien nous rappelle que la famine se moque du Pacte international qui garantit les droits de l’homme économiques et sociaux ou plutôt que les institutions internationales se moquent du monde. La conférence alimentaire mondiale qui s’est tenue à Rome en novembre 1974 s’est engagée à faire disparaître la faim de la surface de la terre en l’espace de dix ans. Kissinger et son homologue soviétique avaient formellement et solennellement promis de mettre fin à cette véritable peste des temps modernes ; or les victimes de la faim ont doublé sinon triplé en 1985. Plus de 120 gouvernements sur 154 représentés à l’O.N.U. violent d’une manière plus ou moins massive, plus ou moins cynique, le Pacte des droits civils et politiques. Il y a donc du pain sur la planche pour les femmes et les hommes qui ont « choisi le soleil » de la liberté et de la solidarité plutôt que « la grisaille » du racisme et de la bonne conscience et qui, aimant la mer – cette aventure de l’esprit et du corps – sont prompts à combattre « les marais pestilentiels de l’oppression ».

« La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux » ; au demeurant « l’essentiel » comme dirait le médecin Rieux face à la peste, « n’est-il pas de faire son métier » :

Si les médecins de par le monde se mobilisaient de plus en plus nombreux à l’exemple des Médecins du monde et des Médecins sans frontières, en tous lieux où catastrophes naturelles et conflits contre nature sévissent dans le mépris total du droit humanitaire ?

Si les journalistes cessaient de s’auto-censurer dans le but de garder ou de gagner des marchés, de garder ou de gagner les faveurs des gouvernements qui ne se maintiennent que par la force, la propagande et l’image de marque à l’extérieur. Camus abhorre la censure car il n’admet pas que la politique l’emporte sur la morale, nous dirions sur les libertés d’opinion, d’information, d’expression. Il a su communiquer son émotion devant le spectacle de jeunes Kabyles disputant le contenu d’une poubelle à des chiens ; jamais dans sa carrière journalistique il n’a ménagé les tenants de la grosse colonisation, ceux qu’il appelle « ces plus anciens et plus insolents responsables du drame algérien ».

Il a bien fait son métier de journaliste, comme il a bien fait celui de résistant, de romancier et d’homme de théâtre ; il s’est plié à cette éthique qu’il a proclamée « d’une presse claire et virile au langage respectable et respectueux plutôt de l’humanité que de la médiocrité ».

Si les hommes et les femmes de bonne volonté multipliaient les occasions de rencontre, de confrontation d’expérience, de débats et envisageaient la création d’associations pour la défense et la promotion des droits de l’homme. A ce propos, je tiens à saluer le courage des jeunes qui viennent de créer la Ligue algérienne des droits de l’homme. Je signale :

Si les femmes et les hommes révoltés par l’antisémitisme et le racisme, quel qu’il soit, pouvaient emprunter à Camus la ferveur nécessaire pour se rassembler …

« Même mes révoltes ont été éclairées par la lumière. Elles furent presque toujours, je crois pouvoir le dire sans tricherie, des révoltes pour tous et pour que la vie de tous soit élevée dans la lumière. »

Je suis vraiment tente de conclure sur cette belle citation. Mais le sujet de l’exposé, plus que l’effet de la Méditerranée sur le Méditerranéen que je suis, en décide autrement.

Je n’ai pas la prétention de formuler un projet ou de faire un plan de bataille pour aborder le Bicentenaire de la Déclaration des droits de l’homme. Il ne peut s’agit que de quelques points de repère éclairés par la pensée de Camus. Certes, comme il le dit lui-même, « la vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent », « l’avenir est la seule sorte de propriété que les maîtres concèdent aux esclaves ». Il ne faut pas oublier l’appréhension fondamentale qu’il nourrit à l’égard des lendemains qui chantent, du royaume des fins, des promesses faites, c’est-à-dire des forfaits accomplis, au nom de Dieu, de l’Histoire ou de la Révolution.

Une analyse approfondie des causes qui secouent le monde dans tous les domaines civilisationnel, moral, politique, économique, institutionnel, monétaire, est nécessaire pour comprendre la tendance à l’universalisation des violations des droits de l’homme.

« J’exalte ma lucidité au milieu de ce qui la nie. » Sisyphe se doit de connaître le rocher afin de mesurer ses efforts et d’apprécier ses chances de succès. Il n’est pas question d’envisager l’avenir dans des fuites en avant. Mais comment ignorer les problèmes du désarmement et de l’équilibre de la terreur ? A propos de la bombe d’Hiroshima dont le 40e anniversaire a été commémoré hier, Camus disait : « La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. »

Comment ignorer la multiplication des dictatures comme relais à la structuration et au partage du monde entre les deux blocs ? Les problèmes vitaux posés par la sécurité juridique, politique, économique, sociale, linguistique à tous, à chacune et à chacun, ne peuvent être escamotés par la course aux armements et par les impératifs stratégiques, économiques et politiques de sécurité internationale auxquels les deux super-puissances font appel pour imposer leur condominium à l’humanité.

Les droits de l’homme n’échappent pas à cette lutte d’influence. A des buts de propagande sinon de guerre froide, la super-puissance capitaliste se réclame du monde libre et privilégie en parole la démocratie, les droits civils et politiques. On sait ce qui se passe au Chili et au Salvador. La super-puissance communiste joue la carte des droits économiques et sociaux contre « les libertés formelles », contre « la démocratie bourgeoise ». Elle est censée pouvoir exhiber des bilans positifs en matière de niveau de vie des travailleurs, de leur libre adhésion au pouvoir. On sait ce qui se passe en Pologne. Le bilan est le même à Budapest, à Prague, sans oublier l’Érythrée et l’Afghanistan.

Les théories séparatistes des droits de l’homme ont à voir avec la guerre idéologique et la propagande politique, et n’ont rien à voir avec la dignité humaine ; car celle-ci est un tout ; ses dimensions sont aussi importantes les unes que les autres.

« Votre sourire, votre dédain me diront qu’est-ce que sauver l’homme ? Ce n’est pas le mutiler et c’est lui donner sa chance de justice qu’il est le seul à concevoir. »

Proche des couches sociales exploitées par son origine et sa sensibilité, Camus sait que la liberté n’est pas celle que prend le requin pour avaler la sardine. Le droit au pain, au logis, au savoir, au travail sont indissociables du droit de sûreté. Le droit à la différence, le droit au libre développement dont on parle tant aujourd’hui dans la perspective de l’extension des droits de l’homme sont identifiables dans la citation précédente : « C’est lui donner sa chance de justice qu’il est le seul à concevoir. »

« Pas de justice sans éthique de la justice » proclame Camus. Reconstruire l’idéal des droits de l’homme, dans le sens de leur réunification, réhabiliter la dignité de la personne humaine dans toutes ses dimensions est une démarche préalable à la protection et à la promotion des droits de l’homme à travers le monde sans exception de continents et de pays.

Les droits de l’homme sont par excellence un champ culturel où leur traitement inégal est plus qu’une faute, une prime au crime, à tous les crimes. Dire que la dictature est une fatalité dans les pays sous-développés, que la démocratie y est un luxe, c’est d’abord les condamner à se sous-développer toujours plus, le développement politique étant un préalable au développement économique et culturel. C’est aussi encourager le terrorisme et les répressions étatiques ; Hannah Arendt écrivait en substance : les horreurs de Dachau et de Buchenwald ont commencé le jour où les juifs furent destitués de leurs droits et transformés en sujets.

Un non-alignement qui aurait pour colonne vertébrale l’Europe et le Tiers-Monde et pour idéal la démocratie politique, économique, sociale, linguistique est sans doute la seule chance pour l’humanité de pouvoir se libérer des tenailles qui la poussent vers l’angoisse et l’auto-destruction.

Camus est européen, Camus est un démocrate. Lui qui a milité pour une Europe unie, contre les blocs, et serait certainement pour cette alternative à l’escalade de la terreur, de l’intolérance et de la misère. Les propos suivants sont prophétiques :

« D’une certaine manière, affirmait-il, le sens de l’histoire n’est pas celui que l’on croit. Il est dans la lutte entre la création et l’inquisition. »

Dans l’ordre pan-étatique que nous vivons, les forces de l’inquisition semblent plus fortes, parce que cohérentes et conséquentes.

Mais il y a dans l’esprit de Bandung et la pensée de Camus, et dans les potentialités sociales et politiques de l’une et l’autre, ainsi que dans leur conjugaison, des forces d’espoir considérables.

C’est pourquoi, à partir de maintenant, le regard fixé sur le rendez-vous de 1989, les forces démocratiques devraient faire preuve d’imagination, d’esprit de créativité pour faire avancer leurs idées. S’il devait y avoir une nouvelle Déclaration universelle des droits de l’homme, ou des conventions additives, puissent les amis, les sœurs et frères de Camus prendre des initiatives en vue de faire adopter soit des droits qui leur tiennent à cœur, soit des dispositions de garanties et de mise en œuvre susceptibles de faire passer les droits de l’homme de la fiction juridique à la réalité. Attacher à son nom un droit comme le droit à la langue maternelle ( … ) serait le meilleur hommage qu’on puisse lui rendre.