Entretien de Mohammed Harbi avec Karim Benferhat paru dans La Tribune d’Octobre, n° 22, 25 juin-15 juillet 1990

MOHAMMED HARBI, HISTORIEN ET MILITANT ANTI-IMPERIALISTE, EST UN OBSERVATEUR AVERTI DE CE QUI SE DEROULE EN ALGÉRIE. LA DÉROUTE DU RÉGIME DU 19 JUIN 1965 AUQUEL IL A ÉTÉ À CE JOUR, UN OPPOSANT CONSÉQUENT, LA VICTOIRE DU FIS, LA PERTE D’IDENTITÉ CHEZ LES PARTISANS DU SOCIALISME, C’EST UN PEU AUTOUR DE CELA QUE NOUS L’AVONS INTERWIEVE DANS SON EXIL PARISIEN.
T.O. : Le FIS vient de remporter une victoire aux élections. Comment l’expliquez-vous ?
M.H. : J’ai déjà donné mon point de vue dans « Le Monde » du jeudi 21 juin. Je vais essayer d’aller plus au fond des choses. Si nous voulons comprendre ce qui se passe sous nos yeux, il faut d’abord nous débarrasser des thèses européocentristes de la modernisation. L’occident est loin de son passé. Et même si, dans de nombreux secteurs, la conscience historique s’est élargie au monde entier, la tendance à tout ramener à l’histoire et à l’expérience de l’occident demeure très forte. La lecture de la presse, l’écoute des radios, les émissions de télévision sont suffisamment édifiantes. L’Islam, en Algérie, est un élément constitutif du politique. La culture n’est pas dégagée de la religion. Elle y baigne encore. Les projets et les aspirations des groupes sociaux antagonistes s’investissent dans l’Islam. Ils lui empruntent son langage et sa démarche pour légitimer le pouvoir comme pour le contester.
Ce à quoi nous assistons aujourd’hui, c’est à l’entrée en masse des exclus et de la jeunesse sur la scène politique.
L’unité de ces catégories, contrairement à ce qui se passe pour la bourgeoisie et la classe ouvrière, leur vient du dehors. Leurs chefs ont l’air de chefs thaumaturges, de faiseurs de miracle. Leur engagement se fait sans égard aux conséquences. La volonté de croire envers et contre tout permet la manipulation des aspirations. L’Islam des marginaux et des exclus doit très peu aux textes sacrés. L’aura d’un Ali Belhadj n’est pas celle d’un théologien. Elle provient du fait qu’il exprime, dans le langage de la vie quotidienne le malaise et l’espoir des « damnés de la terre ». D’où la méfiance à son égard du Cheikh Sahnoun plus sensible aux intérêts et à la peur des possédants.
Le mouvement qui a poussé le FIS sur le devant de la scène est un mouvement qui a des traits millénaristes. Sa force, est la croyance des pauvres, des déshérités et des exclus à un âge d’or. La question est de savoir quel groupe du FIS va capter et orienter cette force élémentaire.
D’après les données en notre possession, on peut schématiquement délimiter trois groupes au sein du FIS. Le premier, le plus décidé, est celui des activistes, des jeunes dont les ressentiments sociaux à l’égard des possédants et du pouvoir en place, sont très forts. A leurs yeux, les bourgeois, dont les résistants d’hier, qui affichent la morgue de leur supériorité sociale et laissent leurs compatriotes dans la misère, doivent rendre des comptes et payer. A la droite de ce groupe, on trouve des commerçants détaillants, des agriculteurs, mais aussi de gros commerçants liés par leurs activités à l’Arabie Saoudite. Ces catégories rêvent d’une économie libérale sans pour autant avoir des idées claires sur le fonctionnement d’une telle économie. Au centre, avec Abbassi Madani, se tiennent les nouveaux cols blancs, produits par l’arabisation, qui souffrent de leur exclusion des filières « nobles » de l’administration et de l’armée et les diplômés universitaires pour qui les voies de l’ascension sociale sont complètement bouchées. Entre ce groupe et les cadres du FLN existent, par personnes interposées, de nombreuses passerelles. Au dernier congrès du FLN, les Fédérations de Blida, Tiaret et Batna ont opté pour les thèses du FIS.
Ces groupes ont en commun une indifférence totale à l’égard de la question démocratique et un anti-féminisme primaire. La peur de la femme y est à son paroxysme. Les causes sont diverses : adhésion à une conception patriarcale de la famille, frustrations sexuelles, croyance naïve à une résorption du chômage par l’exclusion des femmes du monde du travail, etc. Souvenons-nous qu’avant novembre 1954, le mouvement nationaliste avait déjà, contre le travail des femmes européennes, mis en avant le mot d’ordre d’un seul emploi par couple.
En définitive, au lieu d’étudier le FIS en partant de la religion, il faut l’examiner dans son contexte social, dans le contexte d’une crise de société, mais sans faire abstraction de la marche générale de l’histoire algérienne. Jusqu’à présent, ce sont les éléments des classes moyennes qui dominent au FIS.
T.O. : Notre histoire peut-elle nous apprendre quelque chose sur le millénarisme ?
M.H. : Sans aucun doute. Nous avons eu plusieurs mouvements de ce genre, la révolte des circoncellions dans l’Afrique romaine captée par le donatisme par exemple : la révolte des ouvriers agricoles berbères au IVe siècle ayant été écrasée, ces ouvriers alimentèrent le schisme de Donat contre l’évêque de Carthage.
Plus près de nous, le raz de marée du Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques aux élections municipales d’octobre 1947 et aux élections à l’Assemblée algérienne d’avril 1948 qui ont fait dire au gouverneur général Edmond Naegelen : « Nous avions le choix entre des élections truquées par le MTLD ou par l’Administration. » Piètre justification face à un élan populaire irrésistible. Dans ces derniers cas, le passage des Algériens de la résistance passive à la résistance active, l’aspiration au changement ont été captés par le nationalisme qui a donné à la question algérienne une réponse politique, laquelle a mené à l’indépendance du pays. Les hommes de ma génération se souviennent de l’effervescence et des mouvements extatiques qui ont précédé et suivi les élections de 1947 et 1948. Le peuple attendait miracle et croyait arracher l’indépendance sans délai : pressions psychologiques, regain de xénophobie, présages et visions se sont multipliés. Dans le canton d’El Harrouch, des paysans affirmaient avoir vu apparaître sur le « Mont des sept dormants », Sayyed Ali (le calife Ali), sur un cheval blanc. Certains l’auraient même entendu appeler à la révolte contre les Français et assuraient qu’il en prendrait la tête. En nombre d’endroits, les sans-travail se sont réunis et se sont répartis les biens des européens. Le partage a suscité des conflits vite étouffés. A Saint-Charles (Djamel Ramdane), un riche propriétaire a offert à la vente une orangeraie, se gardant de traiter avec les acquéreurs musulmans, pour pouvoir la récupérer après le départ des européens. Pourquoi, croyez-vous, que je vous narre ces vieilles histoires ? Pour une raison très simple, à savoir qu’il est absurde de juger un mouvement millénariste, le mahdisme si on veut, comme on juge un parti politique.
Une précision toutefois : le choix, à présent, n’est pas entre modernité et tradition. L’Algérie est prise dans la mondialisation des rapports sociaux. La modernisation y est profonde. C’est pourquoi, il me semble plus pertinent de comparer le mouvement Islamiste avec les mouvements des années 1930 en Allemagne et en Italie.
On perd son temps à exiger des Islamistes un programme parce qu’ils ont besoin d’un mythe et ne peuvent élargir leur base qu’en évitant des revendications précises. On perd encore son temps à risquer un diagnostic clinique sur ses chefs. Quand Ali Belhadj demande aux fidèles de prier en sa faveur pour que Dieu lui donne de la barbe, lui qui est imberbe, cette demande ne tourne pas en sa défaveur. La fonction des glandes sébacées est encore pour beaucoup « un mystère ». On perd enfin son temps à chercher parmi eux des hommes corrompus, des « trabendistes ». La foi du peuple crée ses propres antidotes contre le doute et les arguments de ceux qu’il situe ailleurs. Le seul problème à traiter, c’est la réponse à donner à la crise, c’est la recomposition d’une société disloquée à tous les niveaux.
T.O. : Ne croyez-vous pas que cette dislocation était moindre avant 1979 ?
M.H. : On pourrait croire, à l’examen, que le régime du Président Chadli s’est donné pour tâche unique d’accélérer la dislocation de la société. Boumédiène a poussé à leur logique extrême les tendances, initiées par la colonisation : exode rural, émigration, etc., mais avec la volonté de construire une société industrielle. Boumédiène a échoué. Abdeslam Belaïd a tenté dans deux ouvrages récents de nous expliquer pourquoi. Son travail appelle à un débat. J’y contribuerai. L’héritage de Boumédiène n’était pas facile à gérer mais les moyens existaient pour le faire. Ils ont été gaspillés.
L’ouverture démocratique faite sous la pression d’événements incontrôlés cache une nouvelle forme d’autoritarisme – il ne faut pas confondre démocratie et pluralisme. L’analyse de la constitution, des conditions de l’agrément des partis, le code de la presse, le code électoral, le maintien d’une assemblée FLN sont suffisamment révélateurs. Je passe sur les nombreux traquenards tendus à Ben Bella, le refus de le laisser regagner son pays, etc. Disons en un mot, que le pouvoir s’est concentré au sommet au moment où il a commencé à s’effriter à la base. La corruption y a grandement aidé. L’équipe dirigeante a substitué à un projet de société, en panne sèche, des techniques de manipulations. Au lieu de composer avec les intérêts contradictoires, caractéristiques de toute société, il a en permanence joué les uns contre les autres pour se maintenir et, ainsi, a morcelé les forces politiques. Dans le vide ainsi créé, l’usage du religieux, les solidarités régionales, l’esprit de faction ont naturellement pris une importance particulière, ce qui laisse l’impression désagréable que l’Algérie n’est pas capable d’un développement politique fondé sur le régime représentatif et le suffrage universel. Certes, la tradition autoritaire se retrouve dans tous les mouvements en lice, mais la tâche d’une direction qui se veut démocratique n’est-elle pas de mettre en œuvre des règles de droit qui aident à changer les mentalités ? La démocratie à la Chadli oscille entre la violence et la démission et combine parfois les deux. La grande masse des gens qui n’ont pas été les ennemis de Chadli mais ceux qu’il a déçus l’ont jugé sur des actes. Les Algériens ont besoin d’un projet de société qui puisse, à moyen terme, satisfaire les revendications des plus démunis.
T.O. : L’Algérie a eu un projet : le socialisme. Il n’a rien donné.
M.H. : Vous appelez socialisme ce produit que l’expropriation politique de la classe ouvrière en URSS a légué comme modèle aux pays sous-développés. Ce qui se passe à l’Est nous a délivré de cette mystification que je dénonce depuis toujours, il ne faut pas l’oublier, mais elle n’ébranle pas mes convictions. N’attendez donc pas de moi un éloge du libéralisme.
Dans l’immédiat, il est clair que la lutte contre l’islamisme ne coïncide pas avec une lutte en vue d’objectifs socialistes. Le « socialisme » à la Boumédiène a ligué contre lui toutes les couches de la population ; il a redonné un sens à toutes les revendications libérales et petites bourgeoises et a engendré une opposition au sein de laquelle la classe ouvrière, privée depuis des décennies de toute représentation réelle, tend à s’effacer. L’ouvrier n’est pas en mesure de se représenter comme membre d’une classe spécifique. Il est donc vulnérable aux sollicitations de l’islamisme comme on l’a vu à Constantine et à El Hadjar.
Les socialistes se savent minoritaires et sans grande influence. Ils savent que leurs objectifs sont inaccessibles. Ils vont donc à contre-courant, mais leur préoccupation majeure est de concourir à créer une situation qui permette aux forces sociales de se resituer les unes par rapports aux autres.
T.O. : Une dernière question. Tout au long de cet entretien, n’avez-vous pas été un peu trop dur envers les Islamistes ?
M.H. : Je peux me le permettre. Contrairement aux nouveaux démocrates, je les ai défendus lorsqu’ils étaient persécutés. En 1986/1987, lors du procès Mustapha Bouyali, mes amis, Me Zahouane et Me Fathallah en accord avec moi, ont été parmi les avocats qui ont assuré la défense des 206 accusés. Je n’ai donc pas de complexe à ce sujet.
Propos recueillis par Karim Benferhat

Vous devez être connecté pour poster un commentaire.