Déclaration de Mohammed Harbi parue dans Sous le drapeau du socialisme, n° 116-117, novembre 1990

Après dix-sept ans d’exil, précédés de plusieurs années de prison sans jugement, je peux retrouver mon pays, en toute liberté.
Tout au long de cette épreuve, j’ai refusé les offres d’émissaires de l’État venus me proposer de troquer des privilèges contre le renoncement à mes droits. J’estimais, j’estime encore, que la démission morale commence avec l’acceptation de placer le droit de l’État au-dessus de celui des citoyens.
Je milite depuis quarante-deux ans. Même quand les circonstances exceptionnelles – guerre d’indépendance, luttes civiles – m’ont contraint à des détours, j’ai toujours défendu le droit pour tous, et d’abord pour mes adversaires, de penser autrement.
L’histoire en mouvement a fait de moi un militant et un dirigeant du FLN de 1955 à 1965. À ce titre, je partage certaines erreurs de cette période, celles que je combattais déjà : liquidations physiques des adversaires politiques, attentats aveugles et tortures… nationalisation des petits commerces, etc., et celles que je me reconnais aujourd’hui : un certain romantisme, une transfiguration de la réalité au nom du peuple ou de la classe ouvrière.
Le 19 juin 1965, après le coup d’État du colonel Boumedienne, j’ai pris acte de l’échec de mes efforts. La contradiction entre mon analyse conceptuelle qui postulait l’évolution vers un système de type bureaucratique, et mon but politique, rénover le FLN, m’apparut clairement. Je me suis alors délesté de mes illusions et j’ai décidé de ne plus participer à un jeu politique fondamentalement corrompu. J’ai alors renoncé à un type d’action, qui me paraissait dérisoire, dans un système où on m’offrait d’être ministre, ambassadeur, directeur de société mais jamais véritablement citoyen.
Ce système, qui triomphait avec le coup d’État du 19 juin, était présent dans toutes les politiques des directions du FLN depuis sa fondation. Jamais une mesure prise en apparence collectivement ne l’a été réellement. Toujours des manœuvres subreptices préparaient les décisions et les débats ne servaient qu’à consacrer la manipulation. Les adversaires du FLN étaient à son image. Les discours différaient mais les pratiques étaient les mêmes. À travers ces pratiques, c’est le rapport de toute notre société à la liberté qui est posé.
Notre pays a besoin d’une réforme intellectuelle et morale, d’une réflexion sur soi qui cesse d’imputer tous nos maux aux dynamiques du dehors. La fascination pour le pouvoir, l’aspiration à la puissance, l’identification aveugle à la collectivité, le mépris du travail et des faibles, l’admiration pour les modèles d’autorité et les hommes forts, enfin, sont des obstacles dont nous devons prendre conscience si nous voulons créer un climat propice à la démocratie. Être démocrate, ce n’est ni méconnaître les droits de l’individu, ni avaliser sans esprit critique les options de la majorité.
Être démocrate, pour moi, n’a jamais été contraire à mon engagement socialiste. Socialiste j’étais et je le reste. Mais que faut-il entendre par là ? La possession d’un savoir scientifique de l’Histoire de la société ? Certainement pas. Mais un engagement politique et moral contre un monde caractérisé par la séparation entre riches et pauvres, oppresseurs et opprimés, dirigeants et dirigés, les uns possédant la richesse, la culture et le pouvoir, les autres démunis ou exclus de ces privilèges. Le socialisme vit et vivra partout où persiste l’exploitation du travail. L’expérience algérienne s’est réclamée de cet idéal mais en mettant la classe ouvrière sous surveillance et en coulant le capitalisme bureaucratique dans le moule du vocabulaire socialiste.
Mes textes nombreux l’attestent. Je n’ai jamais vu dans l’étatisation telle que l’Union soviétique l’offrait, un modèle à prendre. Je n’ai pas cru, non plus, que seule la propriété privée correspondait à l’économie de marché. On comprendra mieux, dès lors, pourquoi la privatisation n’est pas à mes yeux une panacée.
La médecine de choc des recettes libérales pénalise les plus démunis, réduit à néant leur pouvoir d’achat, génère l’exclusion et risque, si l’on n’y prend garde, de compromettre l’autonomie nationale de décision. Tout se passe comme si la politique du gouvernement ne défait des nœuds que pour en nouer d’autres. Si le tissu social continue à se déchirer en profondeur, si le sort des classes populaires continue à se dégrader, nous courons droit vers des luttes civiles préjudiciables à tous.
Jamais les tâches de réflexion n’ont été aussi lourdes et difficiles. Notre société est confrontée à des questions majeures qui relèvent de la représentation que lui donne une vision mythique du passé. Si nous ne voulons pas que le tribalisme politique devienne notre lot quotidien et mette en péril notre unité, il nous faut le repenser. Notre peuple, ce devrait être une banalité de le dire, ne correspond pas à l’image qu’en donne l’idéologie patronale des années 1970 qui était le reflet inversé de l’idéologie coloniale. C’est là un regard sur l’histoire, non l’histoire elle-même.
Les repères d’identité que nous ont transmis nos aînés ont inscrit le religieux au cœur du politique et ont hypothéqué l’un et l’autre. Ils nous empêchent de nous tourner vers l’avenir et de créer une culture algérienne nouvelle à partir de notre diversité. Ils nous incitent à confondre État, communauté religieuse et nation, à ne pas distinguer le citoyen du croyant et à refuser aux femmes l’égalité avec les hommes. Or, la nation, c’est la société de tous les Algériens, c’est la société civile dans toutes ses composantes.
L’Algérie existe et vit mais l’algérianité n’est pas donnée une fois pour toutes. Elle est à inventer dans la bataille de tous les jours. Dans le cadre d’un Maghreb uni.
J’appelle tous mes compatriotes à y contribuer, à le faire sans a priori partisan et à s’orienter vers un large rassemblement politique et social pour consolider la démocratie et faire face aux grands enjeux mondiaux ; en un mot préparer l’Algérie et le Maghreb à entrer dans le XXIe siècle.
le 24 octobre 1990
Mohammed Harbi

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