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Mohammed Harbi : Marx, courants de pensée marxiste et question nationale

Exposé de Mohammed Harbi au séminaire « marxiste critique » organisé à Athènes en juin 1983 par le cercle Protagoras et paru dans Sous le drapeau du socialisme, n° 95-96, décembre 1983-janvier 1984

Je commencerai mon exposé par une remarque introductive. Il ne s’agit pas ici de restituer d’une manière exhaustive les discours de Marx et des marxistes sur la question nationale, il existe sur ce point d’excellents travaux, notamment ceux de Georges Haupt. Mon propos est d’en dégager seulement la « substantifique moelle » et d’en jauger l’adéquation à la réalité d’aujourd’hui. Je procéderai par constat pour mieux éclairer le sujet.

1 – La question nationale qui s’est imposée au XIXème siècle en Autriche-Hongrie, dans l’empire des tsars et dans les Balkans a gagné au XXème siècle de nouvelles aires, notamment dans le monde colonial. Elle se pose encore dans de nombreuses contrées et alimente nombre de conflits locaux. Citons pour mémoire quelques exemples : la Chine (problème de Taïwan), l’Allemagne et la Corée (existence de 2 États séparés). Ces cas se posent dans le cadre du conflit Est-Ouest. D’autres soulèvent la question de la nationalité, à l’exemple de l’Erythrée, des Kurdes, etc … Quels que soient les cas de figure, la question nationale ne cesse de s’imposer à nous. On peut dire, sans risque de céder à l’outrance, que les révolutions à finalité socialiste qui se sont produites ici et là, ont exploite a fond la question nationale (URSS, Yougoslavie, Chine, Vietnam). Allons plus loin. La Commune de Paris, qui a servi de laboratoire à Marx pour élaborer son modèle de reconstitution de l’unité de la société déchirée par les contradictions du capitalisme, n’avait-elle pas une dimension nationale incontestable ? En apparence, le cours de l’histoire semble rythmé par les grands affrontements nationalistes. Aujourd’hui encore, sous nos yeux, des Etats qui se réclament de l’internationalisme prolétarien s’opposent dans leur volonté de puissance (affrontement entre la Chine et l’URSS, invasion du Cambodge par le Vietnam, querelles en Europe centrale sur le sort des minorités, etc … ). Ces données font dire aux critiques du marxisme que l’internationalisme n’est qu’une utopie et que les divisions et les luttes nationales sont plus efficaces que la lutte des classes. Nous ne sommes pas, bien sûr, dupes de cette argumentation qui confond allègrement la société et l’Etat, ne distingue pas dans les conflits ce qui relève des luttes nationales et ce qui relève de l’intérêt de l’État.

2 – Une réflexion sur la question nationale doit revenir aux conditions dans lesquelles elle a été formulée. C’est au XIXème siècle que l’identification de l’État et de la nation a vu le jour. A cette même époque, pourtant, le philosophe allemand Herder affirmait que l’Etat-nation provenait d’une usurpation, d’une contrainte faite au peuple. Selon lui, l’État pouvait être l’émanation d’une nation mais pas son essence. Ses idées allaient à contrecourant. Peu à peu, des éléments spécifiques de la philosophie historiquement située de la bourgeoisie européenne (équivalence entre l’État, la nation et le marché , productivisme) ont été abusivement considérées, comme des universaux.

Que voyons-nous aujourd’hui ? Les revendications minoritaires culturelles, linguistiques et politiques mettent en cause l’identification de l’État et de la nation. Ce constat est vrai pour les nations que Hegel estimait être des nations historiques parce qu’elles disposaient d’un État (France, Espagne, etc … ). Il l’est également pour les nations « sans histoire » ainsi dénommées parce qu’elles ne disposaient pas d’un Etat conforme aux normes européennes. Notons au passage que cette différenciation spécieuse se retrouve chez Engels et plus tard chez Staline et ses adeptes. C’est dire que par certains de ses aspects, le marxisme est resté tributaire de l’idéologie bourgeoise.

3 – L’émergence du tiers-monde a mis à rude épreuve les idées dominantes sur la question nationale. Partout la réaction à la domination du capitalisme occidental a débouché sur la formation d’Etats nouveaux. Ces Etats, constitués dans les conditions de l’internationalisation du capital, sont sous des formes diverses assujettis à la domination impérialiste. A quelques exceptions près, ils ne sont l’expression ni d’un seul peuple, ni d’une seule culture. D’une manière générale, les nationalités nouvelles sont le produit de nationalismes sans nation. Il en est ainsi de la plupart des pays d’Afrique et d’Amérique latine. On trouve par contre, dans le tiers-monde, des nations partagées entre plusieurs Etats. Les Touaregs sont partages entre le Mali, le Niger, l’Algérie et la la Lybie ; les Kurdes entre l’URSS, la Turquie, l’Iran, l’Irak et même la Syrie. On peut citer d’autres exemples et notamment celui des Indiens en Amérique latine.

4 – Aucun pays dit socialiste n’a donné une réponse satisfaisante au problème des minorités nationales. En URSS comme en Chine, leur assimilation demeure l’objectif des pouvoirs en place. Les constatations que nous avons faites nous inclinent à revoir d’un œil neuf la question nationale. Une réévaluation prenant en considération l’expérience historique est indispensable.

Avant d’en esquisser les bases, il nous faut nous arrêter un moment à l’héritage marxiste et d’abord à celui des fondateurs, Marx et Engels.

5 – Les marxistes comme leurs adversaires sont d’accord sur un point : il n’y a ni chez Marx, ni chez Engels de théorie de la nation. Leurs écrits sur la question nationale, tributaires des circonstances, n’ont pas la cohérence que beaucoup leur prêtent. On y trouve cependant des points de repère qui, tous, vont à l’encontre des visées exclusivement nationalistes.

Commençons par Marx. On sait, cela a été déjà dit et répété ces jours-ci, que Marx part de l’internationalisation du capital par le mode de production capitaliste et de la formation d’un marché mondial favorable à l’interdépendance entre les nations et à l’uniformisation de la production des conditions d’existence. Dans un tel contexte, la classe ouvrière, parce que dépossédée, est contrainte de dépasser les horizons de l’intérêt privé et d’accéder à l’idée de la solidarité. L’internationalisme est une manifestation de la conscience de classe. Il n’est rien d’autre.

« La nationalité de l’ouvrier, écrit Marx, n’est pas française, ni anglaise, ni allemande, c’est le travail, l’esclavage libre, le marchandage de soi-même. Son gouvernement n’est pas français, ni anglais, ni allemand, c’est le capital. Son atmosphère nationale n’est pas française, ni anglaise, ni allemande, c’est l’atmosphère de l’usine. Le sol qui lui appartient en propre n’est pas le sol français, ni anglais, ni allemand, il se trouve quelques pieds sous terre ».

Cette formulation abrupte, qui ne fait aucune place au champ des formations collectives (famille, communauté rurale, champ linguistique et politique) date de 1845 (cf. « Critique de l’économie politique » ).

Marx croit que la révolution est imminente. La victoire du prolétariat sur la bourgeoisie devait donner le signal de la libération de toutes les nations opprimées (cf. Discours du 29 novembre 1847 à Londres, lors de la commémoration du soulèvement polonais de 1830). La révolution de février 1848 le confirme dans sa conviction. Il est plus que jamais persuadé que « la grande industrie moderne démolit les frontières nationales et efface les particularités locales dans la production, les rapports sociaux et le caractère de chaque peuple » (cité par Maximilien Rubel, in « K. Marx, essai de biographie intellectuelle ». Marcel Rivière, 1971, page 258). Des révolutionnaires éminents se sont crispés sur l’aspect économiste de la pensée de Marx. Il faut souligner, à leur décharge, que la réflexion de Marx et d’Engels sur la question nationale et leurs échanges épistolaires sur ce même sujet n’ont été connu que bien tard.

6 – En effet, c’est dans le feu des batailles politiques pour la formation et l’enracinement d’un parti ouvrier que Marx et Engels vont rencontrer la complexité de la question nationale. Les problèmes de la Pologne et de l’Irlande leur servent de laboratoire. A la lumière de leurs écrits on se rend compte qu’ils ne sous-estimaient ni la nation, ni le problème nationale mais ne les abordent jamais en eux-mêmes. Leurs prises de position restent toujours [éclairées] par des conditions stratégiques. Selon les fondateurs du marxisme,

« deux nations ont non seulement le droit mais le devoir d’être nationales avant d’être internationales : les Irlandais et les Polonais. C’est lorsqu’ils sont nationaux qu’ils sont le plus internationaux » (Lettre d’Engels a K. Kautsky le 7 février 1882).

Pourquoi l’exception pour ces deux nations puisque Marx et Engels ne sacrifient pas au principe des nationalités et dénoncent pêle-mêle les Slaves qui aspirent à la nationalité, Mazzini qui prône l’unité nationale en Italie, etc … ? C’est parce que la Russie qui tient la Pologne sous son joug est le centre de la contre-révolution et l’Angleterre le centre virtuel d’une révolution ouvrière.

« Je suis de plus en plus arrivé, écrit Marx à Kugelmann (29 novembre 1869), à la conclusion, et il ne s’agit que d’inculquer cette idée à la classe ouvrière anglaise, qu’elle ne pourra jamais rien faire de décisif en Angleterre tant qu’elle ne rompra de la façon la plus nette dans sa politique irlandaise, avec la politique des classes dominantes, tant qu’elle ne fera pas non seulement cause commune avec les Irlandais mais tant qu’elle ne prendra pas l’initiative de dissoudre l’union réalisée en 1801 pour la remplacer par des liens fédéraux librement consentis. Il faut tendre à ce but, non du point de vue de la sympathie pour l’Irlande, mais comme une revendication du prolétariat anglais … Tout mouvement est paralysé par le conflit avec les Irlandais qui forment en Angleterre une fraction très importante de la classe ouvrière ».

Marx réalise clairement que le nationalisme, quand il devient obsessionnel, détourne de la lutte des classes.

« Aussi longtemps qu’un peuple viable est enchaîné par un conquérant extérieur, il utilise obligatoirement tous ses efforts, toute son énergie contre l’ennemi extérieur ; sa vie intérieure est paralysée, il est incapable d’œuvrer à son émancipation sociale ».

Pourquoi Marx ne déduit-il pas de ce raisonnement l’idée du passage à la libération sociale par la libération nationale ? Parce que le centre de la révolution se trouvant dans les grands pays industriels, le prolétariat est considéré comme le moteur d’une révolution imminente et la clé de la libération de tous. Il en résulte nécessairement une hiérarchisation des luttes et, par voie de conséquence, une sensibilité moindre aux mouvements nationaux. La conception « capitalo-centrique » et linéaire de l’histoire rendait inéluctable la subordination de la résolution du problème des nationalités à la révolution ouvrière. Il ne faut donc pas s’étonner si les idées prémonitoires et anticipatrices formulées par Engels ont été stérilisées par la considération selon laquelle la question nationale était une « affaire purement bourgeoise ».

7 – L’œuvre d’Engels renferme, ça et là, des éléments de rupture avec cette vision linéaire de l’histoire.

a) Dans son histoire inachevée de l’Irlande, Engels montre que la situation coloniale modifie le cours de l’histoire. Traitant des rapports entre l’Angleterre et l’Irlande, il suggère la constitution d’une Fédération entre les deux pays sans exclure l’indépendance de l’Irlande car les Irlandais, contrairement aux Angles, aux Saxons et aux Normands sont

« devenus si peu anglais … que les Polonais ne sont devenus des Russes de l’Ouest … alors tous les prétextes géographiques du monde ne suffisent pas à démontrer cette vocation anglaise pour la conquête de l’Irlande ».

Cette analyse, Engels ne l’étend pas aux soulèvements des Algériens, des Indiens et des Egyptiens contre leurs dominateurs français ou anglais. Pour l’Europe, la question coloniale n’est pas encore à l’ordre du jour. Dans toutes ses composantes sociales, elle se vit comme locomotive traçant aux autres la voie à suivre. Toutefois, l’histoire de l’Irlande d’Engels recèle en elle deux idées-forces. D’une part, elle montre que dans des circonstances historiques données, la différence peut déboucher sur un irrédentisme. D’autre part, elle propose une solution ouvrière à cet irrédentisme, la Fédération entre deux pays, sur un pied d’égalité.

b) Dans les brouillons de la correspondance avec Vera Zassoulitch (1881), Engels admet l’idée d’une histoire plurilinéaire et réserve à l’Europe occidentale la voie de développement capitaliste. La réflexion se situe dans le prolongement des travaux de Marx sur le « mode de production asiatique ». Malheureusement, les intérêts politiques de l’Etat soviétique n’ont pas permis d’approfondir la recherche sur ce point. On sait qu’en 1931, en pleine période stalinienne, la conférence de Léningrad sur le mode de production asiatique considèrera comme politiquement nuisible le concept « asiatique ». Et, quand, dans les années 1950, le débat rebondira, le courant stalinien s’évertuera à le canaliser et à en émousser les aspects corrosifs.

c) Dans « L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat » (1884), Engels reconnait le rôle de la reproduction sociale, indissociable mais non assimilable à la production et à la reproduction économique. Cette reconnaissance qui permettait de dépasser les hypothèques de l’économisme et de porter un regard plus approprié sur la question nationale en Europe et surtout dans les pays extérieurs au monde occidental est restée sans suite. Il y a à cela une raison qui me semble fondamentale : la conception linéaire du progrès, l’impact de l’évolutionnisme et du darwinisme sur les penseurs du XIXème siècle. Comme tous les visionnaires, Marx et Engels ne pouvaient s’arracher entièrement à leur époque. Ils ont bénéficié de ses apports et ont partagé ses préjugés. Certains de leurs jugements sur les peuples conquis par l’Europe sonnent mal aujourd’hui à nos oreilles.

En définitive, Marx et Engels distinguaient la nation, catégorie du capitalisme ascendant, donc transitoire à leurs yeux de la nationalité qui plonge ses racines dans l’histoire. Ils établissaient également une différence entre pays oppresseurs et pays opprimés mais subordonnent la question nationale à la victoire du prolétariat considérée comme imminente. Engels ajoute à cette pétition de principe une nuance de taille : évoquant la question des colonies, il estime que les possessions coloniales devront être prises en charge par le prolétariat aussi rapidement que possible et conduits à l’indépendance.

« Une seule chose est sûre, écrit-il, le prolétariat victorieux ne peut faire de force le bonheur d’aucun pays étranger, sans par là même nier sa propre victoire ».

Aucun pays dit socialiste n’a tenu compte de cette clause qui, seule, donne une légitimité socialiste à une entreprise de libération sociale.

8 – L’idée que la nation est une catégorie du capitalisme ascendant et que la réalisation de la nationalité venait, dans la hiérarchie des luttes, après les luttes prolétariennes constitue le socle à partir duquel, dans des conditions historiques transformées, les candidats à l’héritage de Marx vont poursuivre le débat sur la question nationale. Au début du XIXème siècle, le parti ouvrier était une mince avant-garde en butte à la répression. Les classes ouvrières étaient encore en formation, les leaders souvent recrutés parmi des artisans qualifiés étaient des travailleurs cosmopolites passant, selon le désir ou la nécessité, d’un pays à l’autre. De fait, les associations ouvrières ont un caractère multinational. On comprend pourquoi, dès lors, la Ière Internationale ne s’est pas établie à partir de bases nationales. A la fin du XIXème siècle et au début du XXème, la situation change : le mouvement ouvrier prend une grande importance en Europe. Ici et là, ses représentants font irruption dans les institutions. On assiste d’une part à une « nationalisation » des classes ouvrières des pays industriels (Allemagne, Angleterre) et d’autre part à des mouvements de population sans précédent en Autriche-Hongrie et en Russie. Dès lors, la stratégie de la lutte pour le socialisme va se trouver confrontée au problème de la nation et à la question nationaliste. Théoriciens et leaders du mouvement ouvrier s’en emparent. Citons pour memoire Kautsky, Rosa Luxembourg, Ber Borochov, Otto Bauer, Medem, Strasser, Pannekoek, les militants Juifs du Bund et plus tard Lénine et Staline. La richesse et la complexité des débats m’obligent à en rendre compte partiellement et indépendamment de toute chronologie. Je sais que ce n’est pas sans dommage mais je ne peux transcender les contraintes du temps qui m’est imparti. J’évoquerais ici les principaux courants de pensée.

9 – Je commencerai par celui qu’incarnait Karl Kautsky, théoricien auquel empruntera beaucoup, tout en le dévalorisant parfois injustement, l’école bolchévique.

Dans un article publié en 1883 dans la « Neue Zeit » sur la nationalité moderne, Kautsky souligne que l’État national est la forme de l’État moderne. Il admet toutefois qu’aucun Etat n’embrasse la nation entière et essaye, dans sa démonstration, de pallier la sous-estimation par Marx et Engels de la question nationale, question du présent et non « du passé ». Kautsky fait état du sentiment national qui, selon lui, « agit sans lien avec le développement économique » et met en relief le rôle de l’intelligentsia « principale porteuse de la revendication nationale » pour que sa promotion se réalise dans le cadre de l’État. Kautsky substitue à l’internationalisme prolétarien version Première Internationale, l’idée de solidarité entre nations « en devenir socialiste » parce que les intérêts du prolétariat et ceux de la nation ne cessent de converger davantage. Tout en reconnaissant la croissance de l’antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat, Kautsky s’achemine vers l’idée de l’intégration de la classe ouvrière à l’Etat. A l’instar des fondateurs du marxisme, il croit à l’internationalisation libre-échangiste et à l’interdépendance des nations par l’intermédiaire du marché. La bourgeoisie ayant recours au protectionnisme devient réactionnaire. C’est donc au prolétariat d’achever l’œuvre du capital. Devenant nationale, la classe ouvrière sacrifie au consensus et met en danger la solidarité internationaliste.

10 – Rosa Luxembourg est, de tous les théoriciens, celle qui reste le plus fidèle à la méthode de Marx. Comment articuler la lutte nationale et la lutte du prolétariat ? Selon quel ordre de priorités doit-on agir ? Rosa Luxembourg précise sa position à propos de la question polonaise (1896-1897). Contrairement à Marx, elle rejette l’indépendance de la Pologne et soutient les nationalités des Balkans. Sa perspective se fonde sur le développement du capitalisme en Russie et l’imminence de la révolution dans ce pays. Tout en appelant de ses vœux la transformation de l’empire russe en une république démocratique qui abolirait l’oppression nationale, elle s’oppose à toute russification de la Pologne et prône l’autonomie culturelle. Hostile à tout séparatisme national Rosa Luxembourg craint par dessus tout l’enfermement nationaliste qui, sous le couvert de principes d’organisation, commençait à gagner les secteurs de la IIème internationale. Mais ses positions ne sacrifient ni les principes démocratiques, ni les cultures minoritaires.

11 – Parmi les courants socialistes, les austro-marxistes, les Juifs du Bund et les Arméniens ne considéraient pas la question nationale comme un problème de second ordre. Alors que les Arméniens et les bundistes défendaient l’idée d’une nation extraterritoriale, représentants de communautés éparpillées, ils séparaient l’idée de nation de celle de territoire. Leur vision s’inspirait d’idées défendues en Autriche par Karl Renner.

Les austro-marxistes avaient dès 1897, sous la pression des nationalités ruthène, polonaise, italienne et slovène renoncé au centralisme pour s’organiser sur une base fédérale. Ils étaient en majorité d’accord pour rejeter le séparatisme et créer un État fédéral des nationalités dans lequel le principe territorial se combinerait au principe linguistique afin que soient respectés dans chaque « land » les droits culturels des minorités.

Au sein des austro-marxistes, Bauer a une place à part. Ses travaux sur la question nationale sont d’une actualité brûlante. Bauer, contrairement aux leaders d’autres courants de pensée marxiste, traite de la nationalité pour elle-même. Il rompt, à cet égard, avec la pensée évolutionniste et économiste et accorde une place importante à la culture « … la diversité de la communauté culturelle sépare rigoureusement, malgré le mélange des sangs, les nations ». Parce que la nation historiquement constituée ne détient pas la culture, l’évolution est plurilinéaire. En conséquence, l’internationalisme doit prendre en considération les cultures nationales, défendre l’autonomie culturelle, s’il ne veut pas dégénérer en « cosmopolitisme utopique » et s’écarter de la démocratie politique. Otto Bauer a été souvent accusé de sous-estimer les oppositions de classe et l’uniformisation résultant du capitalisme. Mais quiconque veut aujourd’hui se pencher sur la crise de l’État-nation devra se référer à ses travaux.

12 – Le courant d’inspiration léniniste a une approche instrumentale de la question nationale. Lénine mesurait la force explosive de la lutte des nationalités. Son but immédiat est la révolution en Russie et dans cette perspective la question nationale joue un rôle révolutionnaire. L’internationalisme est du côté des peuples opprimés.

En conséquence, Lénine défend le droit des peuples à l’auto-détermination mais en l’assortissant d’une réserve : le droit à la séparation ne doit pas être confondu avec l’opportunité de se séparer. C’est qu’à l’instar de Kautsky, Lénine a une préférence pour les grands Etats.

« Pour autant, écrit-il, que diverses nations constituent un seul État, les marxistes ne préconiseront en aucun cas ni le principe fédératif, ni la décentralisation. Un grand Etat centralisé constitue un énorme progrès historique conduisant du morcellement moyennâgeux à la future unité socialiste du monde entier, et il n’y a pas, il ne peut y avoir d’autre voie vers le socialisme que celle passant par un tel Etat (indissolublement lié au capitalisme) ».

Malheureusement, le centralisme de parti et son pendant, le centralisme d’Etat, constitueront un obstacle infranchissable à l’affirmation de l’autonomie régionale que recelait le programme léniniste. Lénine s’en apercevra en 1922 et défendra contre Staline l’égalité entre les nations regroupées sous la direction de l’Etat soviétique.

Les théories de Staline sur la question nationale ont été longtemps considérées comme l’expression la plus authentique du marxisme. Il s’agissait en fait d’un essai de définition de la nation, amalgamant des idées empruntées à Kautsky, Bauer, Medem et Ber Borochov.

A la lumière des positions des courants de pensée marxiste, quelques conclusions s’imposent d’elles-mêmes.

– Si l’on excepte le cas particulier d’Otto Bauer, les marxistes dans leur majorité établissent une équivalence entre l’État, la nation et le marché. L’Etat symbolise l’avènement national, généralise une langue et entretient une idéologie dominante. Cette vision épouse la ligne de développement des grandes nations d’Europe. Mais elle ne permet d’expliquer ni l’apparition des Etats nouveaux, ni l’aspiration à la nationalité de communautés éparpillées (Juifs hier, Palestiniens et Arméniens aujourd’hui). L’avènement de nouvelles entités nationales ou étatiques s’est faite contre l’impérialisme et en dehors d’une croissance capitaliste ayant une réelle consistance. La prise en considération de la question nationale n’a pas affaibli l’internationalisme comme le pensaient nombre de théoriciens marxistes. Ce n’est pas en voyant partout des mouvements nationalistes portés par des bourgeoisies ou en dissociant question nationale et question sociale au profit d’un ordre de priorité abscons que l’on peut faire avancer le socialisme. « La cause des travailleurs est la cause de l’Irlande. La cause de l’Irlande est la cause des travailleurs. On ne peut pas les séparer », disait James Conolly en 1916. Les expériences chinoise et vietnamienne montrent bien que, dans des conjonctures déterminées, le radicalisme national se nourrit de la question sociale et la place au premier plan de ses préoccupations. De ce fait, l’affirmation du principe d’auto-détermination est le moyen le plus sûr pour faire avancer la cause du socialisme.

– La bourgeoisie a dans le cours de son développement suscité un monde d’Etats-nations. Dans son sillage, toute nationalité a, pour accéder à l’existence, revendiqué un Etat. Ce n’est pas une raison pour confondre une réalisation de la bourgeoisie avec des phénomènes profondément enracinés dans l’histoire. Le but du socialisme n’est pas de reconduire l’état de choses créé par la bourgeoisie, mais il ne peut créer une situation nouvelle qu’en permettant l’épanouissement, sans entraves, des nationalités. L’expérience des pays dits socialistes montre que la voie des grands ensembles centralisés par le parti et par l’État n’arrive pas à dépasser la relation créée par la bourgeoisie. Le socialisme ne peut être qu’une fédération d’unités autogérées. Dans un tel contexte, les nationalités pourront se développer sans reproduire l’Etat-nation, et le temps aidant l’idée même de minorité tendre à s’effacer si chacun peut déterminer librement son destin.

– Il ne faut pas confondre internationalisme et universalisme niveleur. Partout où les réalités nationales sont évacuées au profit d’une vision idéologique des classes, le nationalisme pointe le bout du nez. Expliquer les formations nationales par le mode de production capitaliste et s’attacher exclusivement aux faits de classe et à leur détermination par l’économie, c’est ne pas tenir compte d’une dimension fondamentale de la socialité, celle qui a trait au mode premier d’intégration à la société.

« L’économisme marxiste, souligne René Gallissot, a réduit l’histoire à la succession de modes de production, l’ensemble des relations sociales aux rapports de production, chaque société en classes. Il n’y a plus d’hommes en génération … plus de réseaux collectifs dans lesquels les hommes se reproduisent eux-mêmes, etc … »

On néglige ainsi « les systèmes de relations que constituent familles et communautés locales, tribus et régions, qui se répercutent aujourd’hui à l’intérieur de l’Etat-nation » (cf. « Problématique de la nation : mouvement ouvrier, nations et nationalités », document ronéotypé).

M. HARBI