Entretien paru dans Noir et Rouge, n° 6, septembre-octobre 1987

Noir et Rouge : Pourquoi avoir donné naissance à cette association ?
Nanas Beurs : Nous l’avons créé le 3 juillet 1985 pour lutter contre l’oppression spécifique des femmes maghrébines, qu’elles soient immigrées ou issues de l’immigration. Notre bataille contre l’oppression, qui se déroule dans la réalité quotidienne, nous a conduites, au départ, à venir en aide aux femmes qui, du fait du regroupement familial, se retrouvaient du jour au lendemain, sans l’avoir en général voulu complètement déracinées et isolées. Quel traumatisme, en effet, que de quitter son village, sa famille, tout son environnement culturel pour une grande ville d’un pays dont on ignore la langue et les coutumes !
Puis, portées par le « mouvement pour l’égalité des droits et contre le racisme », nous avons mis l’accent sur la nécessité de l’égalité face à l’éducation. Nous sommes donc intervenues auprès des jeunes, en particulier des lycéennes, abordant avec elles les problèmes d’éducation, d’orientation scolaire, de droit mais également de sexualité et de contraception.
Actuellement, il n’est pas de semaines sans que plusieurs filles de la « deuxième génération » ne prennent contact avec nous. Elles témoignent de leur vie, et constamment revient le conflit avec la famille qui les élève, en vue du mariage, dans l’Honneur de la tradition, les surveillant sans cesse et usant de la menace comme de la violence. Quelles solutions pour ces filles mises dans l’impossibilité de concilier mœurs traditionnelles (représentées par la famille qui refuse le dialogue) et désir d’une vie plus émancipée (incarnée par la société européenne qui les entoure) ? Trop souvent, pour s’en sortir elles rompent de façon dramatique et c’est la fugue, la fuite dans la drogue avec la prostitution à la clé, quand ce n’est pas le suicide. Notre association est là pour essayer de venir en aide à ces filles, pour leur permettre de vaincre le désespoir.
| Contre le sexisme contre le racisme |
| Le sexisme se conjugue avec le racisme. A la haine de l’autre se rajoutent le mépris et la haine de la femme. Le racisme est un crime contre l’humanité, le sexisme l’est tout autant. Si la dignité doit être reconnue à tout être humain quelle que soit sa race, elle doit l’être également quel que soit son sexe. |
Noir et Rouge : Quels sont vos moyens ?
Nanas Beurs : Limités. Il nous faudrait un local assez grand où nous pourrions organiser l’accueil en particulier des fugueuses (les héberger quarante-huit heures le temps de discuter, de faire le point, de trouver une solution à court ou à moyen terme). Un local nous permettrait également de développer notre centre de documentation sur les femmes maghrébines en facilitant la consultation des ouvrages que nous avons commencé à recueillir. Ce centre correspond à un besoin, celui de femmes du Maghreb qui veulent connaître et faire connaître leur Histoire, actuellement niée car oubliée ou mal connue.
Nous avons d’autres projets en tête. Nous aimerions créer des ateliers d’expression corporelle valorisant un autre moyen de communication que la parole et nous aidant à mettre à jour certaines de nos potentialités ignorées. C’est d’autant plus important que, femmes et maghrébines, nous avons subi dès notre plus tendre enfance un conditionnement de nos attitudes physiques, certaines étant réprimées, d’autres valorisées. Un prolongement naturel de cette activité serait la réalisation de films vidéo que nous nous chargerions de faire circuler pour révéler certaines réalités de la vie des femmes maghrébines. Un projet de journal est également dans l’air, dont le premier numéro sera sans aucun doute largement consacré à des témoignages
Enfin, il faut noter que l’association s’agrandit et sort de Paris puisqu’une antenne a été créée à Boulogne et qu’une autre est en train de se mettre en place dans les quartiers nord de Marseille.
Pour tout contact :
Les NANAS BEURS
c/o CAIF,
46 rue de Montreuil,
75011 Paris.
Permanences
du lundi au vendredi
de 15 h à 19 h
à la Maison des femmes,
8 cité Prost,
75011 Paris
tél. : 43 48 24 91.

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