Article de Roger Hagnauer paru dans La Révolution prolétarienne, n° 598, novembre 1973 ; suivi de « Hommage à Magdeleine Paz » par Eugène Sauvé, La Révolution prolétarienne, n° 599, décembre 1973

Il y a plus d’un demi-siècle, perdu dans la salle de la Bellevilloise, au milieu d’un public presque exclusivement ouvrier, je vis et j’entendis pour la première fois celle que l’on connaissait alors sous le nom de Magdeleine Marx. Cette grande et belle femme à longue robe noire, offrait à ces travailleurs, figés dans un ravissement silencieux, des phrases harmonieuses, prononcées d’une voix réservée, presque timide, où frémissaient toutes les souffrances des peuples à peine sortis des cauchemars de la guerre …
Sa discrétion ne traduisait aucune hésitation devant les responsabilités périlleuses. Son talent littéraire lui aurait permis de disputer leurs lauriers aux romancières de notre temps aux réputations plus ou moins justifiées.
Mais elle voulait servir et militer. Elle fut l’une des premières à nous familiariser avec les géants du bolchevisme, dans une série de reportages étincelants réunis sous le titre : « C’est la lutte finale ». J’ai gardé aussi le souvenir de pages brûlantes sur l’atroce misère des peuples du Proche-Orient. Comme Simone Weil, elle voulut connaître par expérience directe la vie des ouvrières d’usine et elle en tira d’autres pages où sa sensibilité faisait vivre une réalité accablante.
Sous le nom de Magdeleine Paz, elle collabora à la « R.P. » et milita au sein de l’opposition communiste. Courageusement, face à la meute stalinienne, dans un congrès d’intellectuels – mis en scène par d’habiles agents de Moscou – elle fut la première à poser le cas de Victor Serge, emprisonné en URSS et son initiative audacieuse fut certainement efficace. Elle fut encore avec Jeanne Alexandre et Yvonne Hagnauer l’une des fondatrices de Septembre 1938, ligue de femmes pacifistes.
Après la guerre, elle ne cessa pas de s’employer modestement et jusqu’à la fin travailla pour vivre tout simplement. C’est ainsi qu’elle donna des causeries régulières à la Radio. Mais elle participait encore bénévolement à des œuvres humanitaires.
Elle nous a quittés définitivement en septembre dernier.
Et jamais rien dans ce que je pouvais apprendre sur elle ne ternit dans mon souvenir l’image de cette femme séduisante et éloquente qui avait conquis l’audience émue et respectueuse du public ouvrier de la Bellevilloise. – R. H.
Hommage à Magdeleine Paz …
De E. SAUVE (Périgueux) :
Je viens de lire dans « la R.P. » l’émouvant hommage de Roger Hagnauer à Magdeleine Paz morte récemment. Pour ma part je ne l’ai pas connue personnellement mais j’ai suivi son action, ayant moi aussi, dès les premiers de ses écrits qui me tombèrent sous les yeux, participé de ce « ravissement silencieux » du public ouvrier de la Bellevilloise. Ce fut d’abord, en 1925-26, un petit et éphémère journal d’opposition communiste, dont j’ai oublié le nom. Je me souviens notamment d’un article « Un Staline imprévu » (déjà !). Puis, tout en restant acquise à la Révolution russe, elle ne cessa de prendre la défense des militants que le stalinisme écrasait, et pas seulement ceux-là. En 1930 elle publiait « Frère noir », un livre consacré aux noirs des Etats-Unis, « prolétaires des prolétaires ». Peu après elle entrait à « Monde », de Barbusse, où elle assumait la critique des livres dans une suite de chroniques rayonnantes où le choix et l’analyse des ouvrages étudiés était, en même temps qu’un enrichissement, un guide sur pour un choix de lectures. Après quarante ans on les relit avec le même plaisir. – C’est dans « Monde» qu’elle mènera une ardente campagne en faveur des militants syndicalistes américains Tom Mooney et Billings injustement emprisonnés depuis quinze ans, ainsi que pour les jeunes noirs de Scottsboro … et pour tant d’autres.
Elle devra quitter « Monde » au bout de quelques années. Georges Altman, Paul Louis, Lucien Laurat, A. Rossi entre autres, devaient en faire autant un peu plus tard quand le P.C., qui l’accusait de « confusionnisme » prendra, plus ou moins ouvertement, la revue en main pour en faire une publication orthodoxe. Une de plus … Dommage, car jusque-là « Monde » était resté remarquablement constant à sa vocation du début. Fidèle à la Révolution sans être inconditionnel. On ne considérait pas, par exemple, que Trotsky était un traître, les socialistes des social-fascistes et la loi sur les Assurances sociales une loi scélérate …
Outre « la R.P. », Magdeleine Paz collabora occasionnellement au « Cri du peuple » (du Comité des « 22 », les anciens doivent s’en rappeler … ). Et puis, elle fut l’âme de la campagne pour arracher Victor Serge aux prisons staliniennes ; le point culminant en fut sa courageuse intervention au Congrès international des écrivains à Paris, 21-25 juin 1935, congrès « mis en scène par d’habiles agents de Moscou » comme l’a justement dit Hagnauer. Je viens de relire la brochure reproduisant in-extenso le discours qu’elle y prononça et d’abord, en guise de présentation une « vue du congrès » :
« Beau congrès, certes, beau Congrès. Rutilante assemblée de princes de la plume, d’auteurs à gros tirages, de dignitaires de la pensée. Gloires ambulantes, noms en chair et en os, rencontre d’astres et fourmillement de satellites. Convergence, parfois fulgurante, de clercs venus de tous les points du globe … »
Et puisque le congrès se tient sous le signe : « Liberté d’expression – Formes directes et indirectes de la censure – L’écrivain en exil » Magdeleine Paz présente l’affaire Victor Serge « ce révolutionnaire authentique devant qui, je ne crains pas de le dire, tous ceux qui sont ici, les plus connus, les plus illustres ne peuvent que s’incliner bien bas … » On voit le ton …
Entrée au Parti socialiste, elle collabora au « Populaire » ainsi qu’à l’hebdomadaire « Vendredi » où elle publiera une enquête sur la prostitution, alors sujet tabou.
Elle est l’auteur de beaux romans, notamment Femme (« Livre splendide où vit une âme si profondément humaine » H. Barbusse), Toi, Une seule chair … Son dernier livre publié (à ma connaissance) un fort volume sur George Sand parut en 1947. Depuis, plus rien … A peu près le silence – à part ses causeries à la radio. Elle faisait des traductions : une des dernières fut celle du livre de D. Caute : « Le communisme français et les intellectuels ».
J’en sais pour qui, pour les quinze années qui vont jusqu’en 1939, elle reste, parmi celles qui ne sont plus, une des figures les plus pures et les plus fraternelles, avec Séverine, Victor Serge, Victor Méric, Pierre Monatte, et j’y ajouterai Henri Jeanson mort il y a quelques années, qui, en dépit du succès et de la notoriété est resté jusqu’à la fin fidèle à sa jeunesse généreuse et non-conformiste.

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