Article de Rachid Benattig paru dans Révolution africaine, n° 72, 13 juin 1964

VINGT et une heures à Alger. Les rues se vident. A la terrasse de quelques cafés encore ouverts ne restent que quelques « attardés ». Attardés, il convient de le dire car passée cette heure, rares deviennent les passants.
Une heure ou deux auparavant, c’était l’animation, les artères de la ville étaient occupées par une foule dense, active. Puis brutalement, sans la moindre transition, elles se sont vidées, et seuls, circulent encore quelques groupes isolés ou des ombres furtives.
Une courte animation renaît peu après 23 heures. C’est la sortie des cinémas. Pendant un moment, on entend des apostrophes bruyantes, ponctuées d’éclats de rires, des pétarades de voitures qui filent à toute allure ; puis c’est de nouveau le silence. C’est fini.
DEUX UNIVERS
A la Grande Poste, des bus ramènent ceux qui habitent la banlieue. La plupart sont des jeunes. Quelques-uns sont seuls, d’autres rentrent par petits groupes. Ils discutent avec animation du spectacle auquel ils viennent d’assister ou impressionnés peut-être, se taisent. Très rares sont ceux qui sont en compagnie d’une jeune fille. A Alger (comme un peu partout dans le pays) c’est en effet un privilège incontestable, que d’être « en compagnie ». Au point que lorsque par hasard un couple survient, tous les regards, convergent vers lui, ou plus exactement vers la jeune fille qui est détaillée, « déshabillée » minutieusement, de la tête aux pieds. Ce pourrait être un hommage, mais ce n’est pas le cas. Car le plus souvent des murmures accompagnent le regard. Clins d’yeux, airs entendus, sourires complices, tout y passe. Il arrive même que l’on entende parfois, au mépris de toute correction, des appréciations à haute voix sur la jeune fille. Ce sont toujours des mots « imagés » qui se veulent expressifs, percutants mais restent toujours vulgaires et qui traduisent en tous cas surtout une préoccupation permanente ; la « fille, cette « autre » qu’on ne connaît pas, qu’une barrière sociale maintient de l’autre côté.
Il y a à Alger, deux univers hermétiquement clos et qui se côtoient cependant : celui des filles et des garçons.
On ne rencontre jamais de fille seule « c’est risqué vous dira-t-on avec tous ces voyous qui les embêtent ». Se promener seule à Alger, pour une jeune fille comporte en effet des risques. Il est hors de question qu’elles puissent sortir seules la nuit, sans courir de « risques graves » cette fois. Mais dans la journée non plus il semble exclu qu’elles puissent se promener et regagner leur domicile, sans être immédiatement en butte à toutes sortes de tracasseries. Une jeune fille dans la rue à Alger, [est] un « gibier » pour toute une faune « de dragueurs » qui ne sont pas seulement des jeunes, mais des adultes aussi.
UNE CURIEUSE ESPECE
Les dragueurs sont une curieuse espèce. Ils vivent à la terrasse des cafés, stationnent un peu trop longtemps à l’arrêt des bus, l’œil toujours aux aguets. Dès qu’une jeune fille apparaît, ils « attaquent ».
Selon qu’ils sont « circonstanciels » ou « permanents », leurs procédés différent. Les premiers cèdent surtout à la tentation de suivre le « gibier » au hasard de la rencontre. Ceux-là se contentent de siffler, ou de débiter des niaiseries. S’il arrive que le geste accompagne la parole, c’est cependant rare.
Les autres, les « permanents » disposent et utilisent un large éventail de moyens : coups d’œil, mimiques diverses qui se veulent expressives. Ils occupent le centre de la ville. « Ils chassent » pour reprendre une expression qu’ils affectionnent. Quand ils disposent d’une voiture ils s’arrêtent net devant des passantes et, dans un grand crissement de freins, ouvrent simplement les portières, sans mot dire.
Des disputes éclatent parfois à la sortie des cinémas, sur la plage, ou bien plus simplement en ville : c’est un « dragueur » qui s’est tout permis et qui s’est fait rappeler à l’ordre.
Mais le « dragueur » reste généralement prudent : il ne se livre que très rarement, quand il est sûr de l’impunité, à des agressions caractérisées.
Dans les rues de la ville, des filles et des garçons circulent par petits groupes, séparés. Les garçons se traînent ; ils ne s’animent que lors du passage d’une jeune fille. Quel que soit alors le sujet de leur conversation, ils sont aussitôt repris par « cette » préoccupation majeure. Ils n’ont pas forcément d’intentions douteuses ; ils cèdent à la curiosité, et à des élans d’adolescents refoulés par un cadre social trop rigide. Pour la plupart, c’est un désir de se lier, faire connaissance, discuter, et de se libérer de la solitude.
D’autres trouvent ailleurs, une solution. Il existe au haut du boulevard Mohamed V, une boutique de boissons où des jeunes se rendent, le soir nombreux. Leurs emplettes faites on les voit parfois en groupes, non loin de là occupés à vider leurs bouteilles. Leur jeunesse, ils la gaspillent comme ils peuvent. Ils sont agressifs et rageurs autant de signes qui ne trompent pas.

LES NOUVEAUX « PIEDS NOIRS »
D’autres encore qui le peuvent, se retrouvent le soir dans un appartement, ou un studio. C’est alors un concert de musique, d’éclats de rires, de tapage nocturne, qui indisposent les voisins.
Parlons maintenant des « privilégiés ». C’est une caste qui s’est découverte toutes les « qualités » des « pieds noirs ». Longtemps réduits à les contempler avec envie, ils en ont conclu que vivre c’est faire comme eux. Le « pied-noir » avait voiture, toujours en compagnie de filles, marque supplémentaire d’auto-satisfaction. Comme eux, ils jouent les « sombres », les « nonchalants » les « désabusés ».
Mais ils vont plus loin encore. Dans un certain milieu, il est de bon ton, pour paraître évolué, de se plaindre de tout, de « parler » en bon « pied noir » des Arabes sans souffrir un seul instant de cet anachronisme, de cette folle aberration, de ce reniement !
Ce mimétisme, cet auto-racisme sont des signes particuliers à la catégorie des privilégiés. Ils ont des voitures qui brillent par le luxe, des appartements, s’habillent avec une élégance recherchée, et se distinguent aussi par leur coiffure très soigneusement entretenue. Cette faune stupide et vaniteuse qui infeste la ville a des lieux de prédilection : les terrasses de certains établissements. Nouvelle « aristocratie », elle y parle émancipation, bien qu’elle soit elle-même fabriquée de toutes pièces et ne vivant qu’en fonction de ces artifices coûteux et soigneusement entretenus. Ils ont de l’argent qui leur permet d’organiser des surprises-parties, inviter des filles dans les studios. Dans la rue, leur démarche est appliquée. Ils sont convaincus d’être le « progrès », la « civilisation », alors qu’ils ne sont que l’expression même de ce qui est le plus rétrograde dans la société.
BILL ET MIMI
Ce goût effréné de luxe se retrouve aussi chez des filles. Celles-là aussi se distinguent par le soin excessif apporté à leur toilette. Maquillage, robes légères ou collantes de mousseline, goût pour les belles voitures, elles affichent un mépris total pour toute vie laborieuse. C’est la clientèle habituelle des cabarets, et de certains cercles prétendument privés. Elles boivent, s’amusent et rentrent au petit matin, en compagnie de « Bill » ou de « Mimi » et autres éléments de leur espèce. Souvent, elles sont à l’origine de violentes bagarres, et y trouvent une certaine justification.
Cas-limites, ces deux catégories se rejoignent au niveau du cadre social marginal dans lequel elles évoluent. Les problèmes qui se posent devant la ségrégation entre filles et garçons, se reflètent aussi en eux d’une autre façon.
Dans les familles, c’est toute une ancienne structure qui éclate. Les jeunes filles soumises à l’univers clos de leur maison, entendent aujourd’hui se libérer. Cela se traduit parfois par des fugues. Il faut reconnaître que certains milieux considèrent la jeune fille comme un poids, une préoccupation constante. La marier est pour eux la seule solution. Cette conception féodale de la femme conditionne aussi les garçons qui ne voient en elle qu’un être réduit aux petites tâches ménagères et à celui d’épouse soumise, cloîtrée, sans vie propre, sans âme et incapable d’initiatives. Ne procède-t-elle pas de même état d’esprit, cette boîte de nuit qui, sur les hauteurs d’Alger, offre aux touristes et aux Algériens, à grand renfort de publicité, son spectacle de « danseuses » ?
L’univers des filles est ainsi fait de savantes combinaisons, de petites intrigues, de mille précautions, de complicités de correspondance secrète, pour atteindre le garçon.
« COMMENT VIVRE ? »
Pour les filles comme pour les garçons, le problème de l’ « autre » est ressenti de telle façon qu’il aberre d’autres activités. La collaboration de la majorité des jeunes à des tâches concrètes du volontariat passe par cette aspiration : mettre fin à cette fausse ségrégation. L’ignorer, c’est perdre chaque jour un potentiel social et politique extraordinaire.
Le travail libère la femme mais ce n’est pas tout. Créer des structures économiques pour placer la jeune fille dans une condition laborieuse et responsable, ne peut suffire si son milieu n’admet pas sa nouvelle façon de vivre, hors de traditions trop rigides comme de la tentation petite bourgeoise et le cheminement qui lui est propre, c’est-à-dire le souci de mener une vie confortable, baigner dans la quiétude avec pour toute justification l’apolitisme, refuge de toute commodité.
De nombreux jeunes, garçons et filles sont aujourd’hui dans le désarroi.
« Comment, de quelle manière vivre ? » se demandent-ils.
A Cuba, filles et garçons construisent en chantant en commun leur avenir.
Les jeunes Algériens, filles et garçons, peuvent, savent et veulent chanter aussi, comme on chante à leur âge. Il suffit que ce droit leur en soit reconnu.
Rachid BENATTIG

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