Article paru dans Révolution africaine, n° 75, 4 juillet 1964 ; suivi de « Que vous a apporté l’indépendance ? … »

DANS la verdure du Centre familial de Ben Aknoun, une salle de classe décorée de fanions et de slogans ; cinquante têtes studieuses penchées sur les cahiers de notes ou suivant des yeux les explications du professeur. A l’heure où, en Algérie, les séminaires de formation se succèdent à un rythme accéléré, un stage pareil aux autres ?
– Non, celui-ci, c’est une victoire, nous dit Kheira Tazi, directrice du stage. Parce que les futurs cadres syndicaux qui reçoivent ici, dans le cadre de l’UGTA, des cours de formation générale sont des femmes. L’UGTA a déjà organisé une dizaine de ces stages pour les hommes. Pour les femmes, c’est le premier : les matières enseignées, abordées plutôt, car il n’est pas possible en huit jours de dispenser un enseignement classique, sont les mêmes pour les travailleurs que pour leurs sœurs : structures syndicales, éléments d’économie politique, législation du travail, le socialisme, l’autogestion.
Une femme exemplaire
Pour ne pas troubler le cours, Kheira quitte la salle et s’entretient avec nous dans le parc. Elle est la seule femme membre de la commission exécutive de l’UGTA. Maigre et vive, le visage brûlé d’ardeur, elle est déjà, à 30 ans, une militante chevronnée. Kheira a connu le maquis, la prison, l’exil. Elle a eu la chance de grandir au sein d’une famille où les traditions révolutionnaires étaient fortement ancrées, et où, dit-elle en riant, toutes les tendances du nationalisme étaient représentées.
Pour elle, l’Indépendance et le retour à la vie civile n’ont pas signifié la fin du combat ; elle a maintenant un mari, 5 enfants (dont 4 sont des fils de chouhada qu’elle a adoptés) et elle mène de front ses activités politiques, syndicales et familiales. Kheira Tazi est exemplaire, mais elle n’est pas un reflet de la condition féminine actuelle en Algérie.
Un impératif national
L’immense majorité de ses sœurs n’ont pas encore réussi à conquérir leur place dans la cité. Et c’est dans ce but qu’elles œuvrent à l’UGTA, en général et au cours de ce stage en particulier.
« Une victoire », nous a-t-on dit d’emblée. Avec ses camarades responsables de l’UGTA, Remli et Boudissa, Kheira Tazi s’explique maintenant avec passion :
Une victoire, pas celle de l’aboutissement, mais celle du départ. Parce que c’est la première fois que des femmes se posent en tant que travailleuses, parties prenantes dans l’économie du pays et la construction du socialisme.
Elles savent que la nation a besoin d’elles, de leurs forces vives, de leur jeunesse. On ne leur fait pas une faveur en leur offrant ce stage de huit jours, mais on obéit à un impératif national : faire des femmes algériennes, des productrices libres et responsables. Elles savent aussi que leur propre émancipation passe par le travail et la participation à la vie économique du pays. Les deux problèmes sont liés : elles le vérifient chaque jour dans leur vie quotidienne.
Un exemple ? Dix des stagiaires sont des mères de famille ; elles ont dû organiser leur séjour ici de manière à ce que leur foyer ne souffre pas de cette désertion d’une semaine. C’est là une difficulté que, dans les mêmes conditions, leurs frères ou leurs maris n’ont généralement pas à résoudre. Et c’est ainsi que parlant syndicalisme, on débouche tout de suite sur les problèmes sociaux, sur l’émancipation.

Des solutions pratiques
Personne ici ne cherche à fermer les yeux devant le problème. Il a dû être souvent discuté entre nos trois interlocuteurs. Pour les hommes, la solution est théoriquement simple :
« Une seule voie, le travail ; que les femmes en travaillant conquièrent elles-mêmes leurs droits ; nous sommes là pour les aider mais nous ne voulons ni ne pouvons mener la lutte à leur place. »
On cherche des solutions pratiques, non pas ce qui s’est fait ailleurs, mais ce qui est possible en Algérie. La journée continue par exemple, sans pause à midi, permet de concilier plus facilement les occupations à l’extérieur et le travail à la maison. Boudissa fait d’ailleurs remarquer que la formule présente, pour les travailleurs également, de gros avantages et un gain de temps. Kheira parle des crèches, fermées actuellement par manque de personnel et sans lesquelles la mère restera toujours confinée au foyer. C’est une condition indispensable, nécessaire et non pas suffisante, mais qui constitue une première étape par laquelle il faudra bien passer et qui ne pose guère de difficultés d’ailleurs, étant donné le nombre de jeunes filles qui gagnent leur vie en gardant les enfants dans les maisons bourgeoises et dont on pourrait plus utilement faire des puéricultrices au service de la collectivité.
Mais au-delà de ces problèmes d’organisation matérielle, rien n’est simple. Rien n’est simple pour qui veut honnêtement faire face aux réalités, sans se payer de mots, pour qui veut construire le socialisme en pays d’Islam. D’honnêteté, de courage non plus, les stagiaires ne manquent pas. Fortes de leurs certitudes, elles sont conscientes des embûches que leur tendent les préjugés et de la difficile synthèse à accomplir entre progrès et traditions et que l’on retrouve la-même, au sein de cette avant-garde. A l’exception de la directrice du stage, tous les instructeurs sont, en effet, des hommes et elles le déplorent.
Au cours des exposés-débats, elles n’étaient pas toujours d’accord. Les questions ont fusé, dans un entretien avec les responsables, sur le rôle de la femme.
« Concevez-vous une femme général ou chef d’armée ? » a demandé le professeur au milieu des rires. Elles rient, mais elles sont incertaines quant à la réponse, au fond. D’autre part, parmi les cinquante et une femmes inscrites au stage, trois d’entre elles seulement sont des ouvrières, emballeuses dans une entreprise autogérée, les autres sont employées dans des administrations ou le secteur privé, ou enseignantes. Cela aussi, c’est un reflet de la situation générale du pays. Il n’y a pas ici d’amertume, moins encore de récriminations : il faut s’atteler à la tâche.
Des séminaires régionaux
Pour commencer, rentrées dans les centres urbains dont elles sont originaires, elles vont animer elles-mêmes des séminaires de formation sur le plan régional, pour répercuter sur d’autres travailleuses ce qu’elles ont appris ici.
« Et moi, quand je serai grande, dit tout à coup une petite fille en tablier rose orné de poussins, (c’est la fille de Kheira, qui suit avec intérêt la conversation) quand je serai grande, je prendrai la place de Rabah Djermane ».

Que vous a apporté l’indépendance ? …
– Que vous a apporté l’indépendance en tant que femme ?
– Pouvoir prétendre à des emplois traditionnellement réservés aux hommes.
C’est autour de cette question de travail qu’il semble que s’ordonnent tous les problèmes des Algériennes.
La veuve du chauffeur-livreur
YASMINA est la veuve d’un chauffeur-livreur d’Alger. Son mari fut arrêté en 1957. On se doute de ce que pouvait valoir la vie d’un chauffeur-livreur d’armes entre les mains de la police coloniale. La maison du chahid était depuis longtemps un lieu de rendez-vous de militants. Elle le resta. Yasmina ne devait pas attendre la date du 5 juillet 1962 pour recevoir l’indépendance. Elle explique simplement, en femme de la classe ouvrière habituée à faire face aux difficultés au fur et à mesure qu’elles se présentent :
– Quand mon mari fut arrêté, c’est moi qui reçus les militants à sa place.
La plupart des visiteurs se trouvant de plus en plus menacés par les contrôles de la police Yasmina aménagea pour eux une chambre au fond de l’appartement. Pendant les réunions elle faisait le guet.
Elle reconnaît que cette action militante lui apprit à se débrouiller dans la vie. Elle pense qu’elle ne s’en trouve que mieux aujourd’hui, pour exercer pleinement son rôle au sein du service social où elle s’occupe d’orphelins de père et de mère.
– Mais n’avez-vous pas l’impression qu’il existe tout de même encore dans le pays des préjugés solides contre les femmes qui travaillent ?
– Pas chez nous, les pauvres, nous n’en avons pas les moyens.
La commerçante « compromise »
Zohra complètera ce point de vue.
– C’est dans les milieux aisés que subsistent le plus de préjugés contre l’émancipation et le travail des femmes.
Elle ajoute en riant :
– Ces milieux, je les connais bien, j’en sors.
Zohra habite dans une petite maison à mi-côte sur le chemin de Notre-Dame d’Afrique. Dans la salle à manger, des meubles de chêne ciré. Mais sur la table, sur le bahut, des bougeoirs et des vases de cuivre qui ont la patine des souvenirs de famille. L’armée française a détruit la quincaillerie que son mari et elle tenaient dans une petite ville de l’intérieur, tandis que le ménage se trouvait en prison pour avoir milité au FLN. Fort peu de choses ont pu être sauvées. Aujourd’hui Zohra est caissière dans un grand magasin d’Alger. Elle ne se plaint pas de sa situation. Elle observe avec la spontanéité qui lui est propre :
– J’ai plus de chance que mon mari qui, lui, n’a pas encore trouvé de travail.
Zohra ne pleure pas sur les ruines de la quincaillerie. La vie n’était pas facile là-bas, avec sa belle-famille qui ne partageait pas les opinions de son mari ni les siennes. Un jour, au début de la guerre, alors qu’elle affirmait à sa belle-sœur :
– L’Algérie sera libre, l’autre lui rétorqua : comme à un enfant qui vient de dire une incongruité :
– Penses-tu, cela n’arrivera jamais.
Zohra précise :
– Sa réponse ne m’étonna pas ; pour le milieu aisé de notre petite ville, c’était les gens de rien qui participaient aux actions du FLN et de l’ALN. Malgré mes propos et ceux de mon mari, notre entourage ne pouvait pas imaginer que nous aussi nous nous y trouvions mêlés. Mon arrestation fit scandale. Comment avais-je pu accepter de me ranger dans la catégorie de ces femmes jugées peu recommandables …
Zohra pense que c’est aujourd’hui, au nom de ces mêmes critères de respectabilité, que ces milieux se dressent contre le travail des femmes.
– Quant à l’indépendance impossible, bien entendu, on n’en parle plus.
La mère
Svelte, élancée, Akila drapée dans son voile blanc a la noblesse et la grâce des statuts antiques. Sans doute ne le sait-elle pas. Akila habite Guyotville. Veuve de chahid, mère de trois grands enfants, elle n’a guère le temps de cultiver les traditions. Mais près de Guyotville, il y a la plage de la Madrague. Et il n’est pas inutile d’user d’un signe extérieur de protection quand on a ni l’envie ni le goût de subir les assauts d’hommes qui croient le monde à leur merci, parce que le contenu de leur portefeuille leur ouvre les portes des bars et des restaurants, fermés au commun des mortels. La sagesse, la fermeté de caractère d’Akila, sont bien connues dans la région. Elle n’a pas hésité en 1961 à prendre plus d’une fois la tête des cortèges qui bravaient les forces de répression.
Akila est une mère avisée. Son second enfant une fille de 18 ans, travaille comme secrétaire dans un ministère. Akila croit que les femmes sont aptes à la plupart des emplois, même à ceux que l’on dit parfois réservés aux travailleurs de force. Son mari, qui tenait un petit café, complétait le revenu familial en exploitant quelques hectares de terre. Devenue veuve, elle accomplit elle-même les travaux des champs. Pas un instant, les journaliers qui l’aidaient ne songèrent à contester son autorité. Elle en a acquis une assurance et un esprit de décision qui n’est pas négligeable pour une mère qui doit aujourd’hui préparer seule l’avenir de trois enfants.
– Je préfère dit-elle que ma fille commence par être capable de gagner sa vie. Elle n’en aura que plus de facilités pour accepter ensuite le mari qui lui plaît.
Pour Akila, ce n’est que lorsque tous les couples pourront se choisir librement que sera réalisé en Algérie l’essentiel de l’émancipation féminine. Elle ne pense pas cependant qu’émancipation doit être synonyme de précipitation. Elle laisse sa fille, en pleine confiance, se rendre chaque jour à son travail. Mais elle juge prématuré de prendre le risque de la laisser sortir seule le soir ou pendant le week-end.
– C’est une lourde responsabilité d’élever une famille quand il n’y a plus de père.
Qu’en pense la fille d’Akila ?
Sans doute, à mesure que s’instaurera dans les rues, sur les plages, dans les cinémas, un autre climat, la rigueur de la vigilance maternelle s’atténuera-t-elle. Mais là se pose un problème que ni Akila, ni Zohra, ni Yasmina, ni leurs autres sœurs ne peuvent résoudre seules.
Une jeune femme qui milita en France pendant la guerre nous a avoué :
– Moi aussi, il m’arrive de porter parfois le voile quand je circule dans les rues d’Alger, c’est le seul moyen de ne pas être accostée tous les 10 mètres. Il est de bon ton chez certains de nos compatriotes de dire que les femmes de leur pays ne sont pas drôles. C’est vrai mais c’est leur attitude qui nous y contraint. Comprendront-ils que pour que notre comportement change à leur égard, il faut qu’ils modifient le leur ?

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