Catégories
presse

Les pionnières sont prudentes

Article signé A.G. paru dans Révolution africaine, n° 99, 19 décembre 1964

Vingt-sept jeunes filles et femmes sont venues, la semaine dernière, de tous les coins de l’Algérie, pour suivre un stage de formation au Collège syndical. Ce collège, qui vient d’être créé, a pour ambition de former des éducateurs et éducatrices possédant déjà une certaine instruction et ayant déjà été actifs dans leur section ou union locale. Formés, ces stagiaires devront à leur tour former leurs frères et leurs sœurs au sein de leur propre union locale ou section. Les stages du Collège syndical durent une dizaine de jours. Le premier stage était consacré aux hommes. « Révolution africaine » est allé interroger les jeunes filles et femmes qui ont participé au deuxième stage.


ELLES ont 19, 22 ou 25 ans. Syndicalistes convaincues, elles ont pour principal souci l’émancipation de la femme. Emancipées au meilleur sens du terme, elles ont connu certaines difficultés, celles de toute jeune algérienne moderne, mais elles n’ont pas connu d’impasses. Il y a dix ou vingt ans, les Algériennes qui osaient faire ce qu’elles font, ce qu’elles feront, étaient mises à l’index. On les montrait du doigt. On ne les épousait pas.

Pour cette deuxième génération de pionnières, la voie est déjà tracée. Certes, de très nombreux obstacles restent à vaincre, mais dans les villes au moins (toutes ces stagiaires sont citadines) la société algérienne a déjà évolué.

La preuve, c’est que ces jeunes filles et femmes possèdent au départ, certains atouts considérables.

Leurs parents, d’abord, sont assez larges d’esprit pour les avoir envoyées à l’école. La plupart des stagiaires ont poursuivi leurs études jusque dans le secondaire. Souvent elles ont bénéficié d’une formation professionnelle. Enfin, elles travaillent. Beaucoup d’infirmières, une institutrice, une employée des P.T.T., une mécanographe, un rat de laboratoire …

PAS D’ILLUSIONS

Il y a, parmi elles, quelques veuves et divorcées, mais la plupart sont célibataires. C’est donc que leurs parents ne les ont pas mariées de force. Et c’est déjà beaucoup.

Elles le savent, d’ailleurs. « Nous avons eu beaucoup de chance », disent-elles. Mieux encore, elles entendent en faire profiter d’autres femmes, celles qui n’ont pas eu leur chance, les femmes « qui sont en retard ».

Sur ce « retard » elles ne se font aucune illusion :

– Depuis la Révolution, les femmes se sont repliées sur elles-mêmes.

– Ce n’est pas de leur faute. Leurs maris les empêchent de sortir.

– Mais nos femmes fuient leurs responsabilités.

– Dans ma section, ce sont les hommes qui poussent les femmes à se syndiquer !

– Les hommes sont plus faciles à « faire bouger » que les femmes.

Quelle est la raison de ce « retard » ?

– Les femmes ont peur. Elles sont complexées.

– C’est la faute de l’ignorance, pas la leur.

Et comment vont-elles faire, ces stagiaires, pour « faire bouger » les femmes ?

– On va faire des réunions, des conférences, on organisera des discussions.

– Là où je travaille, il y a beaucoup de femmes qui ne savent pas encore ce que c’est qu’un syndicat. Je vais commencer par leur expliquer.

– On va aussi leur expliquer pourquoi c’est important, d’être une femme qui travaille, quels sont ses droits, ses devoirs, vis-à-vis du pays.

– Il faut que ce soient des femmes qui expliquent les choses aux femmes. Quand c’est un homme qui explique, les femmes ont peur.

UNE « FIANCEE DIVORCEE »

Avant de pouvoir tenir leurs réunions, nos futures éducatrices devront résoudre au moins un problème pratique : celui des horaires. Certains employeurs, certaines administrations accordent une demi-heure avant la fin du travail pour les réunions syndicales. Mais ce n’est pas le cas partout. Et d’ailleurs, que peut-on faire en une demi-heure ?

Prolonger la réunion au-delà des heures de travail ? Pour les travailleurs, cela ne pose guère de problèmes. Mais les travailleuses ont un mari ou un père qui les attendent et qui n’admettront pas facilement qu’elles rentrent tard.

La famille, c’est en effet le principal obstacle à l’activité syndicale féminine. La vie conjugale, surtout. Nos stagiaires en sont conscientes :

– Le mariage, c’est la fin d’une carrière syndicale, déclare une « fiancée divorcée ».

Sur une douzaine de stagiaires qui, réunies autour d’une table, bavardaient à bâtons rompus, « Révolution africaine » en a trouvé trois qui, disaient-elles, ne voulaient pas se marier. Interrogées avec insistance, elles finirent pas avouer qu’elles voudraient bien mais …

– Il faudrait trouver l’homme idéal.

– Mais on ne le trouvera jamais.

– Mais si. Il ne faut jamais désespérer.

– C’est que nous sommes toutes un peu rêveuses, voyez-vous au fond. Tout en luttant pour l’émancipation des femmes, nous pensons à l’homme qui viendra bien un jour, celui qui nous comprendra.

– Bref, nous nous faisons des illusions.

– Il faut bien, non ?

QUELLE LIBERTE ?

Rêveuses, oui. Inquiètes aussi. Mais en quoi consiste l’homme idéal que chacune d’elles attend ?

– Un homme qui aura de l’amitié pour moi.

… De « l’amour », dit une voix.

– Un homme qui nous laissera libres.

Qu’entendent-elles par liberté ? Pas la liberté totale en tout cas. Pas la liberté de se « mal conduire ».

– Quand on parle de liberté il y a trop de femmes qui commencent à dérailler, qui croient que tout leur est permis.

– Nous voudrions simplement la liberté de travailler. Et de sortir.

Comment conçoivent-elles le mariage ? Comme un contrat d’égal à égal.

– Les décisions doivent être prises en commun.

– Il n’y a pas de raison pour que ce soit toujours l’homme qui commande.

Mais si l’homme est beaucoup plus évolué que la femme ?

– Alors c’est à lui d’éduquer la femme, de l’élever à son niveau à lui.

– Il y a des hommes qui épousent des femmes ignorantes pour pouvoir mieux les commander, les exploiter. Ce n’est pas juste.

La plupart de ces jeunes filles sont décidées à continuer à travailler une fois mariées.

– S’arrêter de travailler, ce serait manquer de conscience.

Mais comment faire quand on a des enfants ?

– Alors là, il faudra s’arrêter. Des enfants qui ne voient jamais leur mère, c’est affreux.

Moi je m’arrêterai quand j’aurai eu deux gosses, pas avant.

– Les enfants ne poseront pas de problème. Il y aura des crèches.

UN COUP DE MAIN

Mais les travaux ménagers ?

– Il faudra que le mari nous donne un coup de main.

– Moi, je connais un homme qui fait le ménage et la vaisselle pour aider sa femme. Mais évidemment c’est très rare, un homme comme ça.

Le mari doit-il faire la cuisine ?

– Pourquoi pas ? dit une voix.

– Ah, non ! ca, non, vives protestations. Mais elles sont toutes d’accord sur un point :

– Nos maris devront nous aider.

Autant de problèmes que dans leur esprit même elles n’ont pas encore résolus. Mais de toutes façons elles n’en sont pas encore là. Jeunes filles, elles ont assez à faire avec leurs problèmes de jeunes filles.

– Quand j’allais à l’école je ne portais pas de voile. J’habitais alors à Oran. Maintenant j’habite dans une petite ville. Je travaille dans un hôpital. Des gens ont dit à mon père : « comment, toi, un homme religieux, tu laisses ta fille aller au travail sans voile ? » Alors j’ai remis le voile.

C’est le cas, semble-t-il, de la plupart de celles qui habitent les petites villes. Le voile leur est odieux, mais elles n’osent pas l’enlever.

Mes parents tiennent à ce que je le porte. Non pas parce qu’ils ne me font pas confiance, mais parce qu’ils ont peur de ce que les gens diront.

Si je sortais sans voile, je serais embêtée dans la rue.

– Moi aussi. Le dimanche je n’oserais jamais sortir sans voile. Et même avec, j’hésite beaucoup. Parce que le dimanche, tout le monde reste chez soi, dans ma ville.

– Moi j’enlèverais mon voile si toutes les filles en faisaient autant.

Nos pionnières, on le voit, sont prudentes. Courageuses, mais pas casse-cou. On envie l’Algérois qui peut « prendre des libertés », on aimerait bien vivre à Alger justement pour cette raison, mais « prendre des libertés dans la petite ville de X, Y, ou Z. – ah ! ça, non. C’est impossible.

C’est aussi qu’elles estiment, non sans raison, que le voile est après tout, un problème secondaire, que, de toutes façons, il disparaîtra bientôt. que cela ne vaut pas la peine d’en faire un drame.

CONTRE LA DOT

Elles se battront plus volontiers pour le droit de choisir leur mari – droit qui leur est déjà, il faut le dire, partiellement acquis, puisque la plupart de ces jeunes filles ont des parents « compréhensifs » (dans le cas contraire, elles n’auraient d’ailleurs pas pu venir faire un stage de 10 jours à Alger).

Certaines de leurs familles auraient, après plusieurs tentatives infructueuses, renoncé à les fiancer, à les marier de force.

Il est probable que ces jeunes filles obtiendrait aussi de leurs parents qu’ils renoncent à la dot. Car elles sont toutes contre.

– C’est comme si on était vendues.

– Après, on est l’esclave de l’homme.

– On pourrait remplacer la dot par une bague et quelques bijoux.

– Il faudrait en tout cas fixer un plafond à la dot.

– Non, il faudrait l’abolir.

– Au lieu de verser la dot, le mari pourrait acheter un meuble ou un frigidaire.

Ces jeunes filles sont, on le voit, réalistes. Et sur plus d’un chapitre. Dans l’ensemble elles ne sont pas agressives. Il s’agit moins de vaincre, semblent-elles dire, que de convaincre.

Elles ne semblent pas penser que leurs revendications soient totalement incompatibles avec les traditions leur milieu. Il est possible qu’elles réussissent à faire, non sans peine mais avec plus de bonheur que leurs aînées, la difficile synthèse entre deux mondes : l’ancien et le nouveau.

LA PART DES CHOSES

Elles ont, en tout cas, pris un bon départ. Peut-être parce qu’elles ont eu l’occasion de fréquenter de, hommes dans le cadre de leur travail (et même parfois au dehors : quelques familles l’admettent), elles portent sur eux un jugement assez sain :

– Nous prisons beaucoup, disent-elles, l’amitié d’un collègue.

– Au travail, il n’y a jamais d’ « histoires ».

– Les hommes sont capables d’êtres de vrais camarades … Quand ils veulent bien !

Et elles savent faire la part des choses :

– Il y a des filles qui crient tout le temps à la provocation, alors qu’en fait tout est dans leur imagination.

Elles savent aussi que le problème de la femme, en Algérie, est celui de toute la société :

– Il ne suffit pas d’éduquer la femme. Il faut aussi éduquer l’homme.

– Sans l’homme, la femme ne peut rien. Sans la femme l’homme ne peut rien.

Qu’elles soient ou non d’accord entre elles, cette confrontation d’idées au Collège syndical est une excellente chose. Plus ou moins isolée dans sa ville, chaque jeune fille trouve, ici, auprès des autres, un écho, une âme sœur. Et comme elles savent d’instinct que l’union fait la force, elles se promettent de s’écrire, de se tenir au courant de leurs activités syndicales.

Autre intérêt de ce stage : chacune a pris conscience de ce qu’elle ignorait et le stage a découvert, pour chacune d’elles, un monde. Il y avait, parmi elles, des sportives et des balzaciennes, mais guère de lectrices assidues de la Charte d’Alger … ni même, avouons-le, de la presse quotidienne.

LES SLOGANS

Au cours du stage elles auront dévoré la Charte d’Alger, compris le mécanisme de l’autogestion, assimilé des rudiments d’économie politique. Les discussions, travaux pratiques, conférences faites par des professeurs, des syndicalistes chevronnés, des représentants du Parti et des organisations nationales, leur ont appris beaucoup de choses, mais elles les ont surtout incitées à s’informer elles-mêmes. Un exemple : elles se promettent, maintenant, de lire régulièrement « Révolution et travail ». Alors que, huit jours plus tôt, certaines d’entre elles ignoraient jusqu’à l’existence du journal de leur syndicat !

Elles ont, enfin, appris à réfléchir, à creuser un problème au-delà, ou en deçà, des slogans qu’elles manient toutes avec beaucoup de facilité. C’est qu’en effet, « les slogans ne suffisent pas », leur a déclaré, au cours de sa conférence, le frère Zénine, vice-président de l’UNEA.

« Il ne suffit pas d’aller dire à une femme : inscris-toi au syndicat. Elle ne comprendra pas. Il faut trouver les mots qui la sensibilisent, exploiter un problème concret qui les touche personnellement ».

Cette suggestion, le frère Zénine l’avait faite au cours de la discussion qui suivit une projection du film « Le Sel de la Terre ». Une spectatrice avait remarqué que, dans ce film, la mobilisation de la femme s’était faite dans le feu de l’action à la faveur d’une situation critique – en l’occurrence, la grève des mineurs – à partir d’une revendication précise – des installations sanitaires dans les foyers.

Il y a peu de temps encore, en Algérie, la mobilisation des femmes s’est faite spontanément à partir d’une autre « situation critique » : la guerre de libération nationale. Qu’il s’agit d’une grève ou d’une guerre, c’était le danger, la menace immédiate qui pesait sur ces femmes, qui les a incitées à agir.

« A VOUS DE TROUVER »

Dans l’Algérie d’aujourd’hui, le problème est tout autre. Le socialisme est, pour la majorité des femmes, une notion encore confuse et diffuse. Le combat est un combat à long terme. La menace qui pèse sur le socialisme n’est pas vécue comme immédiate parce qu’elle n’est pas clairement appréhendée.

Lorsque, en un mot, il n’y a pas crise, la mobilisation de la femme ne peut être aussi spontanée qu’en temps de guerre ou en temps de grève. Mais elle peut – et doit – être provoquée. L’explication du socialisme, des dangers qui le menacent, à partir d’exemples concrets et immédiats, sera peut-être la méthode la plus efficace. Certaines revendications sociales et syndicales – crèches, représentation proportionnelle des femmes dans les délégations syndicales – sont à exploiter.

Mais ce ne sont là que des suggestions, et le problème reste posé. Comme disait le frère Zénine aux jeunes éducatrices du Collège syndical : « à vous de trouver les mots d’ordre ».

A. G.

Pour cette deuxième génération, la voie est déjà tracée.