Article d’Henri Mougin alias Jacques Bartoli paru dans Commune, n° 10, juin 1934, pp. 1075-1083

Il peut plaire à M. Paul Morand, qui se sent vieillir, et qui veut tirer de son âge et de ses œuvres les avantages auxquels il croit avoir droit, de désirer « mourir dans le monde où il a toujours vécu ». Il peut plaire à une classe moyenne qui ne veut pas tomber dans le prolétariat, vers lequel la concentration capitaliste l’a poussé, de continuer à vivre dans le monde où elle a vécu. Il peut finalement arriver que les Paul Morand de la société actuelle persuadent la classe moyenne au profit d’un fascisme qu’en serviteurs du capitalisme, ils présentent mensongèrement comme le triomphe de la classe moyenne. Ainsi, ceux qui veulent vivre encore dans un monde historiquement condamné, substituent la révolution de l’esprit, des « cadavres propres », des prix uniques, des policiers, et des conseils d’administration à la révolution du prolétariat.
Mais, la jeunesse de ce temps, pour qui le monde actuel se présente non comme un milieu où elle a toujours vécu, mais comme un milieu où elle ne peut pas vivre, acceptera-t-elle de mourir dans l’intérêt de ce régime économique qui la condamne au chômage et à la guerre ? Consentira-t-elle à rendre aux conseils d’administration, par son suicide, le seul service qu’elle puisse désormais leur rendre ?
Le règne de la violence bourgeoise tend à s’établir au moment où la bourgeoisie s’avère incapable de nourrir les esclaves de son exploitation.
La démocratie bourgeoise cède la place au fascisme au moment où chez les exploités la conscience de classe s’élève contre une société qui, par une contradiction essentielle, les réduit au chômage, c’est-à-dire ne peut même plus les exploiter. Le fascisme cherche à dissimuler le moment où les contradictions du capitalisme deviennent de totales impossibilités.
C’est pourquoi le moment où la jeunesse prolétarienne et la jeunesse petite bourgeoise s’aperçoivent, toutes les deux, qu’en somme il n’est pas tout à fait impossible de mourir de faim est aussi le moment où la société capitaliste s’intéresse aux jeunes, prétend les « écouter », les « faire parler », s’imaginant une fois de plus que cette jeunesse encombrante, mais gobeuse, va croire que le verbe se fait chair et que ça suffit.
Les porte-paroles de l’église, des fraudeurs de Bâle, du comité des forges et de l’agence Havas, le Temps, l’Œuvre, l’Echo de Paris, et bien d’autres, malgré de tendres réserves sur notre jeunesse et notre avidité, nous ont couvert de fleurs pendant les derniers mois. Il faut bien que jeunesse se passe pensaient-ils non sans impatience, et qu’elle passe le plus vite possible, qu’elle se résigne à ne pas trouver de place, en un mot qu’elle disparaisse. On jette aussi des fleurs sur un cercueil.
Cette adorable impatience devint plus sensible encore vers la fin du mois de janvier ; tout était bien préparé ; le fasciste italien Antonio Aniante déclarait à l’Intransigeant le 30 janvier :
« la jeunesse fasciste attend avec impatience l’heure de rejoindre la jeunesse française qui a le dernier mot à prononcer ; le rideau s’est levé sur le dernier acte du drame, regagnons nos places. La jeunesse française joue actuellement le rôle le plus important dans l’épisode conclusif et peut-être le plus douloureux et le plus sanglant de l’histoire contemporaine ».
On prévoyait donc déjà quelque chose de mieux que le 6 février lui-même ; encore que cette étonnante escroquerie que les anciens officiers de l’infanterie coloniale, les mercantis de la ville de Paris et quelques provocateurs, ont bien voulu appeler le réveil national. Désormais, munis de leurs morts, infiniment habiles à exploiter le cadavre, grâce à une longue habitude, les groupements fascistes, protégés par un gouvernement qui a lui-même fait assassiner dès son arrivée dix ouvriers, peuvent, d’une part, transformer tranquillement leurs équipes de briseurs de grèves en provocateurs armés et en massacreurs d’ouvriers, et peuvent, d’autre part, offrir un programme à la jeunesse. Mais quel intérêt peut avoir la jeunesse à aider le capital financier à installer Crapulinsky à l’Elysée, comme disait Marx et quelque soit, bien entendu, le nom de l’Homme ?
Importance révolutionnaire de la jeunesse.
Entre février et juillet 1917, en Russie, des organisations de jeunes avaient surgi un peu partout et en général de façon spontanée sous la forme « d’organisations indépendantes de jeunes ouvriers et ouvrières ». Le VIe Congrès du Parti Bolchevik (26 juillet-3 août 1917), reconnut l’importance immense de la jeunesse dans le mouvement ouvrier et fit un devoir à tous les membres du Parti, d’accorder l’attention la plus suivie à l’organisation des jeunes. On sait le rôle immense que les jeunes ont joué dans la révolution d’octobre et dans l’édification socialiste comme réserve du Parti communiste de l’U.R.S.S.
La phase où se trouve à l’heure actuelle la lutte des classes, peut donner très rapidement à la jeunesse une importance du même ordre. En décembre 1933, Jacques Duclos écrivait dans les Cahiers du Bolchevisme : « dans le développement de la bataille de classes, l’atout de la jeunesse est d’une importance de tout premier ordre » ; et, encore, la jeunesse « est l’enjeu du combat contre la bourgeoisie … la chose essentielle pour la bourgeoisie, c’est d’empêcher que la jeunesse travailleuse soit présente à son poste de combat dans les grands conflits de classes ».
Et de fait, la jeunesse s’est bien aperçu qu’il ne s’agissait plus d’un jeu et que les coups de feu qu’on a entendu à la République, à Boulogne, à Belleville, à Hénin-Liétard, n’avaient rien à voir avec les amorces qui partent sous les pieds des enfants. En ce sens, Jacques Duclos notait déjà en décembre, que les organisations ouvrières ont toujours échoué à grouper les jeunes sur la base des jeux : « c’est sous l’angle de l’organisation de distractions, que la conquête de la jeunesse avait été conçue, ce qui ne pouvait manquer d’aboutir à un isolement certain de la Jeunesse Communiste ». C’est par l’ensemble de leurs revendications économiques, qu’il faut grouper les jeunes, au moment où, d’une part, il ne s’agit plus, pour la bourgeoisie, d’empêcher les jeunes « d’être à leur poste de combat dans la bataille des classes », mais au contraire de les faire combattre contre eux-mêmes dans les rangs du fascisme, et au moment où, d’autre part, le prolétariat seul représente par son opposition fondamentale, l’ensemble de leurs intérêts.
Infantilisme économique de la jeunesse.
Par rapport au phénomène économique central qui est la lutte des classes, la jeunesse se trouvait, avant la crise, dans un état d’infantilisme économique analogue à celui de la classe moyenne.
La classe moyenne est caractérisée par une croyance fondamentale en une facilité économique à peu près complète à l’intérieur de certaines limites ; ce qui est au-dessus, – les bénéfices énormes de l’exploitation capitaliste, – ce qui est au-dessous – l’exploitation matérielle du prolétariat -, la petite bourgeoisie, économiquement, n’en tient pas compte. Dans la mesure où le petit bourgeois entretient, grâce au placement de son épargne, une communion apparente avec le capital financier, on peut dire qu’il ne comprend pas que ce placement est une forme d’exploitation par laquelle le capital lui reprend le surplus de ce qu’il lui laissait comme bénéfice commercial (pour les petits commerçants) où comme traitement (pour les employés). Ce que rend admirablement l’expression suivante : le petit bourgeois joue à la Bourse ; il ne comprend plus, quand il est dépouillé, mais il n’avait pas davantage compris avant.
L’enfance des hommes se passe, grâce à la sollicitude des familles, petites bourgeoises et ouvrières, dans cette illusion de facilité économique qui est le propre de la classe moyenne. Et ceux qui pataugent dans les superstructures sans atteindre la réalité économique qui fait le fond de leur existence, restent des enfants. L’infantilisme économique consiste à ne pas s’apercevoir que l’homme, dans sa jeunesse, comme dans sa maturité, ne peut jamais être défini que par l’ensemble des rapports sociaux, c’est-à-dire, à la phase où en est le capitalisme, comme ces rapports sociaux sont le terrain d’une opposition de classe qui ne laisse absolument rien en dehors d’elle, l’homme ne peut être défini que par la lutte des classes. La classe moyenne est soumise à cette infantilisme. La jeunesse l’apporte avec elle au moment ou elle entre en contact avec les réalités économiques. Il importe essentiellement et même uniquement à la société capitaliste, que cette illusion infantile subsiste par tous les moyens.
Mais, à l’époque où du fait de la concentration capitaliste et du développement croissant des crises économiques, la classe moyenne glisse de plus en plus dans le prolétariat ; au moment où la petite paysannerie, vouée désormais toute entière à la dictature des spéculateurs et des grands minotiers, se prolétarise par un gigantesque effondrement sous la forme du pire asservissement, celui de l’ouvrier isolé et inorganisé ; au moment ou un plus grand nombre de jeunes arrivant à l’âge du travail devant une économie fermée par le chômage, perd ses illusions, cet infantilisme économique risque de disparaître au profit d’une conscience de classe enfin affermie. Le fascisme est la défense du capital financier contre cette première désillusion de la masse des nouveaux exploités, comme la démocratie bourgeoise avait été la méthode de défense du capital contre l’éclosion d’une conscience de classe dans le prolétariat. Il s’agit, pour le fascisme, non pas de recruter des masses en faveur de quelque chose de nouveau, mais de conserver les masses au moment précis où ces masses vont s’échapper. De là l’existence d’un mouvement comme le néo-socialisme ; il prétend apporter aux exigences révolutionnaires latentes à l’intérieur de la social-démocratie et, en particulier, aux éléments jeunes de ce parti, et en même temps à la classe moyenne, des réalisations immédiates à l’intérieur même du régime existant. De là l’éclosion d’un certain nombre de groupes dont le plus spécifique est Front Commun : il prétend réaliser au fond la dictature du prolétariat par les classes moyennes, en empêchant par un opportunisme bien placé, ces classes de prendre conscience du prolétariat vers lequel matériellement elles vont. Cela au moment où le caractère plus aigu de la lutte des classes permettrait ces prises de conscience chez les éléments les plus éprouvés de ces classes moyennes.
La duperie essentielle du fascisme.
Sur la base d’un état totalitaire où tout le monde serait économiquement satisfait, par la négation purement formelle des contradictions économiques qui pourtant font souffrir et mourir les hommes, le fascisme se présente comme un hôte aimable qui désire mêler les cartes de façon que tous les joueurs gagnent ; alors que l’existence d’un prolétariat, plaie mortelle au flanc de la société bourgeoise, et la concentration capitaliste de plus en plus forte, montrent en fait qu’un nombre d’hommes de moins en moins grand peut y gagner.
C’est ce qu’a fait la propagande nazi. Strasser et Goebbels offraient l’avenir au prolétariat :
« Debout vous autres, jeunes aristocrates d’une nouvelle classe ouvrière, vous êtes la noblesse du IIIe Reich ; abattez l’égalité démocratique qui barre à la jeune classe ouvrière le chemin de son accomplissement historique »
Walter Darré plaçait la classe paysanne à la tête de la nation allemande. Rosenberg promettait à la classe moyenne le bonheur par la vérité : « la seule classe qui s’oppose résolument au mensonge universel, c’est la classe moyenne ». Enfin, Hitler se réservait de tromper la jeunesse et de jeter sur ces promesses opposées, des torrents oratoires de confusion. Il expliquait au peuple « que les grandes banques devaient passer aux mains de l’Etat » et il expliquait aux représentants du capital financier qu’en fait, ce serait l’Etat qui passerait totalement aux mains des grandes banques ; c’est, bien entendu, ce qui s’est passé ; on sait que toute entreprise industrielle, toute banque est devenue socialiste simplement lorsque son propriétaire ou son directeur sont devenus nationaux-socialistes. C’est la révolution uniquement sur le plan des mots ; des mots on ne fait sortir que les mots et non la solution matérielle de problèmes économiques.
Ce confusionnisme éhonté est offert, comme objectif, à la jeunesse, par le fascisme français ; le groupe de l’Homme Nouveau dirigé par un enfant prodigue du parti socialiste et qui groupe sous le patronage de Jules Romains, roi des renégats, quelques néos, quelques traîtres de la C. G. T. et quelques phalangeards des Jeunesses Patriotes, se présente, par exemple, comme « devant tôt ou tard se réunir à un mouvement de jeunes plus vaste et qu’il veut aider à voir le jour » sous le programme suivant (Marianne 18-4-1934) :
« Notre caractéristique essentielle, c’est la confusion volontaire des étiquettes, qu’elles soient politiques (socialisme ou fascisme) ou sociales (bourgeoisie et prolétariat). Seul ce confusionnisme est honnête, objectivement parce qu’il correspond à la réalité de l’après-guerre dont les différentes expériences nationales sont beaucoup moins divergentes qu’on ne le prétend, subjectivement parce qu’il répond à ce que sent notre génération. Socialistes, fascistes, la plupart des jeunes qui réfléchissent n’en savent rien car ils sont un peu l’un et l’autre. Sur le plan économique, nous nous réclamons sans hésiter, du socialisme constructif, mais nous ne confondons pas capitalisme et bourgeoisie … la collaboration des classes s’exercera aux dépens d’une poignée d’hommes qui eux sont le capitalisme » :
Hitler, lui aussi, avait promis de museler le capitalisme et de faire rouler des têtes ; les seules têtes qui roulèrent, appartenaient au prolétariat.
A quelle escroquerie de fait vise ce confusionnisme ?
Désormais, comme l’avait prévu Engels, la contre-révolution est obligée de « se mouvoir sur le plan de la révolution ». Le capitalisme est obligé, pour se prolonger, de faire de la propagande en faveur de sa propre mort apparente. Quand par le fascisme (c’est-à-dire par l’exercice direct du capital financier dans la gestion de l’Etat et par la possibilité d’élargir de façon totalement arbitraire la marge de ses bénéfices, grâce à une exploitation accrue des ouvriers isolés dans les ruines de leur syndicat ou prisonniers dans les corporations), ils tentent une formidable opération de concentration, il est obligé de présenter cette opération qui doit dépouiller les classes moyennes, comme « une reconstitution de la classe moyenne ». Il utilise pour cela, le mécontentement relatif d’une classe moyenne qui devient sensible à son exploitation, mais qui est prête à soutenir toute politique qui se présentera comme dirigée à la fois contre la concentration capitaliste dont cette classe souffre et contre le prolétariat dans lequel elle ne veut pas tomber alors qu’elle y tombe matériellement. Bien entendu, ce retour en arrière ne sera pas effectué ; Hitler a boycotté les grands magasins, mais, dès la fin de juin 1933, il les a mis sous la protection du gouvernement. Le fascisme vise donc a susciter ce qu’on peut appeler le suicide des masses en tournant la haine de ces masses au profit des objets de cette haine par la confusion des sentiments : suicide des anciens combattants s’ils remettent une fois de plus leur vie aux mains de l’état-major et des métallurgistes, suicide des chômeurs s’ils remettent d’eux-mêmes le soin de leur donner du pain à ceux qui les affament, suicide de la jeunesse si elle confie sa vie aux entrepreneurs d’assassinats collectifs. La terreur hitlérienne a montré quel élargissement de la notion de suicide sous la forme du suicide policier était le fruit idéologique du fascisme. Cette notion élargie, on l’a implantée en France pour quelques individus. Les masses accepteront-elles d’en être les victimes ?
Sort spécial de la jeunesse.
La jeunesse est, à propos de ce suicide, l’objet de sollicitation plus spéciale parce qu’il apparaît que c’est elle seule qui réalisera, pensent les grands capitalistes, ce que les autres masses accepteront, et aussi parce que si, comme il est certain, le capitalisme ne peut pas sortir de sa crise économique, il sera obligé d’imposer aux masses, qu’il aura déçues, sa domination par la force.
On fera croire alors aux jeunes que, pour eux, la solution est dans la disparition des vieux. On lit cette phrase étonnante dans la Lutte des Jeunes, le répugnant papier de Bertrand de Jouvenel : « aujourd’hui on voit moins ouvriers contre patrons que jeunes contre vieux », la lutte de classe disparaît au profit de la lutte entre les générations. Des déclarations de ce genre, si stupides et si manifestement inspirées qu’elles soient par les intérêts des « patrons », risquent de prendre auprès de certains jeunes qui, se sentant dépouillés de tout, mangent de la jeunesse comme si c’était nourrissant. L’union des jeunes sur le plan de la jeunesse abouti en fait à empêcher les jeunes de s’attacher aux organisations déjà existantes qui peuvent, seules, assurer leur libération. De plus, l’opposition des jeunes et des vieux, est une opposition intérieure au régime capitaliste, actuellement existant, et à la famille bourgeoise actuelle : la substitution des jeunes aux vieux à l’intérieur même du système ne supprimerait nullement le chômage. Inhérent au système lui-même, c’est un phénomène de concurrence économique dont la seule issue pour les jeunes en régime capitaliste est l’enrichissement par la bassesse et l’exploitation d’autrui. Dans le régime actuel, l’enrichissement profite à un seul aux dépens des autres, tandis qu’en régime socialiste, l’enrichissement est toujours celui de tous. M. Doumergue expulsant 80.000 fonctionnaires fait savoir que cela fera des places pour les jeunes. Les jeunes savent que 80.000 hommes expulsés de leur travail, cela fait 80.000 chômeurs de plus.
Le fascisme offre donc un seul espoir aux jeunes. Celui d’accéder à titre privé, à cette classe bureaucratique qui suit la prospérité du capital après l’installation du fascisme. Pour s’y introduire, il faudra avoir fait preuve de sadisme et d’assassinat à l’égard des prolétaires qui représentent les véritables intérêts des jeunes. Cette classe bureaucratique n’est, en effet, qu’un instrument d’exécution policière de la domination renforcée du capital. Les jeunes mettront-ils tout leur espoir et leur ambition à devenir des policiers ?
Solution de la jeunesse.
« Le prolétariat, disait Marx dans la Sainte Famille, se trouve, pour parler comme Hegel, dans l’abaissement, en révolte contre son abaissement, révolte à laquelle il est poussé nécessairement par la contradiction qui existe entre sa nature humaine et sa situation qui constitue la négation franche, nette et absolue de cette nature ».
Mais, en vérité, dans un monde où par le risque de guerre, un homme de 20 ans est à peu près sûr de mourir plus tôt qu’un homme de 50, on peut dire que la jeunesse, en son entier, se présente comme totalement asservie dans son existence même et que, comme le prolétariat et pour les mêmes raisons, elle est nécessairement poussée « à la révolte par la contradiction qui existe entre sa nature humaine et sa situation qui constitue la négation franche, nette et absolue de cette nature ». Il est donc temps pour les jeunes intellectuels en particulier, de passer du plan où Marx les voyait en 1848 aux côtes du prolétariat parce qu’ils devaient comprendre la situation historique de celui-ci, au plan où par leurs conditions d’existence « parfois pires que celles des ouvriers » comme le disait Cachin récemment, ils s’identifient totalement au prolétariat ; où ils connaissent la lutte des classes, non comme un phénomène économique à comprendre, mais comme le fond même de leur existence. Toutes les autres formes de l’existence sont désormais vides dans la société actuelle ; elles ne sont plus autre chose que dangereuses et définitivement mortelles. Le chômage, les famines, la répression policière, la répression coloniale, les préparatifs de guerre, l’existence du colonel de la Rocque, de M. Tardieu et de M. Jouhaux, le fascisme enfin, sont en même temps le symbole de la possession du monde par une poignée d’exploiteurs et l’apparence dernière d’une société qui devient d’autant plus dangereuse qu’elle est en fait d’autant plus près de sa fin ; qui, condamné à mort par l’histoire, ne peut qu’entraîner dans la mort, par un processus naturel, ceux qui seraient assez imbéciles pour fonder leur existence sur elle. Du jour où le capitalisme inaugurait la phase descendante de son histoire, il ne pouvait donner lieu qu’à une dégradation, à une restriction progressive de l’humanité après laquelle « il ne lui resterait qu’a mourir », comme le dit Nizan. C’est pourquoi il n’est plus possible, à cause de la concentration du capitalisme, qu’une action commune des hommes se produise en sa faveur sans aboutir en même temps au suicide des hommes. Le fascisme, c’est le bénéfice de Schneider, de Tardieu, et de Weygand ; comment vouloir le fascisme et la guerre si l’on n’est pas Schneider, Tardieu ou Weygand ?
Le moment où un nombre croissant des hommes « se perd et ne peut se retrouver », ce moment où la jeunesse est possédée par les autres sans pouvoir avoir d’elle-même une réelle possession, le moment où les satisfactions utopiques, dites de l’Esprit, demeurent les seules satisfactions possibles, est aussi le moment où la dialectique matérialiste par voie de négation nous donne la chance de pouvoir participer à ce retournement nécessaire, qui aboutira, par la révolution prolétarienne, à la société sans classes. Remplacer les illusions par d’autres illusions, c’est le propre du fascisme dans ses rapports avec ceux qu’il exploite ;
« exiger qu’il soit renoncé aux illusions concernant notre propre situation, c’est exiger qu’il soit renoncé à une situation qui a besoin d’illusions » (Marx).
La jeunesse n’a même pas à se détacher d’un monde dans lequel, par la logique même de ce monde, elle ne peut s’intégrer. Lénine disait, en 1920, à propos des tâches de l’Union de la Jeunesse Communiste :
« Il convient d’autant plus de s’y arrêter qu’on peut dire, dans un certain sens, que l’édification de la société communiste incombe précisément à la jeunesse ».
C’était après avoir éliminé la bourgeoisie de l’histoire, les jeunes n’auront plus de revendications, mais auront le pouvoir de faire désormais leur vie, le jour où ils auront mis fin à la domination aussi sanglante que paradoxale d’une classe condamnée.
Jacques BARTOLI.

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Nedjib SIDI MOUSSA
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