Errico Malatesta : Chrétien ?

Article d’Errico Malatesta paru dans Le Réveil anarchiste, n° 765, 9 mars 1929, p. 3.

Nous reproduisons ci-après une réponse de notre camarade Malatesta, qui s’adresse aussi bien aux chrétiens de la « non résistance » qu’à ceux de nos camarades qui, non contents de faire ressortir que faute de résister à la violence, nous en perpétuons le règne, se plaisent presque à imaginer qu’elle ne devra pas connaître de bornes et en font une apologie enflammée, qui est souvent cause que la masse se méprend sur nos idées. Nous voulons répondre d’une façon adéquate à tous les coups qui peuvent nous être portés, mais il doit être bien entendu que la première raison pour laquelle nous nions tout pouvoir politique, c’est qu’il ne peut subsister sans cette violence, dont nous poursuivons l’élimination au sein des sociétés humaines.

Je me vois traité de « communiste chrétien », à propos d’une vieille polémique, qui vient d’être reprise, sur la haine et la terreur révolutionnaires. Et je ne sais s’il faut considérer le qualificatif inattendu comme un éloge non mérité ou comme une injure gratuite.

A part la croyance religieuse que je ne pense guère qu’on veuille m’attribuer, et en considérant le christianisme comme inspirateur de sentiments éthiques et règle de conduite pratique, nombreuses et diverses sont les façons d’entendre la qualité de chrétien. Je connais dans l’histoire du passé et dans la vie contemporaine beaucoup d’âmes nobles et douces qui se disent chrétiens, comme je sais de fiers révoltés qui ont combattu au nom du Christ pour la liberté et la justice. Mais je sais aussi que Simon de Montfort, Ignace de Loyola, Torquemada, Luther, Calvin, se sont dits chrétiens ; comme se disent chrétiens la plupart des oppresseurs, et je me demande, si en me référant à ces derniers et à toutes les persécutions et les tueries perpétrées au nom du Christ, je ne pourrais à mon tour et avec plus de raison traiter de chrétiens les farouches prêcheurs de haine, vengeance et terreur.

Mais pourquoi s’en rapporter à Christ et à l’histoire de ses sectateurs, lorsqu’il serait si simple, et bien plus sûr, de juger les idées et les propos d’un homme, par ce qu’il fait et dit lui-même, tout au moins lorsqu’il s’agit d’un qui dit clairement ce qu’il pense et a toujours agi en conformité de ce qu’il dit !

Je pense, et je l’ai souvent répété, que ne pas résister au mal « activement », c’est-à-dire de toute manière possible et adéquate, est théoriquement absurde, parce qu’en contradiction avec le but d’éviter et détruire le mal, et pratiquement immoral, parce que la solidarité humaine et le devoir qui en découle de défendre les faibles et les opprimés se trouvent ainsi reniés. Je pense qu’un régime né de la violence et qui ne maintient, par la violence ne peut être abattu que par une violence correspondante et proportionnée, et que c’est donc une sottise ou une tromperie de compter sur la légalité forgée pour leur défense par les oppresseurs mêmes. Mais je pense que pour nous qui visons à la paix parmi les hommes, à la justice et à la liberté de tous, la violence est une dure nécessité qui doit cesser, la libération obtenue, là où cesse la nécessité de la défense et de la sécurité, sous peine de devenir un crime contre l’humanité et de mener à de nouvelles oppressions et iniquités. Je comprends d’explosion inévitable des vengeances populaires et leur rôle historique ; mais nous ne devons pas, nous, encourager les mauvais sentiments suscités par l’oppression chez les opprimés. Tout en laissant que le torrent déborde et emporte le triste passé, nous devons nous efforcer de conserver à la lutte le caractère de lutte pour l’intégrale émancipation humaine, nous inspirant toujours de l’amour pour les hommes, pour tous les hommes, et rejetant de notre esprit, et dans la mesure du possible de celui des autres, les propos troubles que la tyrannie suscite et le désir de vengeance nourrit.

Est-ce là du christianisme ? J’y vois simplement un sentiment anarchique, un sentiment humain.

*

Après avoir dit cela, pour rejeter la qualification de chrétien, qui me blesse dans mes convictions philosophiques et morales et qui paraît artificiellement lancée pour créer l’équivoque autour de mes idées, je veux exprimer encore ma vieille opinion qu’entre moi et certains camarades au langage féroce, il n’y a pas de véritable dissentiment ou c’est un dissentiment purement littéraire.

J’ai la chance — ou la malchance — de ne pas être un homme de lettres. Je ne sais faire et ne me soucie pas de belles phrases, je n’aime guère les amplifications rhétoriques, j’entends toujours à la lettre ce que je dis et j’ai ainsi la tendance à prendre à la lettre ce que disent les autres.

C’est pour cela qu’une certaine littérature a sur moi un effet horripilant.

Errico Malatesta

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