La mort de Marylin

Article paru dans Pouvoir Ouvrier, n° 42, août 1962, p. 10-11.

Marylin est morte, et bien que morte elle tint plus de place dans les quotidiens et hebdomadaires que Nicolaiev et Popovitch.

On pourrait être agacé par cette débauche d’articles, de photos, d’enquêtes et de souvenirs si elle ne traduisait en fait l’inquiétude d’une société qui s’interroge sur ses valeurs.

Marylin était un symbole ; c’était l’idéal offert par la société capitaliste à des millions de gens: l’argent, la gloire, la séduction.

Pour avoir vécu ce rêve, mais aussi pour avoir compris ce qu’il cachait, Marylin est morte. Derrière le fait divers à sensation chacun sent que quelque chose se cache qui remet en question l’idéal de la société actuelle.

Bien sûr aucun de nous ne voudra se reconnaître en Marylin. Quelle commune mesure y-a-t-il entre la vie de l’ouvrier, de la dactylo, et celle de l’actrice!

Et pourtant, malgré l’énorme différence entre l’existence d’un millionnaire et celle d’un salarié, masqué, camouflé par le luxe, la vie de Marylin avait un point commun avec celle de n’importe quel travailleur, point qui réside dans ce qu’il y a de plus essentiel. Marylin souffrait des mêmes principes et des mêmes méthodes d’exploitation et de déshumanisation.

Elle aimait son métier, rêvait d’être une grande comédienne.

L’entreprise hollywoodienne avait tenté d’en faire un mannequin dont chaque geste, chaque attitude étaient calculés. Elle était là pour incarner un certain personnage ; elle était le symbole de la sexualité. Prisonnière de ce mythe elle devait l’exprimer, et lui seul, à l’aide de mimiques et de gestes toujours semblables, gestes et mimiques mis au point par un groupe de managers.

Dépersonnalisée, il lui fallait être soumise et docile si elle voulait conserver son standing.

Dépersonnalisé, réduit à l’état de rouage, l’ouvrier doit être soumis et docile s’il veut conserver sa place.

Son métier même lui échappe, vidé de toute créativité par le travail en série. Pour lui aussi des experts en organisation ont étudié chacun de ses gestes, dans le but de lui faire rendre le maximum de productivité.

Marylin était devenue un objet entre les mains des producteurs de films au même titre que l’ouvrier entre les mains du patronat.

Certes en échange on la couvrait d’or et elle pouvait consommer tout ce que la société capitaliste lance sur le marché. Elle pouvait réaliser ce rêve promis à tous les travailleurs : la consommation, la possession de ces objets de toutes natures (voiture, télé, etc…) qui sont parait-il indispensables pour être heureux. Elle avait eu d’un seul coup ce que les travailleurs ont au compte-gouttes et ce qu’en leur fait espérer de Plan en Plan.

Pour augmenter leur pouvoir d’achat les travailleurs doivent renoncer à tout pouvoir réel, accepter toutes les contraintes, se soumettre à toutes les conditions qu’on leur impose.

Toutes les révoltes, toutes les luttes, aussi minimes soient-elles, sont sanctionnées par des diminutions de salaire : abattement sur les primes, mise à pied temporaire etc…

Marylin pouvait acheter tout ce qu’il y a de plus luxueux, y compris la fameuse piscine personnelle, symbole de la réussite à Hollywood ; mais en échange il lui fallait se soumettre aux impératifs de la publicité et de la super-production. Ce qu’elle avait gagné en argent elle l’avait perdu en liberté.

Toute tentative de rébellion de sa part se heurtait à la toute puissance de Hollywood qui pouvait en un jour lui retirer ce qu’elle lui avait donné.

Si on lui avait donné argent et gloire, on avait par contre tout pris en elle, exigeant qu’elle ne soit plus qu’une image, une belle image pour faire rêver des gens bien sages.

Absolument seule, vivant dans une atmosphère de jalousie, entourée de concurrentes prêtas à prendre sa place, ne connaissant rien de la solidarité qui soutient les travailleurs, impuissante à se libérer, Marylin n’a plus voulu participer à cette mystification.

En se suicidant elle a nié toutes nos valeurs, jeté bas nos idoles de production et de consommation.

Devant ce sacrilège chacun s’interroge avec inquiétude.

On aimerait mieux qu’elle ait été alcoolique ou droguée ; ce serait tellement plus simple et rassurant.

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