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Algérie : de l’autogestion à la « gestion socialiste »

Article publié dans Lutter, n° 4, décembre 1977-janvier 1978, p. 21-23

La position de l’Algérie, lors de la récente « affaire » des huit techniciens français enlevés par le Front Polisario, dans le contexte actuel de quasi absence d’information sur la situation sociale réelle de ce pays et sur les luttes ouvrières qui s’y déroulent, risque, une fois de plus, de consacrer le label « progressiste » que l’on accorde volontiers au régime en place. L’écœurement que l’on éprouve vis-à-vis de la campagne sordide anti-algérienne (contre les travailleurs immigrés algériens) que les mass média n’ont pas manqué de déclencher autour de l’« affaire » des otages, ainsi que notre solidarité avec le peuple Sahraoui en lutte pour l’auto-détermination, ne doivent pas nous détourner de la véritable nature du régime algérien et surtout de la lutte des travailleurs algériens contre les agressions du capital d’état et privé, vers un véritable socialisme.

L’Algérie se distingue radicalement du reste de l’Afrique, et du Maghreb en particulier, par le fait qu’elle ait conquis elle-même son indépendance, à travers des luttes très dures. (En Angola, par exemple, le MPLA, malgré ses succès militaires du début n’a pu accéder au pouvoir d’État que grâce à l’éclatement des contradictions internes de l’armée portugaise – 25 avril).

Ce fait indéniable, ainsi que l’héritage des structures mises en place par le colonialisme et le poids des dégâts humains provoqués par la guerre, ont eu de multiples conséquences sur le développement ultérieur de l’Algérie. L’évolution de l’Algérie continue d’être très marquée par la dimension sociale du mouvement de libération nationale, ce qui explique d’ailleurs son succès et son caractère populaire. Les différentes bureaucraties étatiques en place ont été obligées d’en tenir compte afin de contenir et canaliser le mouvement social. Les procédés ont été multiples : discours populistes (démagogique en dernière instance), réformes « réalistes » mais surtout anti-populaires, déplacement des énergies révolutionnaires vers l’extérieur (lutte contre l’impérialisme, tiers-mondisme), contrôle absolu de l’État sur les organisations de masse (des travailleurs, des femmes, des étudiants, etc…). Les objectifs de la bureaucratie sont clairs : à court terme mise en place d’un État fort et à moyen terme instauration du capitalisme d’État ; or cela implique inévitablement une neutralisation et/ou une élimination des forces sociales et politiques qui s’y opposent. Mais l’entrée en scène d’une classe ouvrière jeune et combative produite par l’industrialisation du pays ne fait que compliquer les tâches des bureaucrates.

La désagrégation des structures économiques et administratives coloniales s’accompagne d ‘un mouvement spontané et populaire autogestionnaire. Nullement programmé par le FLN, l’apparition de l’autogestion en 1962 se fait dans un contexte assez particulier : absence de structures étatiques fortes, départ précipité des colons et des capitalistes européens, nécessité pour les paysans et les travailleurs d’organiser la survie. C’est ainsi que les fellahs (paysans pauvres) dans des conditions extrêmement difficiles (matériel agricole saboté ou emporté par les colons, départ des techniciens, etc) prennent en main les cultures pour assurer la rentrée de la récolte. Malgré les consignes officielles, ils occupent les terres, incendient les maisons des anciens propriétaires, et forment leurs propres comités qui s’opposent aux commissions nommées par les préfets. Le président de l’État, Ben Bella devant la nouvelle réalité est obligé de reconnaître ces comités ainsi que ceux, moins nombreux, formés par les entreprises industrielles. Il ne s’agissait pas d’un choix de la part des dirigeants ; ils étaient tout simplement acculés à reconnaitre cette nouvelle situation. Nous pouvons nous faire une idée de l’impact de cette expérience autogestionnaire (limitée certes, comme le prouvera son évolution ultérieure) en relisant les textes officiels de l’époque qui, rappelons-le une fois de plus, n’étaient qu’un constat juridique de la réalité.

« L’autogestion d’une entreprise, qu’elle soit industrielle, agricole, artisanale, commerciale, financière ou minière, part du principe que ceux qui travaillent ont le droit d’en tirer parti eux-mêmes, SANS MAITRES, SANS CHEFS IMPOSÉS ».

« Deux solutions se présentaient : fallait-il confier la gestion à l’État ? Fallait-il la confier aux travailleurs ? De fait, il n’y avait aucune hésitation possible. Le principe de l’autogestion des entreprises par leurs travailleurs était déjà inscrit dans la réalité de la révolution algérienne par l’action spontanée et consciente des masses laborieuses »

(Document sur l’autogestion. Alger, 1963, p. 3 et p. 35).

Malgré la consécration officielle, le contrôle de l’État s’instaure, bien que son développement soit incompatible avec celui de l’autogestion.

Engendré par :

– des facteurs structuraux : les tares du colonialisme, le niveau et le type de développement économique ;

– des facteurs politiques : absence d’organisation autonome des forces autogestionnaires, processus de consolidation de l’état (I) expliquant comment et pourquoi l’autogestion est devenue un simple cadre d’exploitation capitaliste d’État, soit, pour reprendre les termes officiels actuels GESTION SOCIALISTE.

Bref rappel de la structure de l’entreprise autogérée en Algérie (2) :

– L’ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ;
– LE CONSEIL des travailleurs élu tous les deux ans par l’AG ;
– LE COMITÉ DE GESTION élu tous les trois ans par le conseil ;
– LE PRÉSIDENT élu par le comité de gestion ;
– LE DIRECTEUR représentant l’État, sous contrôle total et permanent du gouvernement.

Ainsi, pour que la BASE exerce un contrôle (partiel, puisqu’il ne concerne pas le DIRECTEUR qui a le pouvoir exécutif) sur ses représentants elle doit attendre cinq ans. Deux années pour que l’AG change le CONSEIL et trois autres pour que le conseil change la majorité du COMITÉ DE GESTION. Soulignons également que l’AG n’a aucun pouvoir sur la coordination des entreprises, sur la planification générale et sur la commercialisation.

Révolution agraire : Bureaucrates et Paysans – Remise de titres à des attributaires.

LA LUTTE DE CLASSE AUJOURD’HUI

L’immense effort d’industrialisation fait par l’Algérie après la guerre de libération n’a pas seulement contribué à augmenter le prestige de la bureaucratie étatique sur le plan international et à instaurer un capitalisme d’Etat à côté d’un secteur privé en baisse, mais a amené la formation d’une classe ouvrière de plus en plus importante dont les intérêts sont manifestement en contradiction avec ceux des bureaucrates. La quantité impressionnante de grèves, illégales, qui secouent le régime algérien actuellement, le prouve amplement.

Pour se rendre compte des conditions difficiles dans lesquelles se déroulent les luttes ouvrières, il suffit de rappeler quelques propositions de la « charte et code de la gestion socialiste des entreprises » élaborées par le F « L » N en 1971 :

– « le travailleur (est) devenu producteur gestionnaire… » ;

– « le travailleur doit contribuer à l’accroissement de la production, de la productivité et doit veiller à l’amélioration constante de la qualité et à la réalisation des objectifs du plan … »

« Dans l’économie socialiste, le syndicat représente, en effet, le cadre de mobilisation efficace pour engager les masses laborieuses dans la réalisation des objectifs de construction socialiste.

… Il faut cependant préciser, que le développement économique actuel de la société algérienne accorde un certain rôle au secteur privé. Le syndicat se doit d’assurer, dans ce dernier, la défense des intérêts des travailleurs. Son activité peut prendre ici un aspect revendicatif si le patronat passe outre aux droits des travailleurs ».

Donc il est interdit à la majorité des travailleurs de faire grève. Le rôle du syndicat (le secteur privé, minoritaire, excepté) n’est pas de défendre les travailleurs, mais de les faire travailler plus et mieux.

Malgré les conditions difficiles de lutte, les travailleurs algériens ne se laissent pas faire. En juillet, août 1977 de nombreuses grèves éclatent :

– grève des cheminots, suivie de la grève des chauffeurs de bus, des éboueurs et des dockers ;

– la presse algérienne qui ne disait pas un mot sur la grève des cheminots publiait des reportages et des appels vibrants à la solidarité avec les cheminots marocains en grève ;

– la presse française en Algérie (Le Monde, Le Figaro, l’Humanité, et… Tribune Socialiste que l’on trouve dans tous les kiosques), très lue et bien diffusée à Alger, s’est caractérisée par une absence quasi-totale d’information sur les grèves. Celles-ci ayant une signification politique directe et étant illégales, les journaux en question ne voulaient pas se voir interdire, par les autorités, l’accès à un marché non négligeable.

Pendant la grève des chauffeurs de bus, les quelques conducteurs non grévistes étaient accompagnés d’un policier armé. Ce n’était pas la première grève : quelques temps auparavant, les chauffeurs et les contrôleurs s’étaient mis en grève pour la diminution de la durée du temps de travail. A la suite d’un long conflit, ils obtinrent partiellement satisfaction. D’après le témoignage d’un chauffeur en grève, l’assemblée générale aurait été « magouillée » par les « grands » ; les grévistes reprirent le travail après quelques promesses.

Pendant ce temps, qu’elle était la préoccupation du syndicat ? A la une du Moudjahid du 1/08/77 (surnommé « tout va bien ») on pouvait lire le message du syndicat au président Boumédienne :

« certain d’interpréter les sentiments profonds des travailleurs algériens, après avoir étudié la situation qui prévaut dans le Machrek arabe, le secrétariat national de l’UGTA se félicite du cessez-le-feu intervenu entre les deux pays frères, la Libye et l’Égypte… est convaincu que votre intervention préserve l’unité de la nation arabe … »

Pour se faire une idée de la condition ouvrière en Algérie, il suffit de rappeler que le coût de la vie est presque le même qu’en France, alors que les salaires sont un peu plus élevés que la moitié du salaire équivalent en France. De plus la différence entre les conditions de vie d’un ouvrier et celles d’un bureaucrate est identique à celle en France entre un ouvrier et un PDG ou un patron. Quand au chômage, qui prend des proportions très importantes, on se contente d’expliquer aux travailleurs qu’il est dû au fait que l’Algérie a développé une industrie industrialisante et que par conséquent il n’y a pas eu de création massive d’emplois comme si les travailleurs avaient choisi eux-mêmes ce type d’industrialisation.

Si l’on regarde de plus prêt cette information (El Moudjahid 1/8/77) on constate que les fameux millions se traduisent à environ 190 dinars par travailleur agricole ; ajourons que leurs salaires, misérables, sont calculés en fonction des bénéfices que l’ « autogestion » va leur apporter à la fin de la récolte.

Le témoignage d’un ouvrier électricien d’une quarantaine d’années nous a paru être exemplaire :

« … Tout d’abord, nous n’avons pas fait la guerre seulement pour l’indépendance, mais aussi pour la révolution. Pas mal de bourgeois algériens y sont passés aussi…

Et puis, par exemple moi, avant de prendre le maquis, je travaillais à Alger pour presque rien. Après je vivais mal mais au moins je n’étais pas esclave des Européens, même économiquement, c’était tout de même mieux.

En rentrant du maquis on a vu des anciens exilés de Tunis et Tripoli installés luxueusement dans de belles villas des Européens en fuite ; on les a délogés à coups de mitraillettes. Par la suite, ils s’y sont installés ; pendant que ma femme, mes trois enfants et moi nous vivons dans un tout petit appartement de deux pièces…

Faire la grève, c’est dur, certes, mais tant que nous ne sommes pas divisés, ensemble nous pouvons imposer un minimum … Non, je ne suis pas d’accord avec la guerre que nous faisons au Maroc, je ne vois pas au juste quelles sont les ambitions de Boumédienne ; les phosphates ?, la sortie à l’Atlantique ? … De plus si j’ai été maquisard, cela ne veut pas dire que j’aime l’armée… ».


L’ETAT FORT CONTRE LA JEUNESSE, LA FEMME, LES KABYLES

Les trois premiers articles de la constitution de 1976 constituent une bonne introduction à la nature contradictoire et au caractère répressif de l’État en Algérie.

Article Ier – l’État algérien est socialiste ;

Article 2 – L’Islam est la religion d’État ;

Article 3 – L’Arabe est la langue nationale et officielle. L’État œuvre à généraliser l’utilisation de la langue nationale au plan officiel.

On peut déjà déduire de l’esprit de ces articles les mesures que l’Etat entend prendre vis-à-vis de trois grands problèmes de ce pays : la jeunesse, la femme et la population kabyle.

Après la libération, l’Algérie a connu une véritable explosion démographique : de 12 millions en 1962 la population est passée à 18 millions aujourd’hui. Il y a de ce fait énormément de jeunes. 28 % de jeunes ont entre 6 et 13 ans, et 78 % entre 13 et 16 ans ne sont pas scolarisés. Plutôt que de développer encore plus les infrastructures nécessaires à la formation de la jeunesse (des efforts ont pourtant déjà été faits en ce sens) l’État, qui par ailleurs investit beaucoup dans l’armée, prône l’austérité, les valeurs familiales et religieuses et fait tout pour enregimenter la jeunesse autour de ses slogans souvent contradictoires (3). Il n’y a aucune information réelle pour l’ensemble de la population sur la règlementation des naissances.

Sur l’invitation de l’Union de Wilaya UGTA de Tiaret, une délégation de la CFDT de Saint Nazaire Val de Loire à séjourné à Tiaret du 11 au 13 juillet 1977.

La délégation a eu plusieurs entretiens avec l’Union de Wilaya.

La CFDT au secours du prestige de l’UGTA (« Révolution et travail ») 30/7/77.

« Le colonialisme, l’impérialisme et le néo-colonialisme sont responsables de la situation de la femme » annonçait un écriteau dans un dispensaire. Certes, mais l’Islam, et toutes les valeurs réactionnaires que l’État ne cesse de revendiquer et d’imposer, n’y sont-elles pour rien ? Et le mouvement des femmes qui a perdu toute possibilité d’intervention autonome, qui a été bureaucratisé et rendu tout à fait dépendant des décisions de l’État ? De fait (et de droit puisque la polygamie est admise) la femme n’a aucun pouvoir réel de décision dans la société algérienne. Ce n’est que l’organisation autonome des femmes qui peut mener à un changement réel de cette situation. Il y a enfin le problème kabyle. La campagne d’arabisation, à travers ses conséquences sur la langue kabyle (appelée en quelque sorte à disparaître) prend pour ces derniers le caractère d’un véritable racisme d’État. Malgré une présence très importante de Kabyles en Algérie (qui généralement ne parlent pas l’arabe), leur langue n’est pas enseignée, à quelque niveau que ce soit. Comment peut-on appeler les jeunes Kabyles à se battre (et éventuellement mourir) pour le peuple sahraoui, lorsque dans leur pays ils ne peuvent même pas apprendre à lire et écrire dans leur propre langue. Inutile de rappeler l’apport des Kabyles à l’histoire et à la culture algériennes.

Il s’agit d’un problème très explosif à l’heure actuelle en Algérie qui aura certainement des suites concrètes dans les années à venir.


Extrait d’une interview de Boumédienne publiée dans : Un Algérien nommé Boumédienne ; Stock 76, Annie Francos et J .P. Séréni, p. 140.

L’autogestion :

« Mais c’est du marxisme-léninisme dégénéré. Ce concept fumeux n’aboutira qu’à la déliquescence de l’État. Les sociétés développées n’ont pas réussi à définir ce qu’est l’autogestion. Comment une société illettrée comme la nôtre, sortant à peine de la lutte armée, une société composée encore de féodalités héritées de la guerre, pourrait-elle appliquer l’autogestion ? Il n’y a encore aucune prise de conscience des masses. Le monde du travail n’est pas prêt ».


A partir des éléments de cette première analyse à caractère général nous pensons que les travailleurs libertaires peuvent déjà se donner un certain nombre de tâches :

– Dénoncer la nature contradictoire de l’Etat algérien : « progressiste » à l’extérieur, conservateur, bureaucratique et anti-ouvrier à l’intérieur ;
– Avancer une analyse claire de la réalité de l’« autogestion » en Algérie ;
– Informer l’opinion publique sur le mouvement social et ouvrier en particulier en Algérie ;
– Développer la solidarité avec les travailleurs en lutte ;
– Tout faire pour aider le développement du mouvement anarchiste en Algérie, objet de répression systématique ;
– Soutenir les revendications kabyles concernant l’affirmation de leur identité culturelle spécifique.


NOTES :

(1) L’élimination en 1965 de Ben Bella, actuellement en prison, par la fraction militaire de la bureaucratie (Boumédienne) ainsi que les autres conflits qui ont marqué l’histoire récente de l’Algérie sont des moments de ce processus de consolidation de État.

(2) Pour plus de détails, lire : « Autogestion, État, Révolution » (1972, Éditions du cercle).

(3) En ce qui concerne les mouvements de la jeunesse scolarisée qui affirmaient des objectifs nettement socialistes, après une forte répression (1968-69) on tente de les mobiliser dans le volontariat pour la révolution agraire afin d’assurer une meilleure production et un contrôle plus étendu sur la campagne.

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