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Iran : Vive la lutte des femmes

Article paru dans La Voix des travailleurs algériens, n° 9, avril 1979, p. 14

Women protesting forced hijab days after the Iranian Revolution, 1979 (Source : Rare Historical Photos)

A Téhéran, le 8 mars, tandis que les femmes du monde entier se rassemblaient pour la journée des droits de la femme, débutait une série de manifestations qui devaient durer cinq jours. Des femmes iraniennes exigeaient le retrait de l’obligation du port du « Tchador », long voile noir des Iraniennes.

Cette révolte contre un vêtement qu’elles portèrent en signe de liberté contre le Shah qui le leur avait arraché par la force (il proposait en échange de faire d’elles des « poupées silencieuses et maquillées ») est en fait une demande de liberté et d’égalité, des hommes et des femmes, dans les droits civiques et personnels. C’est encore le refus d’un vêtement peu pratique, impossible à revêtir par la femme au travail, qui se voit ainsi incitée à retourner à la maison.

Les femmes iraniennes ont participé à la lutte et au soulèvement contre le régime du Shah. Militantes pendant les longues années de la répression impériale, elles sont devenues combattantes de rue, au côté des hommes. Le « Vendredi Noir » (8 septembre 78) 700 femmes sacrifièrent leur vie, 4 000 femmes furent martyres, torturées et exécutées dans les prisons du Shah, contribuant à la lutte pour la libération.

Ces femmes, qui n’ont plus à démontrer qu’elles ne sont pas des « objets » ou des « personnes mineures », refusent de se soumettre à l’emprisonnement d’une tradition rétrograde. Le « Tchador » est une prison qui signifie que la femme n’a pas d’existence et qu’elle doit demeurer cachée, sans apparence. Elle est ainsi tolérée mais sous tutelle de l’autorité religieuse, paternelle ou maritale qui ne lui reconnaît que des droits mineurs.

Les Iraniennes demandent donc :

– la liberté du vêtement car elles estiment être capable de savoir ce qui est convenable pour leur respect et le respect de leur milieu,

– la liberté et la jouissance des droits politiques et civils pour les hommes et les femmes dans l’égalité,

– le droit au travail dans des conditions et à un salaire égal pour les hommes et les femmes,

– le droit au divorce pour la femme et l’homme,

– l’abolition de la polygamie et de la répudiation avec l’établissement des droits sur la famille et la construction de crèches,

– le droit à la contraception, à l’avortement libre, et à l’éducation sexuelle,

– la lutte contre l’analphabétisme.

Inquiètes des déclarations de l’Ayatollah Khomeiny, menacées dans les rues par les comités religieux, à l’Université ou dans les lycées de jeunes filles, surprises de la disparition des femmes des écrans de télévision, des milliers de manifestantes se sont rassemblées spontanément le 8 mars et surtout le 12 mars, soutenue par quelques centaines de militants progressistes, pour aller porter leurs revendications au ministère de la Justice. Des pancartes et des cris expliquaient : « Nous n’avons pas fait la révolution pour revenir en arrière » – « Nous préférons la prison plutôt que de disparaître derrière le Tchador ». Certaines, prises à partie par des contre-manifestants khomeinistes furent battues et même poignardées.

Devant leur grande détermination, l’Ayatollah a dû reculer. Il déclarait que le port du voile n’était pas obligatoire mais recommandé, et que les hommes, qui insultent les femmes dans les rues, seraient punis.

Soucieuses de ne pas provoquer de troubles graves, profitables aux extrémistes religieux, dans un climat politique instable, les Iraniennes ont accepté cette déclaration de principe, mais demeurent vigilantes.

Leur inquiétude quant à la nature démocratique et progressiste du pouvoir des Ayatollahs rejoint d’ailleurs d’autres signes. Tant en Iran qu’à l’étranger beaucoup regrettent les procès secrets ou expéditifs, les exécutions trop rapides qui ne sont pas à l’honneur des tribunaux. S’il ne s’agit pas de défendre de véritables criminels, comme les bouchers de la SAVAK, encore est-il nécessaire de rassembler des preuves. L’intérêt premier des procès réside, non pas dans la liquidation des accusés, mais dans les débats politiques qui éduquent les masses à l’occasion de tels procès. Il est à déplorer qu’une répression expéditive frappe les minorités nationales (Kurdes, Turkmènes, Afghans), religieuses (Baha’is, Francs-Maçons), sexuelles, ou encore les responsables politiques de l’ancien régime qui ne se sont pas couverts de sang.

Le 30 mars, l’Iran deviendra sans doute une république islamique. Il restera à vérifier si le premier mouvement de masse purement féminin du monde musulman sera en mesure d’affronter la lutte pour la conquête des libertés et aura la possibilité, au côté des autres forces révolutionnaires, de garantir un avenir progressiste pour le peuple iranien.


KATE MILLET A LA MUTUALITE

Kate Millet, féministe et écrivain américaine, qui a lutté pour le droit des prisonniers iraniens tenait une conférence de presse le jeudi 22 mars à la Mutualité à Paris, pour témoigner de son séjour en Iran auprès des femmes iraniennes en lutte et de son expulsion par les autorités.

Elle a expliqué que les femmes féministes en Iran étaient en grand danger du fait de l’activité des Comités Khomeinistes qui se promènent en armes dans les rues. Elle a raconté les manifestations, le courage des jeunes femmes agressées, et a souligné la solidarité des militants progressistes venus soutenir les femmes.

Après avoir dénoncé son expulsion sans explication ni motifs d’ordre légal, ainsi que le manque de courtoisie de ses geôliers, elle a présenté un film en couleur, tourné au cours d’une des manifestations de femmes iraniennes. Des étudiantes, des infirmières, et même une femme portant le Tchador, mais manifestant pour sa fille, y prennent la parole pour revendiquer leur liberté. Ce film peut être demandé à la Librairie des femmes.

Kate Millett a remis à l’assistance un texte écrit la nuit de son emprisonnement qui s’achève par un témoignage de solidarité à l’héroïque peuple iranien contre la tyrannie du Shah et l’impérialisme et un souhait de liberté et de démocratie… pour les femmes et pour tous.

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