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Maurice Laisant : Le problème palestinien

Article de Maurice Laisant paru dans Le Monde libertaire, n° 135, septembre-octobre 1967, p. 8-9

Rien de plus complexe que les problèmes du Moyen-Orient en général et celui du problème israélien en particulier, non seulement en raison des oppositions et des errements inhérents à toute expérience humaine, mais aussi et surtout par l’intrusion de la finance et de la politique s’efforçant à brouiller les cartes, à diviser et à opposer les collectivités et les races, à multiplier les incidents et à nourrir les rancœurs et les haines.

Cela n’a jamais été aussi vrai qu’aujourd’hui, en ce qui concerne le problème palestinien.


UN PEU D’HISTOIRE

Sans prétendre ici à une étude approfondie, il est indispensable de rappeler brièvement la genèse du problème juif.

Chassés par les Romains de la Palestine, les Juifs se sont répandus de par le monde, sans toutefois (pour la plupart) se mêler complètement aux nations auxquelles ils adhéraient et conservant leur religion et leurs rites.

Cette raison ne suffit pas à expliquer l’exclusive dont ils ont été l’objet et les massacres dont ils ont été les victimes au cours des siècles.

Tentons d’analyser ces causes.

1° jalousie des populations devant des hommes qui, rejetés des tâches courantes par des lois d’exception, se livraient aux activités commerciales et financières où ils se montraient plus brillants et plus aptes que le reste des habitants (ceci jusque vers le XVIe siècle où les Lombards, les Flamands et les moines « templiers » apprenaient à manier l’or et découvraient les profits du crédit) ;

2° excitation des Etats qui, se servant des Juifs dont ils rançonnaient les bénéfices, les désignaient ensuite à la vindicte populaire comme les responsables de ses maux ;

3° l’intolérance religieuse vouant au supplice et à la mort toutes les hérésies, et excitant les masses contre ceux qui les pratiquaient (faut-il ajouter que l’Eglise catholique, tout comme les gouvernements, ne dénonçait les Juifs aux révoltes du peuple qu’après s’être servi de ceux-ci en « pompant » leurs richesses).

C’est ainsi que, jusqu’à nos jours, l’antisémitisme sévit encore et dans certains pays rend la vie intolérable aux ressortissants juifs.

Devant cet état de fait, trois solutions s’offraient à eux :

– Demeurer dans ces nations inhospitalières avec tous les risques que cela comportait et l’obligation de s’y trouver reclus en des « ghettos », lieux assignés et à eux seuls réservés.

– Emigrer vers des terres moins intolérantes et où la vie leur serait plus supportable.

– Revendiquer un territoire qui leur soit propre.

LE SIONISME

C’est de cette troisième option qu’est né le Sionisme.

La pensée en revient à Théodore Herzl en réaction à l’affaire Dreyfus et à la vague d’antisémitisme qu’elle avait déclenchée en France.

L’idée devait être dans l’air puisque quelques années plus tôt, en 1881, à la suite de pogroms en Russie et en Roumanie, un mouvement en faveur du retour des Juifs à la terre d’Israël s’était crée sous le nom « Les Amants de Sion ».

Cependant, c’est le chimiste russe Chaïm Weizmann qui permit la concrétisation de ce projet.

Vivant à Londres au cours de la guerre 1914-1918 et ayant favorisé le gouvernement anglais par ses découvertes en matière d’explosifs, il fréquenta nombre de ses représentants et obtint de l’un d’eux, lord Balfour, l’avis favorable du royaume « à l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif ».

Cependant, pour des raisons politiques, la réalisation de ce projet ne put avoir lieu et ce n’est qu’en 1929 qu’est créée à Zurich l’Agence juive dans le but de recueillir des fonds permettant l’achat de terres en Palestine et l’immigration des Juifs.

En 1936, Londres envisage un partage entre Juifs et Arabes, qui ne peut aboutir et conclut par une limitation des sionistes à acquérir des terres.

Enfin, en 1947, Truman propose de relever le quota d’immigration et la création d’un Etat fédéral.

Arabes et Juifs convoqués à une table ronde, ces derniers refusent d’y participer.

Devant cet échec, il saisit l’O.N.U. de la question, et celle-ci, le 2 avril 1947, conclut par le partage de la Palestine en deux Etats.

Tel est le résumé, volontairement succinct, de la genèse qui a présidé à la naissance d’Israël.

Reste maintenant à en faire l’examen.

Si le Sionisme s’est trouvé justifié par les persécutions qui ont frappé les Juifs au cours des temps, il apparaît comme une fausse et tardive solution.

1° Parce qu’il intervient dans un temps où l’antisémitisme ne joue plus que dans quelques pays (mondialement l’aventure hitlérienne apparaissait comme un dernier sursaut).

La preuve en est que, sur les quelque cent millions d’Israélites qui existent dans le monde, trois millions seulement ont souscrit au retour à la terre promise.

2° Parce que la création d’un Etat, quel qu’il soit, et du nationalisme qui en découle va à l’encontre de l’unité du monde, de la suppression des frontières et de l’internationalisme.

Faut-il rappeler que nombre de Juifs, et parmi les plus évolués, se sont opposés au Sionisme pour la raison précitée, notamment Zamenhof, le créateur de l’espéranto.

3° Parce que la création du retour à la terre promise s’assortit d’une conception religieuse.

Comme l’écrit fort bien P. Vidal-Naquet : « La terre sainte n’est pas une notion plus rationnelle que la guerre sainte » (1) et le choix par les sionistes d’une terre où leurs aïeux ont vécu il y a deux mille ans et où vivent aujourd’hui d’autres communautés ne se trouvait justifié que par une conception religieuse des choses, une fois de plus obstacle à l’entente humaine.

On retrouve encore une fois sa marque dans l’exclusivisme dont il fait montre :

« Un Juif converti ne peut pas bénéficier de la « loi du retour », un mariage mixte ne peut être conclu qu’à l’étranger, les citoyens arabes ne participent pas vraiment à la vie nationale (2). »

Et au cours des tristes et récents événements, ainsi que le faisait remarquer l’auteur précité : qui n’a pas été choqué, croyants aussi bien qu’athées par « la parade militaro-religieuse » qui a accompagné la reprise du Mur des Lamentations ? (3)

Inutile d’ajouter que les autres Etats, et les Etats arabes notamment, n’ont rien à envier à Israël dans ce domaine du sectarisme et de l’intolérance.

Autre paradoxe qu’il nous faut constater : c’est à l’heure où la guerre d’une part, les persécutions nazies d’autre part, justifiaient le sionisme et pouvaient accorder aux Juifs un havre et une terre d’asile, que les nations, tout en disant s’opposer au fascisme, refusaient le débarquement des bateaux chargés de réfugiés et livraient à la noyade ces échappés des camps de la mort.

POLITIQUE ET ECONOMIE

Pourquoi ?

Parce que dès son origine le problème de l’Etat d’Israël ne fut pas pour les gouvernements mondiaux, une solution à un problème humain, mais la possibilité d’une influence politique et économique.

En patronant le projet de Chaïm Weizmann, lors de la guerre de 1914-1918, la plupart des dirigeants anglais « ne voyaient qu’un moyen d’accroître l’influence de leur pays en Orient » (4).

Et les raisons de l’abandon de ce projet sont les mêmes :

« Mais très vite Londres se trouva tiraillé entre cet engagement et les bonnes paroles prodiguées aux chefs arabes durant la guerre, pour les amener à se révolter contre la Turquie. » (5)

Et devant l’impasse où se trouvait engagée l’Angleterre, l’U.R.S.S., pour des motifs d’influence semblables, offrit ses bons offices aux Juifs.

Depuis lors, on a assisté à ce jeu de bascule où les uns et les autres accordaient ou refusaient leur appui aux Israéliens, dans le seul but de contrebalancer le bloc adverse et les influences dont celui-ci bénéficiait, ou de se les octroyer au prix d’une rupture avec leurs alliés d’hier, si le marché apparaissait comme plus intéressant.

C’est ainsi qu’au cours de la guerre 1939-1944, l’Angleterre refusait l’asile aux Juifs en Israël et les livrait à la mort, pour ne pas se priver d’alliances et de pétrole en Moyen-Orient.

C’est ainsi qu’en 1947, lors de la reconnaissance par l’O.N.U. de l’Etat juif, la Grande-Bretagne s’abstenait, tandis que l’on créait pour la sauvegarde des sionistes un Comité spécial composé entre autres des U.S.A. et de… l’U.R.S.S.

Pourquoi ce curieux attelage ?

Simplement parce que les Russes, après avoir gagné la sympathie des Etats du Moyen-Orient dont ils avaient réclamé la libération, voyaient leurs partis communistes locaux en butte aux chefs d’Etats de ces divers royaumes, installés par la Grande-Bretagne, selon une politique coloniale déguisée ; l’U.R.S.S. se tournait donc vers Israël pour avoir pied dans cette charnière de trois continents.

Ainsi la Grande-Bretagne dut évacuer ses troupes d’Israël où elle exerçait son mandat, mais durant les quelque six mois que cela demanda, elle arma les troupes arabes avec le désir évident de voir celles-ci liquider le sionisme après son départ, ou plutôt ne pas voir le pétrole arabe prendre le chemin de l’U.R.S.S.

Dans tous ces événements et dans ceux qui suivirent, l’inspiration en revient incontestablement aux intérêts économiques et financiers auxquels l’idéologie et la politique furent sacrifiées ou plus exactement adaptées ; car n’est-ce pas le rôle de la politique et de l’idéologie de s’adapter, selon la formule qui veut que nécessité fasse loi ?

C’est ainsi que l’on peut voir (jusqu’à quand ?) l’U.R.S.S. alliée d’une Egypte fasciste où l’on jette les communistes en prison.

C’est ainsi que pour des raisons politico-économiques, les nations démocratiques (?) ont favorisé un coup d’Etat en Grèce qui devait entrainer pour des raisons politico-économiques également, le conflit judéo-arabe.

Quelque sympathie que puisse nous inspirer la forme sociale des premiers, quelque horreur que nous puissions avoir de la dictature et de la tyrannie qui règnent chez les seconds, il serait vain d’entrer dans le jeu, un jeu où les dés sont pipés et les cartes biseautées.

Pour prendre parti dans la guerre entre Arabes et Juifs, il eût fallu qu’il y ait guerre entre eux quand, en réalité, il y eut guerre entre l’U.R.S.S. et les U.S.A. par nations interposées.

L’ETAT SOCIAL D’ISRAEL

Ainsi qu’il est dit plus haut, nous ne pensons pas (comment pourrions nous le penser ?) que le fait que des hommes aient vécu sur une terre il y a deux mille ans constitue pour eux une option sur celle-ci, et moins encore lorsqu’elle est revendiquée comme terre sainte.

Nous ne croyons pas plus aux races élues qu’aux races maudites.

Nous ne pensons pas davantage que la multiplicité des Etats soit une marche vers l’avenir, mais au contraire une régression par les frontières matérielles et morales qu’elle dresse entre les hommes.

Et cependant force nous est de reconnaitre les réalisations sociales d’Israël qui, poussées plus avant et débarrassées des entraves politiques extérieures, pourraient être revendiquées par les anarchistes après celles de la Commune, de l’Ukraine et de l’Aragon.

Ce peuple composé d’hommes venus de tous les continents, ce peuple auquel était attaché le préjugé racial de son improductivité et de son parasitisme, a rendu fertiles des terres stériles jusqu’alors, ce qui lui confère sur ce sol beaucoup plus de droit que la revendication de son origine deux fois millénaire.

Ce peuple, en dépit de son fanatisme religieux souligné plus haut, recourait dans son organisation sociale à des méthodes prônées de tous temps par les anarchistes, à savoir la responsabilité directe.

Dans ses kibboutzim, communautés agricoles, était supprimée la monnaie entre les ressortissants, chacun produisant selon ses moyens et consommant selon ses besoins.

Une pareille constatation nous permet de conclure qu’automatiquement lorsqu’une collectivité s’organise, elle le fait selon les normes prônées par les anarchistes, non parce que tel ou tel théoricien les ont définies, mais parce qu’elles découlent du besoin humain et de la nécessité humaine.

La création n’est possible que par l’initiative confiée à tous, à tous les échelons de leur compétence, et qui ne peut être sans la liberté.

Si l’on voit ensuite s’altérer ces bases, c’est par le développement politique qui va de pair avec la dégradation sociale, et qui sacrifie l’intérêt de tous aux ambitions de quelques-uns.

A cet égard, le peuple d’Israël se doit de se tenir en garde en premier chef contre son propre gouvernement.

Ce n’est pas sans tristesse mais sans étonnement que j’ai pu lire que les Israéliens avaient livré aux U.S.A. quatre chasseurs ainsi que des fusées sol-air soviétiques, aujourd’hui soumis à des expériences aux Etats-Unis, ce qui permettra à ceux-ci une plus grande efficacité dans leur intervention contre le Vietnam du Nord (6).

Si, anarchistes, nous revendiquons le droit à la vie du peuple israélien, ce n’est pas pour le dénier à un autre peuple. Si nous avons déploré le conflit israélo-arabe, ce n’est pas pour applaudir à l’escalade en Extrême-Orient.

C’est l’association de tous les peuples (celui des Juifs en fait partie), qui mettra un terme au gang de tous les gouvernants, dont celui d’Israël n’est pas exclu.

Enfin, comment envisager le problème juif sans examiner le problème arabe ?

Comment se désintéresser du sort des réfugiés qui vivaient sur le territoire d’Israël il n’y a pas deux mille ans, mais dans le premier tiers de ce siècle et qui se sont trouvés arbitrairement chassés d’un sol qui était le leur ?

Comment résoudre ce problème autrement que par une entente judéo-arabe et les possibilités d’une connivence ?

Que les Israéliens considèrent ceux qui ont applaudi à leur victoire : qu’ils pensent que pour eux le triomphe d’Israël fut avant tout le massacre d’Arabes et la vengeance pour les fascistes de l’Algérie française déçus de ne plus pouvoir faire suer le burnous aux « bicots », qu’ils songent que ceux qui les acclament sont des racistes dont l’antisémitisme n’a fait que changer de camp.

Qu’ils prennent garde qu’à la suite de revirements, comme en compte chaque jour l’Histoire, l’antisémitisme (un antisémitisme dont Israël lui-même portera la responsabilité) ne fasse crier demain : « Mort aux Juifs », comme il fait crier aujourd’hui : « Mort aux Arabes. »


(1, 2, 3) Le Monde, mardi 13 juin 1967.

(4, 5) André Fontaine, Le Monde, 7 juin 1967.

(6) Le Monde, 19 juillet 1967, page 4.

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