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Jacques Métivier : Front Populaire ou révolution manquée

Article de Jacques Métivier paru dans Liberté, cinquième année, n° 92, 1er juillet 1963, p. 4

AUCUN doute, ce livre paraît à son heure ; on parle fort, en ces temps, d’union de la gauche, d’un renouveau de Front Populaire. D’où l’importance de ce témoignage lucide, sinon impartial (qui pourrait prétendre, ayant été mêlé aussi étroitement aux événements qu’il évoque, être vraiment juge impartial, surtout vis-à-vis des autres nommes ?)

Daniel Guérin présente son ouvrage (Ed. Julliard) divisé en cinq parties : un prologue, trois actes et un épilogue. C’est dire qu’il considère cette aventure du Front Populaire comme une tragédie, ou, au moins, comme un drame.

D’origine bourgeoise, l’auteur veut entrer au parti socialiste ; on l’accueille. Mais il est vite déçu par l’électoralisme. Cependant il trouve dans la gauche du parti, auprès de Marceau Pivert surtout, des raisons de continuer à militer ; et aussi d’affirmer son pacifisme révolutionnaire. Un autre fait marque aussi Daniel Guérin : sa participation à « la révolte des colonisés ». Enfin, sa visite à Trotsky lui laisse une profonde impression. Le « Vieux », comme il l’appelle, « restera jusqu’à sa mort, un excitateur en même temps qu’une férule. »

Puis vient le 6 février 1934 et la riposte du 12 février ; la grève générale, manigancée par le ministère de l’Intérieur avec Léon Jouhaux et Léon Blum, à l’origine, n’a pour objectif que de faire contre-poids à la pression exercée par les ligues factieuses ; elle va conduire à l’alliance socialiste-communiste.

Mais ce n’est qu’après le pacte Laval-Staline que les communistes deviennent « nationaux » et étendent au parti radical l’alliance qui devient Front Populaire. L’aboutissement, c’est un « programme rabougri ». Chez les socialistes cela provoqua la naissance de la Gauche Révolutionnaire, tout de suite perplexe vis-à-vis du Front Populaire qui recouvre à la fois un mouvement réellement populaire et une mésalliance électoraliste.

Cependant, la Gauche Révolutionnaire sert à la fois le parti et le Front Populaire, avec la même loyauté.

De même, Daniel Guérin et ses amis continueront à soutenir la S.F.I.O. quand Blum aura pris le pouvoir après les élections de 36. Mais quand explosent les grèves, les dirigeants, effrayés, font tout leur possible pour arrêter le mouvement et la Gauche Révolutionnaire n’a pas de militants dans les milieux ouvriers pour contrecarrer l’influence des ouvriers communistes qui font appliquer les consignes.

« Nous avons manqué le coche », dit l’auteur. Et ce sera le reflux. Le gouvernement se révèle débile, les grandes banques vont reprendre leur action et, sous l’influence des événements extérieurs, le parti socialiste glissera au social-patriotisme. C’est le deuxième acte. Bien des faits rappelés par Daniel Guérin avec clarté offrent le plus grand intérêt, du blocus de l’Espagne républicaine aux procès de Moscou, du lâchage des « colonisés » au second gouvernement Blum, et à l’Union nationale.

C’est que la guerre menace de plus en plus ; nous en sommes au troisième acte. La minorité socialiste, malgré ses efforts, ne peut empêcher les dirigeants S.F.I.O. de s’allier avec la droite la plus réactionnaire – comme si on pouvait combattre le fascisme avec la réaction ! C’en est trop pour les pacifistes révolutionnaires : ils quittent la « vieille maison » et fondent le P.S.O.P. Leur influence, non négligeable, ne pourra être déterminante au moment de Munich, malgré le pacifisme des masses. Et ce sera le retentissant échec de la grève générale, et la défaite en Espagne …

Aux approches de la guerre, le Parti Socialiste Ouvrier et Paysan était entré en contact avec des groupes similaires étrangers pour fonder la F.O.I. Daniel Guérin part pour la Norvège. Mais malgré sa détermination il est désespéré :

« … jusqu’à la dernière minute, me fiant de façon excessive et non marxiste, à la volonté humaine, j’avais espéré, en mon for intérieur, que les maîtres du jeu se ressaisiraient, que leur « libre arbitre » s’affranchirait d’un fatal engrenage, qu’ils ne creuseraient pas de gaité de cœur leur propre tombe et celle de dizaines de millions d’hommes ; or, avec une criminelle inconscience, ils entraient comme des somnambules dans la catastrophe. Depuis ce jour, quelque chose s’est brisé en moi »

Ce qui est sympathique surtout chez Daniel Guérin c’est sa fidélité aux idées pour lesquelles il a combattu, alors que tant d’autres ont trahi le pacifisme comme le socialisme.

Y a-t-il des conclusions à tirer de ce livre ? Il est toujours hasardeux de se livrer à ce jeu. C’est avant tout affaire d’opinion. Personnellement, au moment où l’on reparle de commettre les mêmes erreurs que voilà bientôt trente ans, où l’on envisage de différents côtés des alliances « contre-nature » entre bourgeois progressistes et staliniens mal repentis, entre sociaux-démocrates et conservateurs de tous poils, je crois qu’il est bon de dénoncer certains mythes, comme celui du Front Populaire. Cela ne peut conduire qu’à de nouvelles défaites pour tous les travailleurs et pour les pacifistes, ou plutôt pour le pacifisme que beaucoup cherchent à mettre à leur service.

Mais pacifisme révolutionnaire ou pacifisme intégral ? Il y aurait là une intéressante étude à faire.

Quoi qu’il en soit, tous les jeunes qui n’ont pas vécu ces événements feront bien de lire le livre de Daniel Guérin.

Jacques METIVIER

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