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Jean-Baptiste Séverac : La naissance du fascisme. L’Italie de 1918 à 1922, par A. Rossi

Article de Jean-Baptiste Séverac paru dans Le Populaire, 21e année, n° 5.579, 25 mai 1938, p. 6

EN donnant à sa Naissance du fascisme le sous-titre : l’Italie de 1918 à 1922, notre collaborateur et ami A. Rossi (André Leroux) a fortement mis en évidence la promptitude avec laquelle s’est poursuivi le mouvement au terme duquel l’Italie n’avait plus qu’à pleurer ses libertés perdues. Quatre années ont suffi à la préparation et à la perpétration du crime.

Certes – et Rossi se garde bien de l’oublier – l’Italie, à la fin de la guerre, portait en elle de lourdes menaces. Elle avait souffert comme tous les autres pays. Elle avait été blessée dans son amour-propre national. Elle ne trouvait plus à employer ses forces dans une économie peu prospère. Pour la déterminer à la guerre on avait suscité en elle des espérances qui n’étaient pas réalisées. A quoi il faut ajouter des conflits toujours latents et maintenant exaspérés entre les classes et les fractions de classe, à la ville, mais aussi à la campagne ; une hétérogénéité qui se traduisait par des luttes politiques de parti à parti et à l’intérieur même des partis.

De tout cela, Mussolini devait profiter, et c’est ce qu’il a su faire.

La promptitude de son succès ne doit cependant pas laisser croire que ce succès fut inévitable. Rossi, du moins, ne le pense pas. Les circonstances politiques et économiques intérieures, les conjonctures internationales avec leurs influences diverses, les fautes commises par ceux-là mêmes qui pouvaient s’opposer victorieusement aux progrès du fascisme, l’habileté et aussi le cynisme des chefs fascistes et principalement de Mussolini, ont été déterminants.

Et c’est l’histoire, la triste histoire de ce désordre, de ces faiblesses, de ces mensonges, de ces reniements, avec les violences odieuses qui ont jalonné la route au fascisme vers sa mainmise sur le pouvoir, que Rossi rapporte et analyse. Rien de plus vivant que le récit qu’il en fait et pour lequel il a mis en œuvre une documentation d’une incomparable richesse. Rien de plus pénétrant que sa recherche des causes lointaines et proches. Tous ses lecteurs admireront qu’il ait pu voir si clair dans tant de confusion et qu’il ait ainsi pu écrire le plus solide et aussi le plus instructif des livres.


Il convient ici de préciser. Quand je dis que La Naissance du fascisme est un ouvrage instructif, je n’entends pas seulement qu’il est une histoire sérieuse, vraie, détaillée et minutieuse des quatre années qui vont de la guerre à la marche sur Rome, j’entends aussi que cet ouvrage, en nous faisant connaître la suite des événements et les actions et réactions des groupes, des partis, des organisations politiques et économiques de tous ordres, est de nature à donner de précieuses leçons pour toute lutte contre le péril fasciste.

Ne pouvant pas songer à analyser ou seulement à résumer en une page un ouvrage aussi considérable que celui-là, je veux me borner à signaler à mes lecteurs deux des choses qui m’y ont le plus frappé.

C’est, d’abord que le socialisme italien (et je prends ce mot dans son sens le plus large) n’a pas su donner à son action la vigueur et la continuité qui l’eussent rendue efficace. Il était et il est resté divisé avec lui-même, gêné par ces désaccords intérieurs, gêné aussi par des formules qui ne lui permettaient pas d’avoir la souplesse dont il aurait eu besoin. Aux discussions intestines s’est ajoutée l’hostilité des communistes, dont la présence à coté du parti socialiste explique la durée de cette fraction « maximaliste » qui semblait n’avoir pour objectif que de ne pas être moins fidèle que le communisme à l’idéologie moscovite. Résultat : le parti socialiste n’a jamais su (ou ne l’a su que quand il était trop tard) prendre position nette vis-à-vis de l’Etat et se servir des forces de l’Etat quand elles auraient pu être encore tournées contre le fascisme. Il n’a pas voulu (ou l’a voulu trop tard) s’intégrer à des formations plus larges et déterminer ainsi un courant d’opinion et une conjonction de forces contre lesquels le fascisme se serait brisé. Il n’a pas compris (ou l’a compris trop tard) que le tâche de défendre les libertés démocratiques « bourgeoises » devait passer au premier plan et que ce n’était renoncer à rien de sa propre raison d’être que de travailler à maintenir le régime politique qui assure au développement et aux progrès de nos idées des conditions favorables. Cet exemple nous a-t-il servi, à nous, socialistes français, non seulement quand nous avons eu à entrer dans le Rassemblement Populaire, mais encore quand nous nous sommes placés délibérément à la pointe du combat pour la liberté menacée ? Peut-être. En tout cas, une des leçons qui se dégagent du livre de Rossi, c’est que nous avons été bien inspirés en le faisant et que, tant que ces menaces demeureront, nous ferons bien de multiplier notre propre force par toutes celles qui peuvent l’épauler, y compris celles de l’Etat.


L’autre remarque a trait au fascisme lui-même. On parle souvent de doctrine fasciste, d’idéologie fasciste, etc … Je ne pense pas que ces termes ne correspondent à aucune réalité ; mais je crois trouver dans le livre de Rossi la preuve que cette réalité a été postérieure au triomphe du fascisme et que, pendant sa période d’expansion et de conquête, elle était inexistante. Il est en effet du plus haut intérêt de constater l’extrême variation des thèses défendues par Mussolini, dans cette espèce de commentaire quotidien qu’il donnait des événements dans son Popolo d’Italia. Ses idées n’ont jamais cessé de changer avec les circonstances. Jamais il ne s’est embarrassé de ce qu’il avait pu défendre la veille. Se contredire a toujours été le moindre de ses soucis. Ses pensées – et peut-être vaudrait-il mieux dire : ses mots n’ont jamais été pour lui que des instruments au service de son ambition. S’en est il lui même rendu compte lorsque, essayant de se hausser jusqu’à des considérations qui ne fussent pas médiocres, il se réclamait de telle philosophie pragmatiste ou de telle morale de la volonté de puissance, bien plutôt, d’ailleurs, de leurs caricatures ? Peut-être. Mais cela ne viendrait que confirmer ce que j’ai dit : il n’a que mépris pour les idées.

Cela aussi est plein d’enseignements. Cela nous montre en effet que le fascisme trouve des conditions favorables à son développement partout où les disciplines intellectuelles sont ou ignorées ou peu pratiquées ou oubliées. Cela nous rappelle, du même coup, combien nous devons nous méfier, dans notre propagande et dans notre action, de la tentation de ce qui est le plus facile. Et il est plus facile d’entraîner que de convaincre, de lancer un slogan que d’apporter une preuve, d’émouvoir les instincts que d’exercer et de fortifier la raison.


Il faut que je m’arrête.

Ce que j’ai recherché, c’est de donner à beaucoup de mes lecteurs le désir de lire le beau livre de Rossi, œuvre d’un historien de haute qualité, œuvre aussi d’un militant indéfectible du socialisme.

Je sais que sa Naissance du fascisme est le fruit de longues années de recherches et de méditations. J’atteste au surplus que Rossi, en l’écrivant, a aussi voulu donner aux socialistes des armes pour leur dur combat. Je suis assure qu’il y a réussi et que tous ceux qui le liront partageront ma certitude et seront, comme moi, reconnaissants à notre camarade d’avoir si bien travaille pour eux.

J.-B. SEVERAC.


(Paris, Gallimard, 1938. – 33 fr.).

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