Article de Hocine Aït Ahmed paru dans Libre Algérie, novembre 1986

En avril 1955, il représentait l’Algérie combattante au sommet historique de Bandung.
Trente ans après que reste-t-il de cet immense espoir ?
Hocine Aït Ahmed répond sans complaisance à cette question.
Les chefs d’Etat des pays non-alignés en sont, après un quart de siècle, à leur 8e sommet qui vient de se tenir à Harare au Zimbabwe.
Les médias dans leurs différentes tendances ont suffisamment rendu compte de ses travaux par de nombreux bilans et analyses. Certes le seul fait de sa convocation n’est pas inutile. Les documents adoptés à la suite de laborieux consensus ne sont pas inintéressants ; un Algérien ne peut pas sous-estimer l’importance d’une résolution sur la lutte contre l’apartheid (par exemple) quand il se rappelle les retombées morales et politiques de la déclaration de Bandung sur sa propre lutte de libération. Mais on ne peut pas se résigner au plus petit commun dénominateur quand il s’agit du destin des 2/3 de l’humanité !
L’abandon du non-alignement
L’interrogation est ailleurs. Dans l’incapacité des pays dits Non-Alignés à faire face aux crises économiques, politiques et militaires qui rongent le tiers monde ainsi qu’à la prolifération des guerres, famines et violences qui n’en sont que les conséquences cumulatives.
« Il est troublant » déclare Robert Mugabe, hôte et président en exercice des non-alignés, « de constater que la plupart des foyers actuels de tension internationale sont localisés surtout sur le territoire des pays non-alignés ».
La conférence a-t-elle été capable d’éteindre un seul de ces foyers ? Nos peuples horrifiés par les effets dévastateurs de la guerre Irak-Iran n’admettent pas ce qui leur paraît être l’inadmissible démission devant la furie meurtrière.
Par ailleurs, la conférence s’inquiète vivement « devant l’accélération de la course aux armements ». Elle feint de ne pas savoir que les phénomènes de militarisation et de sur-équipement en matériels de guerre assument des proportions déstabilisatrices en Afrique, en Asie, en Amérique Centrale et en Amérique du Sud.
Non moins paradoxal est l’appel de Harare pour la réactivation du dialogue Nord-Sud en vue d’instaurer un « nouvel ordre économique international » car, qu’est devenu le dialogue Sud-Sud ? La charrue avant les bœufs ! (Ce qui en passant explique la ruine de l’agriculture dans les pays sous-développés) … On aligne des formules d’exorcisme et des excommunications, on négocie en rangs dispersés, après quoi on s’étonne de se retrouver … alignés sur les structures économiques dominantes. « Le dialogue Nord-Sud est au point mort ». La dette extérieure du tiers monde dépasse les 800 milliards de dollars avec des intérêts galopants atteignant plus de 50 milliards par an. L’affaissement des prix des matières premières accable les économies du tiers monde et, outre les gains considérablement assurés aux pays industriels, elle leur permet de juguler l’inflation. Ainsi, le tiers monde semble entretenir et développer des structures d’inégalités et d’injustice dont il souffre ; l’inconséquence est de penser qu’il peut échapper aux conséquences résultant de ce qu’il faut appeler un chat un chat : l’abandon du non-alignement.
Recyclages et ré-alignements
L’analyse des marchandages et transactions auxquels se sont livrés notamment les sommets de La Havane, de New Dehli et de Harare à propos des résolutions finales éclaire la gamme de recyclages subtils et de ré-alignements modulés qui traversent le non-alignement. En l’absence de débats publics, de vie culturelle, de liberté de la presse dans nos pays, l’esprit de Bandung est oublié par toute une génération née après avril 1955 et qui constitue l’écrasante majorité de l’humanité sous-développée.
Le non-alignement n’a plus de sens après avoir été accommodé à toutes les sauces. Il n’a plus de raison d’être, proclame Kadhafi qui, en quête de performances et non de nuances, met les pieds dans le plat en exhortant la conférence des non-alignés à s’aligner franchement sur le « bloc anti-impérialiste », « fi roma wa la fi bani-ziad ».
Castro lui n’éprouve pas d’état d’âme sur sa ligne et comme pour prouver que son pouvoir de nommer reste absolu, il décrète « la dette extérieure du tiers monde, SIDA de l’économie mondiale ». Par la suite, de nombreux chefs d’Etat anxieux de redonner du sens au non-alignement se contentent de donner une définition a contrario : Rajiv Ghandi dira « ce n’est pas l’équidistance entre les deux blocs » ; Chadli ne veut pas du « faux confort d’une équidistance subalterne et paralysante » puis d’ajouter – lyrisme qui se veut positif – :
« notre message convie à l’effacement des meurtrissures Nord-Sud et Est-Ouest qui accablent l’humanité et projette un devenir de paix, de concorde et de bien-être partagés ».
L’équidistance semble décidément tenace et, évacuée à l’égard des deux blocs, elle refait surface par rapport aux quatre points cardinaux à la faveur de cette envolée humaniste. Ce terme savant, nous le devons au Département d’Etat américain qui a exhorté les non-alignés à ne pas céder aux courants d’influence soviétique. Destiné à culpabiliser et à rallier les courants pro-américains, il a réussi à créer l’événement sémantique dans ce sommet où rien de spectaculaire ne se passe. On est pour ou contre l’équidistance, mais on se définit et définit le non-alignement en fonction de l’équidistance. Voilà une notion de géométrie qui bénéficie étrangement de l’hospitalité intellectuelle des leaders du tiers monde pour s’inscrire subrepticement mais souverainement à l’ordre du jour de la conférence. L’aventure des formules illustre les aventures du pouvoir quand il se soustrait au contrôle de son opinion publique et de ses citoyens. L’aventure du non-alignement évoque ces militaires en exercice plus aptes à marcher au pas qu’à penser et qui, à force de faire demi-tour à droite ou à gauche, au pas cadencé, finissent par se retrouver certes sur la ligne mais pas dans la ligne, ayant pris la direction opposée – comme par hasard dans le sens de la descente.
Le véritable esprit du sommet de Bandung
Afin de retrouver la signification du non-alignement, il faut interroger la Conférence de Bandung au lieu de se référer à des paramètres venus d’ailleurs, de Moscou ou de Washington. Dans son paragraphe intitulé Droits de l’homme et autodétermination, la Déclaration constitutive proclame :
« La Conférence afro-asiatique déclare appuyer totalement les principes fondamentaux des droits de l’homme tels qu’ils sont définis dans la charte des Nations Unies et prendre en considération la Déclaration universelle des droits de l’homme comme un but commun vers lequel doivent tendre tous les peuples et toutes les nations. La Conférence déclare appuyer totalement le principe du droit des peuples et des nations à disposer d’eux-mêmes et prendre en considération les résolutions des Nations-Unies sur le droit des peuples et des nations à disposer d’eux-mêmes qui est la condition préalable à la jouissance totale de tous les droits fondamentaux de l’homme ».
On pourrait s’arrêter à cette dernière phrase pour mesurer le degré du détournement du non-alignement ; il suffira de noter une observation d’évidence. En fait, l’accès à l’indépendance a été la condition préalable à la violation systématique de tous les droits fondamentaux de l’homme.
Il est significatif que l’acte de naissance du tiers monde se soit fait sur la base des droits de l’homme. Bandung est un sommet de l’histoire parce qu’il pose la décolonisation comme condition sine qua non de l’universalisation du respect et de la promotion des droits de l’homme. La Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948 ne pouvait avoir une portée planétaire qu’avec la disparition du colonialisme étranger ; jusque-là son champ d’application géographique était l’Occident capitaliste et communiste qui venait d’être ravagé et meurtri par la deuxième guerre mondiale. A l’Ordre Nouveau produit par le colonialisme intérieur, c’est-à-dire le parti unique nazi et fasciste, le nationalisme étatique, la militarisation de la société, l’impératif sécuritaire (gestapo) et l’expansionnisme belliciste, les Nations-Unies voulaient substituer non pas un nouvel ordre – déplacer l’adjectif eût été déplacé – mais un monde fondé sur le respect et la promotion des droits de l’homme. Rappelons qu’au regard des nazis, les droits de l’homme étaient une « invention de la conjuration judéo-maçonnique » …
Bandung a réhabilité la Déclaration universelle de 1948
Libérée en 1945 de la forme développée du colonialisme intérieur, l’humanité reste amputée de son écrasante majorité encore sous le joug du colonialisme étranger. « La paix pour être durable et juste » proclame la Charte des Nations-Unies, « doit être construite sur le respect et non sur la violation des droits de l’homme ». Or, « les droits de l’homme ne sont pas faits pour les Noirs » on ne peut impunément transformer en ghetto cet immense hinterland afro-asiatique qui a subi aussi d’ailleurs les malheurs et intériorisé les enjeux de la deuxième guerre mondiale.
Les colonisés décident de se battre pour leur propre compte. Ils se lancent à la reconquête de leur dignité nationale. Dans la tourmente des répressions et des guerres coloniales, le droit à la paix qui conditionne l’exercice de tous les autres droits de l’homme est annulé. La Déclaration universelle est comme suspendue à l’encontre d’une partie considérable de l’humanité ; la Conférence de Bandung l’a réhabilitée en amorçant le processus qui l’ouvre à l’humanité tout entière. Elle donne un impact prodigieux au mouvement de décolonisation en précisant bien que les idéaux d’autodétermination et des droits de l’homme ne sont pas conjoncturels, une arme que l’on emprunte à l’adversaire pour le combattre, un drapeau à mettre dans la poche une fois l’indépendance acquise. Elle proclame les peuples, les hommes et les femmes véritables destinataires et titulaires du droit à l’autodétermination. Leur souveraineté ne doit pas être éteinte par celle de l’Etat. Celle-ci devant être garantie, c’est-à-dire médiatisée par le respect et la protection des droits de l’homme et des libertés publiques.
Des cultures diverses pour une seule civilisation des droits de l’homme
L’instauration de la démocratie dans les pays du tiers monde s’inscrit dans la perspective d’une alternative démocratique à l’échelle mondiale.
Voila deux principes parmi les dix qui concluent et résument la Charte de Bandung, fondatrice du non-alignement :
« Respect des droits de l’homme fondamentaux ».
« Reconnaissance de l’égalité de toutes les races et de l’égalité de toutes les nations petites et grandes ».
Il y a là un projet de société internationale qui contredit les visions étatiques et nationalistes de l’avenir post-colonial. La démocratisation des structures internationales dépendait de la décolonisation de l’Etat, c’est-à-dire du maintien de la souveraineté des peuples et des individus. L’instauration d’un ordre panétatique signifierait la restructuration, dans de nouvelles formes, du colonialisme intérieur et extérieur.
Le gigantesque mouvement pour décoloniser l’histoire s’appuyait sur une stratégie implicite révolutionnaire – au sens qualitatif et non violent du terme – à savoir :
– premièrement : la mobilisation des masses et la coopération des potentialités spirituelles, politiques et économiques de leur pays.
Dans cette vision libératrice, le retour aux sources n’est pas un appel aux traditions anachroniques et aux pratiques du pouvoir moyenâgeuses, mais un appel aux ressources culturelles.
« L’Asie et l’Afrique ont été le berceau des grandes religions et de vieilles cultures qui ont enrichi la civilisation. Ainsi, la culture asiatique et africaine est basée sur des fondements spirituels universels … »
« Fidèle à la tradition séculaire de tolérance et d’universalité, la Conférence estime que la coopération culturelle asiatique et africaine doit se développer dans le contexte de la coopération mondiale. Les pays d’Afrique et d’Asie développeront les contacts culturels avec d’autres pays pour enrichir leur propre culture et contribuer à la paix et à la civilisation mondiale ».
Une formidable volonté politique était nécessaire pour surmonter les pesanteurs autoritaires et féodales de nos sociétés.
C’est dire que les droits de l’homme ne sont pas considérés comme apanage ou luxe de l’Occident. La civilisation des droits de l’homme doit être planétaire ou ne sera pas. Toutes les cultures doivent l’aider à s’installer, se développer et s’approfondir.
– deuxièmement : le non-alignement, sur le refus de la logique et des blocs militaires, du partage du monde issu de Yalta, de son intégration sous la menace de l’apocalypse nucléaire. Le non-alignement n’envisageait pas de se tenir passivement à égale distance, mais au contraire d’appliquer la dynamique historique nouvelle issue de la décolonisation pour desserrer l’étau des deux super-puissances, éteindre la guerre froide et imposer le désarmement. Il s’agit bel et bien pour le tiers monde de devenir, en coopération étroite avec l’Europe libérée des séquelles du capitalisme sauvage, le centre de gravité de l’alternative démocratique mondiale ; c’est à cette condition qu’il peut juguler la faim et les fléaux sociaux et mettre en œuvre une véritable politique de développement. Ce n’est pas sans intuition stratégique que la Conférence de Bandung a lié les problèmes de développement aux impératifs du désarmement et de paix universelle.
Dans la perspective de cette éthique et de cette stratégie, le non-alignement ne pouvait que renforcer son efficacité en élargissant sa base géographique.
Or, que s’est-il passé ?
Aux lecteurs de jeter un regard sur l’actualité dans le tiers monde et de s’interroger sur le sort fait au droit, notamment, à la paix et au droit à l’alimentation qui fondent le droit à la vie et conditionnent la sauvegarde de tous les autres droits de l’homme.
L’intrusion fulgurante des dictatures dans le tiers monde a renversé le courant historique, déstabilisant les sociétés et les pouvoirs, accélérant les crises économiques, déclenchant les violences politiques, ruinant toutes les chances de développement.
Aux exigences de liberté et de justice, de sécurité juridique, politique, sociale et linguistique des gouvernés se substitue l’impératif sécuritaire qui protège les privilèges des gouvernants et facilite leur alignement.
En l’an 2000, les enfants du tiers monde atteindront la proportion de 60 % de la population mondiale. 15 millions d’entre eux meurent chaque année de faim. Sans compter les holocaustes engendrés par les guerres qui déferlent sur les pays d’Asie, d’Afrique, d’Amérique Centrale et d’Amérique du Sud. Pour qu’ils soient les héritiers de l’avenir et les artisans d’un monde libéré du besoin, de la peur et de l’oppression, ils n’ont pas d’autre choix que de retourner aux sources du non-alignement et de lutter pour imposer des alternatives démocratiques dans leur pays respectifs.

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