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Terrorisme : des Arabes disent non

Dossier paru dans Baraka, n° 12, octobre 1986

UN BONUS POUR L’EXTRÊME-DROITE…

La France serait en guerre, sans trop savoir contre qui ? Enfin presque. Sauf que pour l’opinion la plus large, c’est bien d’Arabes qu’il s’agit. Cela est dit et martelé, à longueur de journée, dans les médias. Le Comité de Soutien aux Prisonniers Politiques Arabes et du Proche Orient ne fait qu’accentuer, par ses communiqués, la ronde infernale à coups de bombes, laissant à chaque fois, des dizaines de passants inoffensifs qui gisent dans leur sang. Une des conséquences les plus évidentes de ces attentats aveugles est de noircir davantage encore l’image des Arabes, de parmi l’opinion française, aux yeux de l’opinion internationale.

Toutes les forces hostiles au monde arabe, à sa civilisation et même à sa présence en France, trouvent ainsi un moment idéal pour intervenir.

Les communautés arabes vivant en France demeurent, elles, complètement déstabilisées. Un bon nombre d’immigrés arabes avouent qu’ils se sentent en situation d’otages, sur leur lieu de travail, ou sur les lieux de vie. Non seulement, ils sont parmi les passants innocents, mais ils sont, depuis des années, victimes d’un terrorisme bien français : celui de l’extrême-droite. La mort des quatre poseurs de bombe de Toulon, vient corroborer la thèse selon laquelle ce terrorisme-là n’est pas encore mort et qu’il frappera de nouveau. Les expulsés du Moyen Orient, raflés chez eux, illustrent bien cette situation d’otage. Aucune charge n’a pourtant été retenu contre eux.

C’est dans ce contexte qu’il faut considérer la dernière initiative d’immigrés et de jeunes beurs, pour dire halte au terrorisme. C’est dans une situation de légitime défense qu’ils sont intervenus et non dans une prise de position sur un dossier qui échappe encore à beaucoup de gens.

Il est bien admis, qu’il y a au-delà des morts et des blessés qui nous interpellent, bien des manipulations. La démarche vers Georges Abdallah, ne vise donc pas à intervenir, dans cette affaire, par une quelconque médiation. C’est un acte symbolique à l’intention de tous ceux qui s’en réclament. Il est à l’image du désarroi des communautés vivant en France. L’attentat contre le magasin Tati est venu comme pour le confirmer, puisqu’on a relevé parmi les blessés : 24 français et 15 étrangers (1 Comorien, 4 Algériens, 2 Portugais, 2 Egyptiens, 2 Libanais, 1 Panaméen, 1 Tunisien, 1 Marocain, et 1 Iranien).

S’adresser à Georges Abdallah, était une manière de s’adresser, à travers lui, à ceux qui souhaitent sa libération. C’était faire porter la voix des déshérités de France, quel que soit leur origine, et cela n’était en aucune manière une acceptation de sa culpabilité avant tout jugement définitif.

D’autant qu’un arrangement avait bel et bien été établi entre les autorités françaises et les FARL ; arrangement qui a conduit à la libération de Sydney Peyrolles, directeur du Centre Culturel français de Tripoli, au Liban. Mais une manœuvre des services secrets avait alors empêché la sortie de Georges Abdallah. A partir de là, tout s’embrouille. La police française tient à la culpabilité des frères Abdallah. Les politiques considèrent qu’il y a aussi autre chose … En tout état de cause, la pression sur le gouvernement français ne peut aboutir, aujourd’hui, à la libération de Georges Abdallah. Le gouvernement est suivi par l’immense majorité de son opinion publique et de sa classe politique. Mais à terme, seule l’extrême-droite en France sortira renforcée de ces épreuves.

Le gouvernement, pour sa part, doit ajuster sa politique au Proche Orient en général, et, au Liban en particulier. La lecture doit être faite à trois niveaux. Le niveau des mouvements et des milices. Amal est favorable à la FINUL et au maintien des troupes françaises, cependant que le Hezbollah est contre. Une partie du bras de fer est jouée à travers différentes attaques portées contre les troupes de la FINUL, mais aussi à travers la question des otages, et d’une manière générale des rapports franco-iraniens. L’assassinat du chargé d’affaires, en plein Beyrouth-Est, réintroduit les phalangistes, d’autant plus que certaines relations avec des membres des FARL sont pour le moins étranges malgré les liens familiaux établis.

Le 2ème niveau de cette lecture se noue à travers les puissances régionales : Israël et la Syrie. Les rapports franco-syriens ont connu des hauts et des bas, mais l’intérêt de la Syrie n’est pas clair dans ces derniers attentats. Le jeu des deux super-puissances est l’aspect le moins bien connu de tous et il serait étonnant que ni les Etats-Unis, ni l’URSS, n’aient pas eu à intervenir d’une manière ou d’une autre …

Pour la France, il faut à chaque fois se positionner. Est-ce un grand tournant qui se précise, après ces attentats, et connaîtrons-nous jamais le dessous des cartes ?… On ne peut s’empêcher de rappeler les mots de Arafat, quittant Beyrouth avec ses troupes, en 1982, prédisant un véritable tremblement de terre au Liban.

Car, si l’on voit bien que c’est la politique française au Proche Orient qui est visée, il faut également voir le rapport entre l’extrême-droite et les pressions qu’elle fait subir au gouvernement. Cette même extrême-droite qui a bâti son programme politique sur le rejet des immigrés maghrébins, en France, depuis quelques années, et qui voit là le meilleur moment pour aller de l’avant et pour se renforcer à l’intérieur de l’appareil d’Etat, tout comme dans l’opinion. Les attentats auront alors tout simplement permis aux racistes de tout bord de conforter leurs certitudes, de continuer leur sale besogne et d’appliquer leur politique de haine contre les Arabes en France, ainsi que contre tous les immigrés, tous les exilés et, pour finir, tous les étrangers en général.

On ne reparle plus du FFL (Front Français de Libération), qui avait envoyé à différentes agences de presse des informations secrètes, en précisant qu’il était prêt à passer aux actes, si les otages français n’étaient pas libérés, et qu’il appliquerait la loi du talion.

Méjid Amar DABOUSSI


LETTRE OUVERTE A GEORGES IBRAHIM ABDALLAH

Une bombe dans le RER qui aurait dû tuer des dizaines de personnes, puis quatre bombes (Hôtel de Ville, la Défense, le Pub Renault et la préfecture de police) ont tué des innocents qui n’avaient peut-être pas la moindre opinion sur la guerre qui ravage votre pays depuis maintenant onze longues années.

A qui ferez-vous croire que les attentats-massacres de ces derniers jours soient l’unique et seule réponse au différend qui vous oppose au gouvernement français ?

Nous qui avons toujours condamné le terrorisme d’Etat made in Israël, comment pourrions-nous fermer les yeux sur des actes qui relèvent de la même barbarie.

La haine se nourrit de la haine et tout peut arriver. Demain, il ne sera pas improbable que d’autres fous se vengent sur des immigrés arabes tout aussi innocents. Déjà, ces attentats sont prétextes à une remise en cause du droit d’asile, sans parler des expulsions arbitraires qui ont frappé plusieurs ressortissants du Moyen-Orient ces derniers jours.

Issus d’une communauté qui souffre du racisme et du terrorisme de l’extrême-droite française, les considérations qui nous animent, sont strictement humanitaires. Il n’est nullement question en ce qui nous concerne de porter un jugement sur votre action et celle des autres milices au Liban.

Quelle que soit la justesse de votre combat, vous n’avez pas le droit et n’aurez jamais notre assentiment de semer la terreur et répandre la mort. Le conflit du Moyen-Orient ne peut se régler sur les berges de la Seine. Si par malheur, demain, la haine devait se retourner contre la communauté maghrébine, nous vous tiendrons pour responsable au même titre que ceux qui l’exerceraient à notre endroit.

Il faut que les attentats cessent immédiatement ! Quelle différence peut-on faire entre un pilote d’avion qui rase un village au napalm, et les bombes que les FARL font sauter dans Paris ? Les victimes des derniers massacres dans la capitale française sont pour nous des martyres au même titre que les populations innocentes Libanaises et Palestiniennes qui meurent sous les bombes.

Demain, qui sait, vous serez remis en liberté … Vous repartirez pour le Liban. Alors, pensez à tous ces immigrés qui vivent dans ce pays … A moins que nous ne soyons, pour vous, que quantité négligeable.

Mohammed HARBI (ancien dirigeant FLN) ; Hocine AIT AHMED (ancien dirigeant FLN) ; Bachir BOUMAAZA (ancien dirigeant FLN) ; Cheikh ZBANTOUT (imam) ; Mahmoud ZEMMOURI (cinéaste) ; Adil JAZOULI (sociologue); Mohamed NEMMICHE (journaliste) ; Abdel Majid DABOUSSI (journaliste) ; Farid AICHOUNE (journaliste) ; Brahim CHANCHABI (journaliste) ; Abderahim HAFIDI (journaliste) ; Fatima BELHADI (journaliste) ; Mohamed ALKAMA (journaliste) ; Mogniss Hamid ABDELLAH (agence Immédia) ; Nasser KETTAN (radio Beur) ; Samia MESSAOUDI (attachée de presse) ; Kamal BOUGUERRA (psychosociologue); Kamal KABTANE (fonctionnaire) ; Kader JEBDOURI (ingénieur) ; Hadjiat SAADA (restaurateur) ; Ghodbani KHEDINI (fonctionnaire) ; Ali BOUKREDINE (fonctionnaire) ; Malika AICHOUNE (éducatrice) ; Saïd BOUZIRI (association Sans Frontière) ; Farouk BENAZOUZ (publicitaire) ; Abdelhadi BENYOUNES (technicien) ; Kaissa TITOUS (SOS Racisme) ; Driss MATHLOUTHI (journaliste) ; Malik LARABI (UNEF) ; Ghania MOKRANE (secrétaire) ; Saadia AICHOUNE (éducatrice) ; Nadia OUACHINI (secrétaire) ; Khaled BOUZIDE (fonctionnaire) ; Fatima CHERFI (UNEF id) ; Khaled MELMAA (Radio Beur) ; Mrini MOHAMED (Fasti) ; Linda KHELLAS (spécialiste commerce international) ; Mohamed CHERIF (ouvrier) ; Majdi AMEUR (comédien) ; Yamina OUAZINE (éducatrice) ; Kamel AMRAOUI (Radio Beur) ; Abdellatif MOUSSA (conférencier) ; Abdelfatah KHIARI (cadre) ; Amar BOUKHLIFA (ouvrier) ; Smail AOULI (enseignant) ; Mustapha EL MOUNA (Radio Beur) ; Hamid OUCHEN (Radio Beur) ; Karim Saadi HADAD (étudiant) ; Mohamed ALLOU (ouvrier) ; Mohamed FENNICHE (ouvrier) ; Cherif CHEIKH (formateur) ; Nadia SAIDJ (étudiante) ; Fadi CHAMAS (étudiant) ; Rachida AZZOUG (éducatrice) ; Saliha AMARA (enseignante) ; Youssef BOUSSAA (médecin) ; Rachid KIMOUN (sculpteur) ; Salem KACET (médecin) ; Djamel ATTALLAH (étudiant) ; Amina BELHADI (étudiante) ; Zohar AICHOUNE (éducatrice) ; Farouk KHALDI (syndicaliste) ; Saïd IDIR (association Grain Magique) ; Rachid BELHADI (fonctionnaire) ; Louisa NAKKACHE TALI (agent hospitalier) ; Louisa BELHADI (infirmière); Chahrazed BELHADE (étudiante) ; Tawfic FARES (réalisateur TV) ; Farouk BELDKEDDAR (syndicaliste) ; Aziz GHOZZI (libraire) ; Ghalia FREH (étudiante); Association AL JABRA (travailleurs maghrébins de l’industrie automobile de Renault Billancourt) ; Ali KESSI (directeur de société) ; Saada KESSI (étudiante) ; SMAIN (comédien) ; Abdel Baki BOUMAAZA (metteur en scène) ; Mohamed BEHNOUN (animateur) ; Ben Mlih ABDELLAH (chercheur) ; Shaïmi CHAFIQ (metteur en scène) ; Jabbal MMATI (chercheur) ; Saïd OUARDAN (ingénieur) ; S. OUARDAN (ingénieur) ; Association ASS pour la formation et l’animation culturelle ; Mr. BOUDAKKAR (enseignant) ; Tahar AICHOUNE (employé) ; Hédi AKKARI (employé de bureau) ; Farouk KHALDI (syndicaliste) ; Malika SABAH (animatrice) ; Bourghbi KHADIDJA (éducatrice) ; Lafan Ould AOUDIA (syndicaliste) ; Merryane FATIMA (étudiante) ; Mohamed CHOUICHA (enseignant) ; Ouardia BOUNAB (secrétaire) ; Ouaria ZAIDONI (photographe-monteuse) ; Tarik MIRA (étudiant) ; Tahar RAHMANI (cadre) ;


Lettre DE Me VERGES

Après la lettre ouverte à Georges Ibrahim Abdallah, Me Jacques Vergès nous a adressé le message suivant par téléphone :

J’ai connu un temps où la dignité était de respecter le silence forcé des prisonniers politiques. Le déshonneur était de les interpeller alors qu’ils ne peuvent pas répondre.

De nos jours, on n’a plus de ces délicatesses, et c’est en bande rigolarde, sous l’œil approbateur des matons qu’on apporte au directeur de la prison, une missive écrite dans sa langue, afin qu’il puisse mieux la lire et l’approuver (autrement, il ne la transmettrait pas), avant de la faire porter à l’enchaîné, dont la réponse, s’il cédait à la sollicitation de ses prétendus frères, irait meubler un dossier de police, vide pour l’instant.

En 1957, quand je défendais, à Alger, des poseurs de bombes, je ne me souviens pas qu’il leur soit parvenu d’un seul pays arabe, encore moins de l’immigration en France, de la future Willaya n° 7, un message aussi inconvenant.

Maître Jacques VERGES

N.D.L.R

Maître Jacques Vergès, avocat de Georges Ibrahim Abdallah, a réagi vivement, en des termes durs, à l’endroit de la pétition des Beurs de France. Le débat est ouvert, quant aux différentes interprétations de cette lettre, mais il est un aspect inacceptable : c’est le fait de considérer que la délégation avait un air « rigolard » … Non, Maître Vergès, ce n’est pas très « rigolo » de se retrouver à deux millions d’immigrés arabes en situation d’otages. Deux millions d’arabes qui luttent pour leur survie et leur dignité. L’allusion au FLN n’étant pas recevable, car le FLN n’a jamais perpétré d’attentats contre des civils en France. C’est plutôt l’inverse, si l’on garde en mémoire les événements d’octobre 1961.


LABYRINTHE SANGLANT DE BEYROUTH A PARIS

Au terme de sinueuses réflexions, de méandres, d’incertaines hypothèses, sans jamais perdre de vue que l’on ne détient qu’un nombre infime des fragments qui reconstituent cet effrayant puzzle … On ne sait toujours pas à quel fil d’Ariane se vouer …

Que la police soit sûre de la détermination du gouvernement ( … ) qui est bien décidé à lui donner les moyens d’agir et à la couvrir, si par malheur, un accident arrivait.

C’était le jeudi 20 mars 1986, juste après l’annonce de la formation du gouvernement Chirac. Le tout nouveau Premier ministre réagissait à chaud, peu de temps après l’attentat à la bombe à la galerie Point Show, sur les Champs Elysées, qui venait de faire deux morts et vingt-huit blessés.

L’attentat sera revendiqué, depuis Beyrouth, par le Comité de Soutien aux Prisonniers Politiques Arabes et du Proche-Orient (CSPPA). Cette même organisation avait revendiqué l’attentat contre le TGV, lundi 17 mars, qui avait blessé une dizaine de personnes. Le CSPPA faisait parvenir à l’AFP un communiqué où elle précisait qu’il s’agissait du premier attentat d’une nouvelle série, si on ne libérait pas avec célérité, Abdelkader Essaadi, alias Georges Ibrahim Abdallah, ainsi que Anis Nakkache et Garbidjan.

C’est également le CSPPA qui avait auparavant revendiqué l’attentat contre la galerie Claridge, le 3 février ; puis, le 4 et 5 février, en prenant pour cibles, la librairie Gibert Jeune et la Fnac-sport, au Forum des Halles.

Six mois se sont écoulés avant que ne reprenne la série, avec les sanglants attentats de ces dernières semaines à Paris. Que s’est-il passé durant ces six mois entre le gouvernement français et le CSPPA ? Y a-t-il eu des négociations portant sur une éventuelle libération de Georges Abdallah ? Ce qui est certain, c’est que négociation il y a eu, mais en avril 85, avec les Fractions Armées Révolutionnaires libanaises (FARL). Cette négociation a été menée par l’entremise de l’Algérie qui, à l’époque, est parvenue à convaincre les FARL de relâcher Sidney Peyroles, directeur du Centre Culturel français à Tripoli (nord Liban), enlevé le 23 mars 85 et libéré le 1er avril de la même année. G. Ibrahim Abdallah devait effectivement être relaxé par le magistrat instructeur de Lyon. Mais il fut maintenu en détention, suite à des révélations de la DST, faisant état de découverte de caches d’armes lui appartenant et qui auraient servi aux assassinats commis en 81 et 82 contre l’attaché militaire américain à Paris Charles Rey et Yacov Barimantov, diplomate israélien en poste à Paris, dont on a appris qu’il appartenait, en vérité, aux services secrets israéliens (Mossad).

On peut se poser la question de savoir à quoi jouait la DST, et d’autant plus que d’autres sources policières affirmaient que peu avant son arrestation, Georges Abdallah s’apprêtait à quitter la France, après qu’il ait dissous son réseau. Est-ce là l’illustration de ce que le gouvernement d’alors ne contrôlait pas sa police ? Toujours est-il que la DST rééditera un autre coup fumant en expulsant manu militari, vers Bagdad, deux opposants irakiens, au mois de mars 1986. Mesure qui eut pour conséquence de mettre un terme à toute négociation sur le sort des otages détenus au Liban.

Cependant, la DST ne s’opposa pas à la libération des deux auteurs de l’attentat, commis le 3 août 1978, et qui coûta la vie à Azzedine Kalak, représentant de l’OLP à Paris, ainsi qu’à son adjoint Adnan Hammad. Geste fait à l’attention de Abou Nidal et de Damas ; mais qui n’en demeure pas moins surréaliste, lorsqu’on sait qu’à l’époque des faits, les deux terroristes du groupe Abou Nidal travaillaient pour Bagdad. Seul Robert Badinter, garde des sceaux, s’est alors opposé à leur libération. Tout cela (comme dirait les policiers), nous ramène à la piste moyen-orientale, mais encore ?

Au risque de se perdre dans les méandres de ce qui apparaît comme un merdier inextricable, il convient pourtant d’essayer, autant que possible, de clarifier la situation, afin de ne pas tomber dans le piège des mots et des situations, dans lequel on a trop tendance à vouloir nous enfermer.

Malheureusement le Liban ressemble à une interminable partie d’échecs, au cours de laquelle les morts innocents comme les vivants en sursis (toutes confessions confondues), se demandent où est le cheikh, dans l’intention de le faire enfin mat. La triste et pénible affaire des otages est là pour nous le rappeler cruellement. No future, cette formule pourrait bien s’inscrire aux frontons des mille et une milices qui s’affrontent et se réconcilient tous les jours que dieu fait. C’est maintenant un pays ravagé par onze ans de guerre civile, écrabouillé par Israël en 1982, qui occupe toujours une partie du Liban.

« MARXISTO-FAMILIAL »

Faut-il alors essayer de trouver une logique à ce qui passe pour de la démence aux yeux de l’opinion publique. Opinion publique, qui d’ailleurs, ne comprend pas ce que la France vient faire au Liban. La France est donc prise dans un engrenage qui la désigne comme la cible privilégiée, parce que son action est perçue en tant que énième intervention étrangère, fût-ce sous le casque de l’ONU. Même avec la noble intention de garantir l’unité nationale du Liban …

Paris n’a jamais caché ses sympathies pour le camp dit chrétien, ni pour Israël ; avec, en surcroît, un appui à l’Irak dans la guerre qui l’oppose à l’Iran. Il va sans dire qu’avec de telles positions, on ne se fait pas que des amis. Bien que là aussi, on doive faire très attention aux dérapages sémantiques : le camp chrétien n’est pas plus uni que le camp musulman. Lorsque l’on parle du Liban, il ne faut surtout pas négliger l’aspect clanique : les FARL en sont un bon exemple. Groupe d’obédience marxisto-familiale, composé d’une poignée d’individus, pour la plupart chrétiens originaires du même clan, à Qobeyat dans le nord du Liban ; groupe dont Georges Ibrahim Abdallah est le chef présumé. Les FARL sont le dernier avatar de feu le mouvement national Libanais, qui regroupait dans les années soixante-dix, les forces progressistes, alliées à l’époque à certains courants de l’OLP.

Ils affirment n’avoir aucun lien avec le mouvement religieux. Mais le plus curieux, c’est qu’ils entretenaient des relations avec le milieu phalangiste, à Paris. C’est ainsi qu’après l’attentat à la galerie Point Show, qui coûta la vie à Nabil Dagher, certainement le porteur de la bombe, la police française opéra une rafle dans les milieux chrétiens libanais qui lui permit d’identifier les frères Abdallah. Bien qu’ennemis jurés, ils se fréquentent. Les liens familiaux sont plus forts que les idéologies, c’est une des leçons qu’il faut retenir si l’on veut un tant soi peu comprendre la ratatouille libanaise.

Est-ce à dire maintenant que les phalangistes auraient une quelconque responsabilité dans les attentats qui ont frappé Paris, de façon sanglante, ces dernières semaines ? Rien, pour l’instant ne vient étayer cette thèse. Cependant, le dernier attentat, commis chez Tati, nous laisse perplexe, quant à l’identité formelle de ses auteurs. Bien que revendiqué à Beyrouth, par les partisans du droit et de la liberté. Dans les communautés juives et arabes de Paris, on murmure que l’extrême-droite pourrait être à l’origine de l’attentat. Un patron juif et des clients arabes, la cible était toute trouvée.

Farid AÏCHOUNE


Une cause on ne peut plus mal défendue !

Logique fatale que celle de ces hommes dont on ne connaît que le nombre croissant, terrible, de leurs victimes ; inoffensifs passants français ou immigrés. Leurs frères même, parfois … Un seul mot s’impose unanimement : c’est CRIMINEL !

Les fossiles qui ont semé la mort, obéissant à une logique tout droit sortie de temps reculés, sinon préhistoriques, ignorent cette morale qui consiste à protéger les faibles, à soigner, à éduquer, à informer sur la cause que l’on défend. L’exigence révolutionnaire se fonde d’abord sur la pédagogie. Le droit à la révolte se justifie lors d’une occupation militaire, lorsque une situation intolérable est imposée à un peuple. Et des peuples malheureux … Il y en a de l’Afrique du Sud au Liban, des peuples qui souffrent, qui paient de leur chair et de leur sang les désordres historiques, créés par des puissances souvent étrangères à la région. Mais je ne vois pas en quoi cette femme noire, couverte d’éclats de verre, couchée à même le sol de la capitale, sous le crachin de l’automne, une pauvre immigrée, je ne vois pas en quoi elle est responsable du drame qui se déroule au Liban …

Les gens de ma génération ont usé leurs souliers sur les trottoirs parisiens, pour protester contre toutes les sales guerres ; Vietnam, Cause palestinienne, et plus récemment Apartheid. Ces manifestations, nous les avons faites avec des camarades français, des militants courageux, hommes désintéressés et sincères qui se battaient pour des causes dont le combat, pensaient-ils, faisait partie de l’héritage et de l’honneur de ce pays. Ici, ce n’est pas seulement l’Etat français qui est frappé, c’est le peuple français, comme tous les non-français qui vivent dans ce pays, et qui sont souvent, qui plus est, l’objet d’attaques démagogiques et politiciennes.

A Tati, rue de Rennes, j’y étais : à quelques cent mètres, m’apprêtant même à y acheter des chaussettes, quand par hasard je me suis ravisé. Comment ceux qui ont posé la bombe peuvent-ils croire un seul instant qu’ils peuvent ainsi faire avancer leur cause d’un iota. Lénine apprenant l’exécution de son frère Alexandre, qui appartenait à un groupe terroriste, des poseurs de bombes, se serait écrié : cette voie-là n’est pas la bonne

Ironie du sort. Lors de l’attentat perpétré à la Préfecture de Police de Paris, une de mes consœurs, Christine Abdel Krim, journaliste à Afrique Asie, défenseur inlassable de la cause des peuples du Tiers-Monde, a été grièvement blessée et se trouve encore immobilisée, couchée sur un lit d’hôpital, victime innocente d’hommes qui défendent si mal la cause d’un Liban meurtri. Ce qu’ils ont fait, avec ces derniers attentats, s’appelle simplement : assassinat !

Macodou N’DIAYE


Et si cette affaire était une extraordinaire mise en scène

LES BOMBES ET LES BOBARDS

L’appel à la délation, l’affichage – « Wanted » – du portrait de neuf terroristes présumés, autant de mesures qui ne sont peut-être qu’un écran de fumée … La scénographie de cette ténébreuse affaire trahit néanmoins l’impuissance et le désarroi de nos dirigeants. Au-dessus de tout demeure : « Le Secret d’Etat » …

Après les bombes des terroristes : les bobards du pouvoir actuel ! La semaine noire, qui s’est terminée le 20 septembre dernier, n’est pas prête d’être oubliée par ceux qui, chez les journalistes en charge du dossier terrorisme, ont refusé de suivre le pouvoir sur la pente de la délation à l’allemande, de la désinformation à la soviétique ou de l’utilisation à la française.

Une cache d’armes contenant, entre autres, une bonne quarantaine de kilos d’explosif d’origine … suédoise (on l’a su un peu plus tard), tombée à point nommé pour faire oublier le ridicule de la tentative, apparemment avortée, de faire de la grande majorité des français, une armée de policiers en herbe. Grâce aux portraits affichés sur tout le pays, de deux, puis de trois, et enfin de neuf dangereux terroristes, qui pour la plupart ont aussitôt refait surface chez eux au Liban, dans une enclave chrétienne proche de la frontière syrienne, nous avons appris que l’Etat français pouvait sombrer dans le ridicule.

La réapparition des différents terroristes du clan Abdallah cache-t-elle une extraordinaire mise en scène ? Peut-être. Laissons à la Justice française le soin de faire le tri entre les vrais et les faux coupables, très hâtivement désignés par une police aux ordres d’un ancien responsable du sinistre SAC. Souhaitons simplement que les différentes polices de France cessent de vouloir prendre à leur charge ce qui revient, par tradition et grâce au souci démocratique des législateurs, aux seuls hommes de loi.

On aurait pu – et peut-être dû – rire tout franchement des différents bobards de Pasqua, des menaces de Chirac, des wanted et des explosifs de la police. Finalement, on n’a même pas su esquisser un véritable sourire, celui qu’on a remarqué sur toutes les lèvres, hors les frontières françaises. Car ce sourire avait un goût amer. Nous savions, en effet, que ces grimaces cachaient une volonté farouche de se débarrasser au plus vite d’un dossier brûlant : et peu importe si, au passage, des innocents – et tout le monde, en principe, est innocent, avant d’être reconnu coupable – risquaient de passer pour des dangers publics numéro un.

Nous savions également que les menaces et les gesticulations du Premier ministre visaient, par ailleurs, à faire oublier que des négociations avaient bien été menées, juste avant l’été, avec des terroristes et certains Etats qui les contrôlent. La fermeté affichée par la suite devait servir à rétablir avant tout une certaine image du premier des ministres de l’actuelle majorité, face au gouvernement précédent, qui avait lui aussi négocié avec des terroristes. Sans connaître davantage de succès d’ailleurs … Mais ces grimaces et ces menaces pouvaient être mises sur le compte de la politique politicienne, une denrée de plus en plus présente sur les étalages publics. Une denrée presque sans importance, plutôt destinée à améliorer le look d’un présidentiable, qu’à terroriser les terroristes, comme dirait Pasqua.

Mais les autres bobards risquent eux d’avoir des conséquences bien plus dramatiques pour ce pays. L’appel à la délation et l’affichage public de neuf portraits de terroristes présumés (vrai ou faux … nul ne saurait se prononcer de façon définitive sur des membres d’un clan qui obéit d’abord à des impératifs directement liés à la situation libanaise), ces mesures laissent à penser que le pouvoir actuel ne répugnera à aucun moyen quel qu’il soit, si cela peut servir à protéger et renforcer la seule raison d’Etat. En faisant tout le possible pour empêcher les citoyens d’approcher ce qui en est son noyau : le Secret d’Etat.

« DES SECRETS MOINS AVOUABLES »

C’est pour cette raison que la presse française peut aujourd’hui jouer à nouveau le rôle qu’elle a (parfois), joué dans le passé : celui d’un contre-pouvoir réel, qui refuse de confondre les murs d’un commissariat avec les premières pages d’un quotidien ; qui refuse de se faire le porte-parole, parfois inconscient, d’une thèse policière invérifiable, d’après laquelle, cependant, la police ne peut de toute manière être jugée responsable de ce qui se passe.

Pour cela, il lui faudra dire non aux appels au secret, lancés de façon pressante par l’Etat français, pour mieux protéger ses propres thuriféraires. Car, le soi-disant secret d’Etat ne protège pas toujours les intérêts vitaux de la nation. Comme vient de le démontrer, faits à l’appui, le livre de Pierre Péan, « Secret d’Etat » (Ed. Fayard), toute une organisation s’est peu à peu constituée, afin de protéger toutes sortes de secrets. Les règles de ce système étant elles-mêmes tenues secrètes. C’est bien entendu pour cela que le secret justifié par la raison d’Etat – qui par définition, n’a pas elle-même à être argumentée – permet toutes les illégalités : cambriolages, écoutes téléphoniques, interconnexions d’ordinateurs, décisions arbitraires de toute nature … A l’intérieur de ce réseau, ne circulent pas seulement des secrets nécessaires à la défense du pays, contre les menaces externes ou intérieures, mais bien d’autres secrets moins avouables

Elio COMARIN


A SOULIGNER

Le Palestinien de nationalité Jordanienne, Rashed Diab Ibrahim, a porté plainte pour coups et blessures, après son interpellation le 11 septembre dernier, à la suite de l’attentat perpétré contre le bureau de poste de l’Hôtel de Ville. A souligner que c’est la Brigade Criminelle qui s’en était inquiétée publiquement, à la sortie de Diab des mains de la DST.

Par ailleurs, La Ligue des Droits de l’Homme a déposé une pétition contre les expulsions auprès du ministère de la Justice.

ATTENTION … BAVURES !

Les familles des otages français au Liban ont solennellement averti le Quai d’Orsay, qu’ils ne sauraient rester silencieux face à cette vague d’expulsions, et qu’ils ne pourraient accepter que des innocents soient désignés à la vindicte ; tout en rappelant que la bavure des deux expulses Irakiens n’est toujours pas réglée.

EFFARANT !

Un des patrons de l’information d’Antenne 2, encore sous le choc, me semble-t-il, de la boucherie survenue dans la synagogue d’Istanbul, a estimé qu’il devait annuler ses rendez-vous avec tous ses amis arabes, pendant une semaine !

En estimant, a-t-il précisé, qu’il ne pourrait pas supporter de les voir. Heureusement qu’il s’agit uniquement d’amis, car sinon, on n’ose pas imaginer sa réaction envers les autres.

AMALGAME (Suite) …

Faut-il rappeler qu’un des patrons d’un hebdomadaire connu, aurait purement et simplement interdit de parler, dans ses pages culturelles, de livres, de films, ou de toute autre production d’origine arabe, tant que les otages français au Liban ne seraient pas libérés. Sous la pression des événements, toutefois, cette interdiction n’aurait pas eu de suite concrète …


« Si ce n’est lui, c’est donc son frère »

EXPULSIONS A LA PELLE

Une dizaine de personnes sont en passe d’être expulsées, jusqu’à présent assignées à résidence. Sans aucune charge contre eux, sans motif valable, sinon leur seule origine ; libanaise, la plupart du temps. Quelque chose ne va pas dans la Patrie des Droits de l’Homme …

Il est quelque chose de pervers dans la patrie des Droits de l’Homme, quelque chose qui tourne au vinaigre ! Avis aux étrangers … Les attentats meurtriers qui viennent à nouveau de frapper la France de plein fouet, ne peuvent être que condamnés, et avec la plus grande fermeté. Aucune cause, digne de ce nom, ne peut se justifier de ces actes de terrorisme aveugle, qui tuent, blessent et mutilent des innocents.

Tout aussi inquiétant, le climat de confusion et d’amalgame qui tend à désigner l’Arabe, le Musulman, le Libanais, le Palestinien, le Moyen-Oriental, comme des terroristes présumés, ou potentiels. Autrement dit, s’ils ne le sont pas, ils peuvent toujours le devenir … D’où la tentation, à la satisfaction d’une certaine France, de remettre en cause ce qui constitue la base même de la République, son fondement et son éthique : le droit d’asile.

Déjà trois libanais ont fait les frais de cet amalgame : Abel Bouassi, Fayçal Zein et Charara ont été expulsés vers le Liban. On ignore, jusqu’à présent, quelles sont les charges retenues contre eux, justifiant la procédure d’expulsion. Sept d’entre eux, assignés à résidence à Paris et à Lyon (1), attendent également d’être expulsés. Parmi eux, Robert Machaâlani, chrétien maronite, originaire de la Bekaâ, de nationalité libanaise. Il réside en France depuis septembre 80. Interpellé à la suite de l’attentat meurtrier perpétré contre le bureau de poste de l’Hôtel de Ville, il dit avoir été soumis à un véritable chantage, lors des interrogatoires : soit collaborer avec la police française … Mais au Liban ; soit, se soumettre, lui et sa famille au risque de l’expulsion, comme une épée de Damoclès, suspendue au-dessus de leur tête …

Interrogé sur les motifs de son interpellation, du moins d’après lui, R. Machaâlani ne nie pas avoir été au Liban, un ami de Joseph Ibrahim Abdallah, frère de Georges, il y a plusieurs années, ayant été amené à faire ses études à l’université de Beyrouth. Cependant, il affirme n’avoir jamais connu celui que la police désigne comme le chef présumé des FARL. Par ailleurs, R. Machaâlani condamne sans réserve ces attentats meurtriers qui ne peuvent en aucun cas résoudre les problèmes posés.

Faut-il voir le seul fait d’avoir connu le frère d’un suspect comme la preuve tangible d’une quelconque culpabilité ? D’autant plus qu’au Liban – Un Etat à peine plus grand que l’Ile de France – Il est bien connu que les rapports individuels, voire même entre clans, sont la caractéristique d’une société multiconfessionnelle. La question, en tout cas, mérite d’être soulevée. En outre, selon certains avocats, aucune législation ne peut prétendre à une telle conclusion. La Ligue des Droits de l’Homme, ainsi que 50 associations, vient de lancer un appel, le 15 septembre, dans lequel les signataires se rendent à la constatation qu’une dizaine de personnes arrêtées et choisies en fonction de leur seule origine, contre lesquelles aucune charge ne pèse, dont aucun acte n’a menacé l’ordre public, sont actuellement arrêtées et en voie d’expulsion. Les signataires exigent l’abrogation immédiate de ces mesures qui, à leur sens, désignent des boucs émissaires et remettent en cause les libertés démocratiques fondamentales.

Une exigence qui vient à point nommé pour rappeler à l’opinion publique française que l’équation, martelée depuis bien des années, suivant laquelle : immigrés = délinquants ou = terroristes (selon les circonstances), est en train de faire son œuvre. Est-ce l’idée qui apparaît en filigrane dans les textes proposés au vote des députés par la nouvelle majorité ? Contre cette fausse évidence, il faut à tout prix défendre l’état de droit, réclamer sans relâche des valeurs, pourtant inscrites dans les textes, forgées par une longue histoire d’accueil et d’asile. Peut-on, en effet, concevoir une France dépourvue de ce qui a toujours fait son universalité, ou, pour reprendre un mot de Marguerite Duras, son internationalité ?

Une démocratie est saine et forte quand, à l’épreuve du temps, elle résiste aux pressions de la terreur. Quand elle met le droit et la liberté en exergue, et au-dessus de toute autre considération. Pour revenir au problème des expulsions qui pèsent sur les sept citoyens moyen-orientaux, l’article n° 11 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme est à ce propos catégorique, il stipule que Toute personne accusée d’un acte délictueux est présumée innocente jusqu’à ce que sa culpabilité ait été légalement établie.

Dans un état de droit, on est encore acculé à réclamer le droit … Décidément, il y a quelque chose de pervers dans la patrie des Droits de l’Homme. Quelque chose qui tourne au vinaigre.

Abderrahim HAFIDI

(1) Les 4 assignés à résidence à Paris sont : Rachad Ibrahim : palestinien de nationalité jordanienne, Issam Saâd : libanais, Hussein Qobaïssi : journaliste libanais, Robert Machaâlani : libanais.


Le talon d’Achille de nos démocraties

LA VIOLENCE INTERNATIONALE

Cependant que la France commençait de s’engourdir dans la cohabitation, aux larges et paisibles consensus, le terrorisme a fait son irruption sanglante sur la scène politique. « C’est la guerre », s’accordait-on à dire. Mais face à ce type de guerre, l’Etat de droit se trouve désarmé, vulnérable. Que peut-il opposer à un tel défi ?

Etrange rentrée politique : Jamais la France n’a donné d’elle-même une image plus paisible. La cohabitation conduit des Ministres gaullistes à tresser la couronne d’un président socialiste, des syndicalistes hautement représentatifs à rejoindre sur la gestion centrale de l’emploi certaines analyses de la droite libérale. Les partis extrêmes semblent condamnés à la peau de chagrin. Prenant du recul, historiens et sociologues soulignent qu’à la veille du deuxième centenaire de la grande révolution, on assiste à la fin de la guerre civile en France, chacun cessant de voir derrière son adversaire, qui un communard, qui un versaillais.

Les derniers attentats terroristes, sans remettre en cause ces consensus tout au contraire, ont bouleversé la scène politique : c’est la guerre, peut-on lire en majuscules italiennes sur la première page d’un quotidien du soir. Le premier ministre se défend d’en appeler à la délation, mais 83 % des français seraient prêts à collaborer avec la police. Un mot, utilisé tour à tour pratiquement par des leaders de toutes les formations politiques, résume la crainte générale : les nouveaux barbares dont la stratégie nous menace sur notre propre territoire.

La télévision ne s’y est pas trompée en faisant d’un ancien chef des services secrets l’une des vedettes de l’automne : investi de l’autorité que confère l’expérience, ce dernier peut aussi à loisir expliquer que nous sommes en présence d’un ennemi implacable, organisé, et qu’il faut combattre en utilisant ses propres méthodes s’il n’y a pas d’autre moyen de le réduire ; une conjuration à l’échelle des peuples et des Etats en somme, avec en un lieu non précis, un chef d’orchestre clandestin. Le terrorisme, est-il dit en substance, c’est l’arme des pauvres. Mais ce n’est pas pour s’interroger sur ses causes qu’on remonte ainsi à sa source ; c’est pour mieux faire comprendre aux riches que nous sommes, que nous vivons dans une citadelle assiégée.

D’autres esprits sont heureusement plus subtils sinon mieux entendus. Le Ministre des Affaires étrangères réfute la thèse simpliste et dangereuse du complot universel : qui ne voit les amalgames auxquels elle conduirait ? Des arabes à l’Islam, du sous-développement au tiers-monde, la différence deviendrait bientôt le signe de l’ennemi en puissance, au demeurant, ce ne serait que le masque toujours changeant d’un communisme international qui n’aurait rien abandonné de ses objectifs mais seulement adapté ses méthodes à la conquête d’un occident plus fort que dans le passé. De l’obsession du terrorisme, on peut très bien glisser, sans toujours s’en rendre compte, au manichéisme politique.

Il ne s’agit pas de nier les dangers d’une situation mondiale déjà ancienne : il est probable qu’on assistera longtemps encore au développement du terrorisme. Lié à la vulnérabilité des grands systèmes sophistiqués dans lesquels nous vivons désormais, à quoi répond l’extrême dénouement de la majeure partie de l’humanité, cette arme terrible ne sera pas abolie par enchantement. Il reste qu’elle n’est pas si nouvelle et que le discours sur le terrorisme a toujours été l’un des plus confus qui se puisse imaginer. Chacun a toujours eu tendance à reconnaître ses terroristes d’élection et à banaliser les actes parfois portés au pinacle, n’a pas manqué à la règle. Il est clair qu’on ne se détermine ici qu’en fonction de ses intérêts politiques et que l’étiquette infâmante de terroriste est utilisée pour discréditer tout adversaire potentiel. Il est de notoriété publique, que de vieux dirigeants israéliens ont pratiqué le terrorisme, en particulier contre l’occupant britannique, à commencer par Menahem Begin : ils sont pourtant les plus acharnés à dénoncer aujourd’hui cette formule de lutte armée.

Si une condamnation générale, sans nuance, de tout acte individuel de violence est impossible, il est vrai que la situation présente, spécialement en Europe, est relativement nouvelle. Certains groupes terroristes semblent s’être assignés un objectif on ne peut plus global : pousser les démocraties dans leur derniers retranchements pour les contraindre à se nier elles-mêmes en adoptant des mesures d’exception. Déjà, à l’époque des guerres coloniales, le terrorisme avait pour but, moins de détruire l’adversaire que de le contraindre à la répression pour qu’elle devienne son vrai visage. A cela s’ajoute un fait plus inédit peut-être. Par la circulation des armes et des explosifs à travers le monde, par la multitude des causes pour lesquelles on a pu se résoudre à utiliser la violence aveugle, il y a sans doute – et ce n’est pas le moins inquiétant – une certaine, interférence entre la terreur politique et la terreur de droit commun. Cette dernière s’est beaucoup développée selon des modes jusque là inconnues, manifestement inspirées du terrorisme politique : prises d’otages, attentats, voire massacre à la mitraillette. Les groupes eux-mêmes, militants et mafiosi, semblent avoir eu partie liée aussi bien en Italie à l’époque des Brigades Rouges qu’en Allemagne Fédérale et c’est peut-être aujourd’hui le cas au Liban. Dans les premières années du siècle, l’anarchisme avait aussi inspiré les méthodes du grand banditisme naissant.

83 % des Français …

Cette extrémité ne dispense pas d’une analyse politique. La commission pontificale « Justice et Paix » (1) est parmi les rares institutions à bien poser le problème : le terrorisme est moralement et politiquement inacceptable ; il est un défi particulier aux nations qui entendent respecter les principes démocratiques ; si certaines formes de violence se justifient, il convient de ne pas confondre légitime défense et représailles ; la loi du talion créé une spirale de violence sans fin ; il faut au terrorisme une réponse qui ne nous transforme pas en terroristes à notre tour. Cela sera d’autant moins difficile que nos démocraties ne se replieront pas frileusement sur elles-mêmes. A la limite, la première réponse au terrorisme n’est-elle pas l’ouverture aux autres, l’interpénétration des cultures ; le dialogue des croyances ? La France d’aujourd’hui, et c’est vrai également de plusieurs pays voisins, est peut-être avant tout, forte de la variété de ses cultures. C’est dans cette richesse qu’elle peut puiser pour comprendre, interpréter, maîtriser l’événement. Le dynamisme des cultures régionales, des cultures communautaires peut parfois conduire à des incompréhensions, à des affrontements, mais il est la promesse d’une société ouverte, capable encore de concevoir elle-même son destin.

Si dans l’ombre certains cherchent à réveiller l’antisémitisme, c’est le racisme sous toutes ses formes qui connaîtra une recrudescence. Si de l’Islam on donne une vision tronquée, altérée, ce sont toutes les religions qui en souffriront. Si des autres sociétés, on présente une analyse sommaire tendancieuse, caricaturale, c’est notre propre intelligence du monde qui sera mise en question. L’intolérance ne se laisse pas aisément contourner : elle n’est pas le prix à payer par un vieux pays pour survivre ; elle est le piège qui lui est tendu.

Jean-Pierre COLIN
Professeur de droit, ancien chargé de mission
au ministère de la Culture

(1) Lettre d’informations de la commission « Justice et Paix », n° 25 – 2ème trimestre 86.


Quand le terrorisme est gaulois

AMITIES PARTICULIERES

A Toulon, alors que la forêt varoise était la proie des flammes, sur la côte, la fièvre estivale battait son plein. Le 18 août, quatre terroristes de l’association « SOS France », sautaient avec la bombe qu’ils transportaient et s’apprêtaient à déposer dans le quartier maghrébin de la ville. Jusqu’à ce jour, cette organisation a toujours une existence légale. Mais gageons qu’il en sera autrement après l’annonce faite par M. Chirac des nouvelles mesures pour lutter contre le terrorisme fût-il gaulois !

Var : les amitiés particulières. Quatre activistes de « SOS France » qui sautent avec leur bombe et c’est toute la droite varoise qui toussote. 14 juillet 1986 : Claude Noblia, président de « SOS France », Yvon Ricard, Henri El Bahri et Raymond Segarra entourés de leurs amis de « La Maison du Para » interdisent l’accès au village-vacances de Cogolin, dans le Haut-Var, où doit se dérouler, à l’occasion de la Fête Nationale, le concert de « SOS Racisme ».

Cette manifestation est une provocation, une insulte à la France, commentent-ils. Harlem Désir a pris ces désirs pour des réalités. Nous allons lui faire entendre raison. Chaque fois qu’il voudra organiser un concert pour y parler politique, nous serons là pour l’en empêcher.

18 août 1986 : Claude Noblia, Yvon Ricard, Henri El Bahri et Raymonde Segerra sont déchiquetés par leur bombe, dans l’Alfa-Roméo blanche du président de « SOS France », cours La Fayette, au centre de Toulon, pendant qu’ils s’apprêtaient à plastiquer un bar fréquenté par des immigrés et le local de « SOS Racisme », situés à quelques dizaines de mètres du lieu de l’explosion.

Fin de quatre activistes qui sont passés rapidement des paroles aux actes. Encore plus rapidement que ne pourrait le laisser supposer ces deux dates repères.

En effet, l’enquête des policiers permet d’établir un lien plus qu’étroit entre SOS France » et « Les Commandos de France » qui avaient revendiqué en mai et juin dernier des attentats anti-immigrés à Fréjus, Draguignan et Marseille. Durant les perquisitions, les enquêteurs découvrent dans un garage loué par Yvon Ricard, à Ollioules, près de Toulon, 4,6 kg d’explosifs et des grenades.

La lettre du 17 juin 1986 de Mme Yann Piat, député Front National du Var qui sommait Claude Noblia – au vu des informations sur les activités de « SOS France » et devant les évènements répréhensibles qui avaient eu lieu – de choisir entre le Front National et « SOS France », prenait alors tout son sens. Envoyé à titre préventif, afin d’éviter qu’il y ait un amalgame entre les deux associations, ce courrier témoignait d’une tentative des lepénistes de se refaire une virginité, de couper, au grand jour, un bras armé.

Seulement voilà, on ne coupe pas comme ça les liens informels, les réseaux sur lesquels s’appuient l’extrême-droite et la droite varoise. Recruté en 84 par Jacques Bompard, élu député FN dans le Vaucluse, Noblia est présenté aux élections municipales de la Seyne et obtient 4,07 % des voix. En juin 85, il présente sa propre liste aux nouvelles municipales, « Renouveau National et Intérêt Local Fidèle aux Idées de Jean-Marie Le Pen » et obtient 1,86 % des voix. Le bureau national du FN l’exclut, mais dans le Var, on tergiverse, et ce n’est qu’un an après, par son courrier du 17 juin 86, que Yann Piat lui demande de démissionner. Pourquoi ?

Parce que, dans ce « panier de crabes » qu’est le Var, le Front National a trop besoin de ce « notable-activiste » qu’est Noblia. Comme la droite classique se doit, pour assurer ses arrières, de s’appuyer sur l’importante population rapatriée, dont le président de « SOS France » – par ailleurs membre de l’Union Syndicale de Défense des Intérêts des Français Rapatriés d’Algérie – et les siens représentent la frange agissante et reconnue, les combattants nostalgiques de l’Algérie Française.

Mais la droite classique n’est pas en reste. Charles Scaglia, maire de La Seyne, s’est découvert une parenté providentielle avec Noblia pour assister à ses obsèques. Il convient de ne pas oublier que l’élu UDF l’avait nommé administrateur de l’Office HLM de La Seyne, poste-clé s’il en est pour établir une sélection bien particulière dans l’attribution des logements.

L’amitié des deux hommes était connue, à tel point que le Front National avait fait reproche à Noblia, qui se présentait sous ses couleurs en 84, de ne pas faire suffisamment campagne, de crainte de gêner son ami de l’UDF. Oui, dans le Var, on cultive volontiers ce type d’amitiés, bien particulières.

La communauté immigrée, qui a subi dans le quartier « Chicago », au centre de Toulon, six attentats en un an, faisant sept blessés, dont deux graves, en fait les frais.

Le Var, base de repli des anciens membres de l’OAS, département surmilitarisé avec ses multiples bases et l’Arsenal de Toulon est un département rêvé pour les activistes. Une association comme « SOS France » a été fondée, comme le montrent les documents trouvés dans les affaires de Noblia après l’attentat, pour donner une branche armée aux idéologues racistes. Sans parler de complicités, on peut dire qu’ils bénéficiaient d’une certaine complaisance des policiers. L’éloge funèbre prononcé par Jean-Claude Pelou, sous-brigadier au corps urbain de Toulon, aux obsèques de Noblia, Ricard, El Bahri et Segarra, en a été la démonstration publique. Par la bouche d’un policier, ils ont été faits « martyrs de la cause française et acteurs d’un juste combat ». A cela, il faudrait ajouter les procédures de la Préfecture de Toulon à l’encontre des immigrés, en situation irrégulière jugées par certains plus qu’expéditives.

Sinistre tableau, que l’économie exsangue du Var vient encore noircir, faisant des maghrébins des boucs émissaires parfaits. Le Front National atteint ici ses meilleurs scores nationaux, frôlant parfois les 30%. Alors, faute d’action résolue du gouvernement, il faut craindre que dans les viviers de la droite varoise, d’autres Noblia ne se lèvent.

Philippe LARUE