Entretien de Mohammed Harbi avec Pierre Delcourt paru dans Politique Hebdo, n° 179, du 19 au 25 juin 1975

une interview de Mohamed Harbi, membre du C.C. du F.L.N. algérien et directeur de l’hebdomadaire « Révolution Africaine » avant la destitution du président Ben Bella
Le 19 juin 1965, le colonel Houari Boumediène, à l’époque ministre de la Défense et vice-président du Conseil, destituait le président Ben Bella. Dix ans se sont écoulés depuis, et le tableau de l’Algérie actuelle fait alterner des lumières et des ombres également fortes. L’expérience algérienne de transformation de l’économie, originale et, à bien des égards, audacieuse, suscite de ce fait un intérêt d’autant plus vif que l’Algérie n’a cesse d’affirmer vigoureusement sa vocation à prendre la tête du groupe des Etats « non alignés » d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, combattant, dans l’arène internationale, les mécanismes les plus scandaleux du pillage du Tiers-monde par les grandes puissances capitalistes.
« PH » a publié, à l’occasion du 20e ansiversaire du déclenchement de la guerre de libération nationale en Algérie, de larges extraits d’une interview accordée par le président Boumediène à notre camarade Lotfi El Kholi, rédacteur au quotidien égyptien Al Ahram, et directeur de la revue progressiste égyptienne Et Tallia (« PH » n° 150). Cette importante interview a provoqué, comme nous le prévoyions, controverses et discussions entre tous ceux qui, au sein de la gauche révolutionnaire, en France, s’intéressent au destin de l’Algérie. Il nous manquait, cependant, le point de vue de la gauche marxiste algérienne qui n’accepte pas de se rallier au régime (cf. « PH » 172).
Mohammed Harbi (1), l’une des figures marquantes de cette opposition, a bien voulu, à l’occasion de la sortie de son livre, dont nous publions plus loin de « bonnes feuilles », expliquer le sens de son refus. Les appréciations personnelles qu’il formule dans cet entretien sont de nature, pensons-nous, à relancer le débat.
PH. – Le modèle algérien de développement suscite un grand intérêt au sein de la gauche internationale. L’opposition radicale de certains animateurs de l’ancienne gauche du FLN à ce « modèle » n’en est que plus surprenante …
M.H. – Il n’est pas utile, me semble-t-il, d’épiloguer, au plan théorique, sur ce qu’on appelle pompeusement le « modèle algérien de développement » … Il s’agit de s’attacher aux faits, et non au torrent de mots des discours officiels qui s’écoule sans parvenir à avoir prise sur la réalité. Le pétrole et le gaz ont été une chance et un malheur pour l’Algérie. Une chance dans la mesure où source de croissance, ils ont permis une certaine industrialisation et un certain nombre d’opérations à grand spectacle. Un malheur dans la mesure où ils ont permis de reculer, de plus en plus difficilement, je dois le dire, l’heure de vérité, accentuant au fil des mois la dépendance de notre économie à l’égard du marché mondial. Il faut convenir que le spectacle est le plus souvent bien monté.
PH. – La réforme agraire n’est pourtant pas un mythe ?
M.H. – Je n’en disconviens pas, à la condition de ne lui donner d’autre signification que celle qu’elle a, et de ne pas la faire passer pour une mesure socialiste. Examinons surtout la seconde phase de la réforme agraire, celle qui concerne le secteur privé. Deux faits, la caractérisent : la non abolition du salariat et le système des dérogations à la réforme (non application de la notion de « non exploitant » aux ascendants et descendants des chouhada – martyrs » au premier degré en ligne directe, exceptions du fait de l’âge pour les plus de 60 ans et les moins de 21 ans). Il a été ainsi rendu possible à nombre d’absentéistes de se soustraire à la réforme agraire. On évalue la propriété foncière détenue par des citadins à plus d’un million d’hectares. Or, selon la commission nationale de la réforme agraire (CNRA), les nationalisations n’en ont touché que le tiers, (309 717 hectares). Quant aux limitations de propriété qui, à l’origine, devaient toucher, selon la CNRA 1 398 633 ha, elles n’en toucheront que le quart. Il faut signaler aussi les recours individuels introduits contre telle ou telle mesure de nationalisation : ils sont déjà de l’ordre de 5 000. Au 31 décembre 1974, le Fonds National de la réforme agraire a pris en mains 494 101 ha, c’est-à-dire 6 % de la propriété privée. Tout porte à croire que l’essentiel de ces terres a été enlevé aux possédants absentéistes, c’est-à-dire la bourgeoisie citadine, et non à la bourgeoisie rurale. Cela signifie que la limitation de la propriété privée a eu, en définitive peu d’impact sur les intérêts de la bourgeoisie rurale.
PH. – Comment expliques-tu ce phénomène ?
M.H. – Par la nature du pouvoir qui, après le 19 juin 1965, a cherché à s’attacher les bonnes grâces de la bourgeoisie rurale.
C’est cette couche sociale et, non la paysannerie pauvre, qui dès 1966, a bénéficié des crédits d’équipement évalués à 150 millions de dinars. C’est elle qui dirige les communes rurales et les assemblées départementales ; c’est elle qui peuple les instances dirigeantes du FLN. Or, je ne connais pas de classe qui applique des mesures allant à l’encontre de ses propres intérêts. L’imprécision des textes, la complicité, au niveau central, de certains organes d’application de la réforme agraire ont favorisé bien des trafics. Comme le note une étude récente (2) « le préalable de la construction de l’Etat avant toute transformation sociale, affirmé par le nouveau régime, signifiait l’association de la bourgeoisie rurale à toute action en faveur des campagnes, y compris la révolution agraire, et par conséquent, non seulement le maintien mais aussi le renforcement de sa position sur le plan économique, social et politique ». C’est ce qui explique l’accent mis par le président Boumediène sur le thème de la solidarité nationale.
La seule forme de lutte de classes qu’on retrouve dans la réforme agraire réside dans une certaine divergence entre la vieille bourgeoisie foncière d’origine citadine et la nouvelle bourgeoisie rurale. Celle-ci, forte de sa participation à la lutte de libération et de sa position stratégique en tant que relais entre le régime et les populations rurales, s’est affirmée un peu aux dépens de la première.
PH. – On a beaucoup parlé des luttes internes au sein des sphères dirigeantes algériennes à propos du problème de la réforme agraire. Les affrontements entre étudiants de tendance opposée, à Constantine et à Alger, n’en portent-ils pas témoignage ?
MH. – Il est vrai que la réforme agraire a provoqué des divergences entre les hommes au pouvoir. Chacun sait, en Algérie, que Kaïd Ahmed et Medeghri (3) y étaient opposés, et que leurs prises de position les ont éloignés de Boumediène, qui voulait faire aboutir la réforme agraire. C’est ce qui a poussé de nombreux jeunes et étudiants à soutenir le régime. Mais ces jeunes et ces étudiants se rendent-ils bien compte que les divergences sur lesquelles ils fondent toute leur politique sont des divergences au sein d’une même classe ? Et qu’en définitive, ils s’embourbent, à l’image des technocrates bourgeois, dans des discussions et des solutions techniques à propos de la réforme agraire. Notre point de vue est différent : la classe ouvrière doit avoir une stratégie autonome et ne doit, en aucun cas, subordonner sa démarche à celle de la classe au pouvoir, pour progressives que soient les initiatives de cette dernière.
PH – La gauche du FLN avait créé, avec les communistes algériens, une organisation commune, au lendemain du 19 juin 1965 (l’Organisation de la résistance Populaire). Comment vous êtes-vous retrouvés ? Pourquoi et quand vous êtes vous séparés ?
M.H. – Il m’est difficile de vous résumer cela en quelques mots. Après le 19 juin, nous avons réalisé, sous le choc de l’événement, que nous avions vécu politiquement dans l’illusion. Mais, ni nous ni les communistes, n’avons entrepris une véritable révision critique de nos positions antérieures. Nous avons cherché d’abord, à faire front, à refuser tout compromis, à cristalliser un pôle révolutionnaire capable de stimuler les luttes de l’avant-garde ouvrière.
Je me souviens, en particulier, de la discussion que nous avons eue avec les deux dirigeants communistes Sadek Hadjeres et Boualem Khalfa au « champ de manœuvres » au lendemain du 19 juin. Ils soutenaient que le coup d’Etat était intervenu en période de montée du mouvement des masses. Je pensais personnellement, et je le disais, qu’il avait eu lieu à un moment de reflux. Ces deux analyses débouchaient sur deux conclusions différentes. Les communistes étaient convaincus que Boumediène ne tiendrait pas et je ne partageais pas cette opinion. Boumediène a consolidé son pouvoir. A l’heure des bilans, alors que nous étions en prison, l’ORP a éclaté.
Dire comme le fait la direction du PAGS (Parti de l’Avant-Garde Socialiste), continuateur du Parti communiste algérien, que l’impérialisme est l’ennemi principal – ce qui est juste – pour justifier un bloc de classes sous la direction de la bourgeoisie bureaucratique, c’est devenir, consciemment ou malgré soi, le pourvoyeur d’alibis du pouvoir et replonger les luttes de la classe ouvrière dans le marécage nationaliste chaque fois qu’elles tentent d’en sortir. Crois-moi : quand les différentes fractions au pouvoir auront fini de régler leurs comptes, elles finiront par se retourner contre les militants de l’avant-garde ouvrière. Tous ces brevets de progressisme distribués généreusement aux uns et aux autres ne mènent pas loin. Ce qui s’est passé récemment parmi les étudiants à Alger et à Constantine est un avant-goût de ce qui pourrait advenir.
PH – On ne peut cependant nier qu’il y a affrontement entre courant traditionnel et courant novateur, et que le pouvoir n’a pu, en définitive, désavouer les étudiants progressistes …
M.H. – Je n’accepte pas l’équation arabisants = réactionnaires. Dans un pays où, théoriquement au moins, la langue arabe est la langue nationale, les arabisants, formés délibérément pour servir de police idéologique, sont le prolétariat de la culture. Ils constatent que leurs horizons sont bouchés et que la hiérarchie sociale recoupe, de façon troublante, et à de rares exceptions près, la hiérarchie linguistique : les arabisants sont en bas, les francophones en haut. Cette situation montre le cynisme de la classe au pouvoir et sa volonté de brouiller les cartes. Cette politique pourrait lui réussir si les étudiants les plus avancés persistaient à faire de certain slogans idéologiques et de la réforme agraire le critère exclusif de l’appréciation de la nature du régime. Il faut prendre en charge les problèmes des arabisants. Et vite.
PH – Crois-tu que le sort de Ben Bella puisse être amélioré ?
M.H. – Je n’ai aucun élément concret pour émettre une appréciation. Ce qui est sûr, c’est que la situation qui lui est faite est une honte pour notre pays et pour tous les militants, arabes en particulier, qui se taisent sur son sort. Cet homme va vers la soixantaine. Au cours de la deuxième guerre mondiale, il a passé des années au front. Après cela, il a été détenu entre 1950 et 1952, 1956 et 1962, 1965 et 1975. 18 ans de prison en raison de son engagement politique. Le sort de Ben Bella est un vrai drame, que partagent, depuis quatre ans, sa femme Zohra et, depuis 3 ans, l’enfant qu’ils ont recueilli.
Propos recueillis par Pierre Delcourt
(1) Arrêté en août 1965 après cinq années de prison et de résidence surveillée dans le Sud algérien. Il est interdit de séjour dans les principaux centres du pays, et il quitte l’Algérie en mai 1973.
(2) « La réforme agraire en Algérie », par Abdennour Bencarma.
(3) Le premier, ancien responsable de l’appareil connu pour ses idées réactionnaires, vient de se séparer d’avec le régime : le second est mort tragiquement, il y a quelques mois, dans des conditions non encore éclaircies. NDLR.

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