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Mohammed Harbi : L’expérience de 1962 à 1965. Sa portée, ses limites

Entretien de Mohammed Harbi avec Kuider Sami Naïr paru dans Les Temps Modernes, n° 432-433, juillet-août 1982, p. 34-55

I – Quelle analyse faisais-tu, en 1962, du FLN ?

En mars 1962, les masses algériennes s’identifiaient au FLN. C’était le parti victorieux. Chacun avait à cœur de faire l’effort nécessaire pour que l’action de l’OAS ne puisse pas empêcher le référendum d’autodétermination. Personnellement je considérais que le FLN n’était pas à la hauteur de la situation à laquelle il était confronté.

Tout au long de la guerre, les dirigeants s’étaient préoccupés de consolider leur pouvoir plutôt que de formuler le projet de société que les populations attendaient d’eux, de forger des appareils avec l’espoir de les transférer tels quels en Algérie, plutôt que d’aider l’ALN à faire face à la pression militaire française. Il en est résulté des contradictions et des tensions qui n’attendaient que le moment propice pour s’exprimer.

La direction faisait valoir qu’il ne lui appartenait pas de décider de l’avenir du pays et que seul un congrès du FLN était habilité à le faire. Dans les faits, les choses se passaient autrement. Les accords d’Evian étaient un programme, celui de l’association entre les couches privilégiées en Algérie et l’impérialisme français. Ce n’était pas un compromis tactique qui permettait à la révolution de se poursuivre mais un jalon dans l’édification d’une société bourgeoise. Avec Abdelmalek Benhabylès, Abdelaziz Zerdani et d’autres cadres du ministère des Affaires étrangères dont j’étais le secrétaire général, je m’y suis opposé. Les dangers qui pesaient sur l’avenir de l’Algérie m’apparaissaient d’autant plus graves que le FLN n’avait aucune unité organique. C’était une constellation d’appareils, quasiment autonomes, reliés à un centre le GPRA. La force du mouvement résidait dans l’appareil militaire, sans base sociale consistante et stable, fragmenté, incapable de se substituer dans un bref délai à l’Etat colonial. L’armée des frontières et les wilayas en étaient les composantes.

L’armée des frontières était une armée classique, disciplinée, bien armée et bien encadrée. Son état-major s’opposait ouvertement au GPRA et revendiquait la main-mise sur les wilayas. Allié à Ben Bella il avançait, masqué, vers le pouvoir.

A l’intérieur, l’armée était exsangue. Régionalisée, elle avait plusieurs centres de décision. L’autorité était émiettée entre une infinité de petits chefs qui se considéraient comme les représentant des djounoud auprès de la wilaya et les représentants de la wilaya auprès des djounoud. Politiquement, les wilayas appuyaient le GPRA contre l’état-major mais chacun entendait sauvegarder d’abord son aire de pouvoir.

Le gouvernement était divisé en clans sans base sociale différente. N’avaient de pouvoir en son sein que les alliés privilégiés des cliques militaires, Krim, Bentobbal, Boussouf, Boudiaf et Ben Bella. Le FLN avait mis en place un système excluant tout autre formation du champ politique. Tous ses dirigeants défendaient le principe du parti unique. Tous voulaient reconstruire le pays pour les Algériens et à leur place. L’invocation de telle ou telle idéologie correspondait d’abord à une technique de conquête du pouvoir. Face aux cliques armées qui tenaient le haut du pavé, nous étions impuissants. Nos idées, nos suggestions étaient utilisées, détournées au gré des chefs dont nous dépendions. Les clans en présence ne toléraient aucune force indépendante dedans ou dehors et allaient, comme malgré eux, vers la guerre civile. Dans ces conditions, le problème d’une clarification politique, d’une relecture des événements et de leur sens, y compris au prix de l’isolement m’apparaissait incontournable et ce, d’autant qu’au sommet du FLN, toutes les forces sociales avaient un répondant sauf les travailleurs.

Le déroulement des événements a apporté un correctif majeur à mon analyse. L’exode massif des Européens a modifié totalement les données du problème algérien. J’étais convaincu que dans leur majorité, les Européens ne resteraient pas en Algérie. Je l’ai, du reste, écrit dès décembre 1960. J’imaginais toutefois que leur départ s’échelonnerait sur plusieurs années, laissant à la bourgeoisie algérienne le temps d’asseoir son pouvoir.

II – Quelle forme et quel contenu revêtait la lutte des classes de 1962 à 1965 ?

Il ne faut pas perdre de vue que les éléments qui la composent ne sont apparus ni en 1954 ni en 1962.

Premièrement : ce qui a modelé les classes en Algérie, ce n’est pas tant l’appartenance à une catégorie sociale que la conscience de faire partie d’un groupe ethnique.

Deuxièmement : le FLN n’a pas offert aux masses, ne serait-ce qu’aux paysans, une alternative sur le terrain pour aller plus loin que la résistance nationale. On peut invoquer, bien sûr, la pression militaire française mais en vérité le FLN a érigé en principe la coexistence de classes antagoniques en son sein d’une part et d’autre part aucune d’elles n’a été en mesure d’exercer sur lui une pression suffisante pour l’incliner à choisir. C’est le signe que la société algérienne était peu différenciée socialement et le poids du colonialisme écrasant. Les classes ont participé, à des degrés divers certes, à la guerre de libération mais comme des catégories de la population dans son ensemble et non comme des entités dotées d’une conscience propre et d’objectifs spécifiques. Si l’on ne tient pas compte de ces données de base, on ne peut rien comprendre à ce qui s’est passé entre 1962 et 1965. Au cours de cette période, les classes populaires ne se sont pas ruées sur la propriété algérienne, elles ont cherché à exploiter à leur profit le déséquilibre social consécutif à l’exode des Européens. Rappelons le contexte. Entre mars et septembre 1962, l’Etat colonial était disloqué. Tout en demeurant un des éléments d’unification du pays il avait perdu toute emprise sur la société. L’économie était paralysée par l’exode des cadres, la fuite de capitaux, l’arrêt des entreprises. Le regroupement des populations rurales et le retour des réfugiés et des détenus accentuaient la déstabilisation. L’appareil dirigeant du FLN, peu structuré, déchiré, polycentrique, était incapable de s’ériger sans délai en couche régentant la société d’une manière autoritaire ; se déroula alors la bataille sociale la plus importante de l’histoire de l’Algérie indépendante. Cette bataille opposait les bourgeois et les bureaucrates aux travailleurs et à la fraction populiste de la petite bourgeoisie urbaine. L’enjeu en était l’héritage des colons. La situation permettait le libre jeu des forces sociales et faisait apparaître clairement à la surface les lignes fondamentales de la lutte des classes.

Premier round : de mars à septembre 1962 les tendances bourgeoises investissent l’Etat et essayent de cristalliser ses appareils à leur profit. De ce lieu, elles facilitent le transfert des biens européens aux bourgeois algériens et leur permettent, dans le cadre d’une spéculation effrénée, d’élargir leur base économique. Un peu partout, des dignitaires de l’armée intérieure participent à la curée. C’est le règne du commandite. A Skikda, l’ancien maire de la ville, Benquet-Crevaux, un des animateurs des massacres du 20 août, s’associe à deux maquisards pour exploiter en commun le plus grand hôtel-restaurant de la cité. Les agro-exportateurs raflent cinémas, hôtels et immeubles. Alors que les différentes fractions de la petite bourgeoisie [1] se battent pour le pouvoir d’Etat, l’offensive bourgeoise suscite peu d’opposition sauf là où les classes populaires arrivent à agir sur les cadres de l’ALN dans l’Orléansvillois et la région de Blida-Boufarik par exemple. Se forment alors, ici et là, avec l’aide des syndicalistes de l’UGTA des comités de gestion. Les fermes et les entreprises apparaissent aux ouvriers comme leur prolongement et leur patrimoine. Ils les exploiteront souvent en association avec des agro-exportateurs, des commerçants des villes, des fonctionnaires qui avancent les capitaux pour les frais de culture et assurent la commercialisation des produits.

En septembre, les dirigeants de la wilaya IV qui avaient gelé jusqu’alors les transactions cèdent aux pressions bourgeoises et reviennent sur leur décision. Mais les travailleurs urbains et ruraux s’accrochent désespérément aux îlots acquis – je dis bien des îlots -, assurent le fonctionnement des entreprises sans trésorerie, sans salaires réguliers et cherchent à intéresser les différentes factions du FLN et l’Etat a leur situation. Ils ne trouvaient pas suffisamment de force en eux-mêmes pour offrir une alternative politique et manquaient d’une vision globale.

La gestion ouvrière ne relève d’une interprétation socialiste du fonctionnement de la société que chez les militants, quelques unités du reste. Les uns à peine sortis des camps et des prisons, les autres venant de l’émigration donc extérieurs, par situation, aux entreprises et très peu au fait de leur réalité sociologique. De mars à septembre la bourgeoisie a acquis un avantage certain.

Second round : en octobre la crise du FLN est en partie résorbée. Le gouvernement Ben Bella cherche à remettre l’économie en marche. Mais les paysans n’ont pas de moyens. Lors de la campagne des labours, l’Etat fait appel à la mobilisation de tous. Certains propriétaires privés se dérobent. Des paysans, dans le Sétifois et dans la région de Batna, réquisitionnent leur matériel ou brûlent leurs moyens de travail mais leur mouvement reste circonscrit et ne se généralise pas. Il ne s’est pas manifesté de véritable mouvement paysan.

La poussée va venir des villes et même de certains appareils de l’Etat investis par des militants ouvriers de la Fédération de France du FLN et des syndicalistes. Ce point occulté ou sous-estimé me semble important. En effet, quand, en octobre, la petite bourgeoisie est enfin arrachée aux luttes de factions, elle s’aperçoit que l’héritage des colons dans les villes lui a échappé, que la haute administration et les emplois lucratifs sont pour une grande part entre les mêmes mains que sous la colonisation. L’entrée en scène de la petite bourgeoisie en crise, à la recherche d’une place « honorable » dans la nouvelle société va donner à tous les mouvements d’opposition à la bourgeoisie une audience que par eux-mêmes, ils ne sont pas parvenus à avoir. Les aspirations populaires, refoulées par les déchirements de l’été 1962 vont alors s’exprimer à travers tous les canaux, à travers le FLN, les débris des appareils des wilayas, l’ANP, les syndicats, les opposants à Ben Bella. C’est un véritable mouvement de toute la société. Trois thèmes sont particulièrement mobilisateurs : l’épuration de l’Etat, l’annulation des transactions, le travail. Commence une campagne de type justicialiste et égalitariste. On s’attaque au critère de la compétence qui livre l’Etat aux « bourgeois » et en barre l’accès aux « fils du peuple », on encourage les doléances des comités de gestion, on pousse à l’algérianisation des cadres des entreprises étrangères, on réclame du travail mais de préférence dans la fonction publique, on dénonce les hauts salaires, etc. Le gouvernement fait droit à certaines demandes, annule les transactions engagées, interdit tout achat de biens vacants, institue les comités de gestion dans toutes les entreprises. Le Bureau national des Biens vacants et l’Animation rurale prennent de l’importance. Investis par des travailleurs venant en majorité de l’émigration en France ils vont mener une grande bataille pour récupérer les biens mal acquis et aider les travailleurs à faire front. En mars, le président Ben Bella, prisonnier du Parti, de l’armée, en butte aux attaques de ses adversaires de l’été 1962 va plus loin et signe les décrets de l’autogestion, de portée à la fois nationale et sociale. Jusqu’en mars, étatistes et socialistes, partisans de la révolution par en haut et de la révolution par en bas agissent dans la même direction. A partir de cette date leurs chemins divergent. Le reclassement social s’opère rapidement mais dans une confusion politique et idéologique incroyable.

a) La petite bourgeoisie se rue sur le secteur tertiaire et l’arrache aux possesseurs de capital grands et petits, surtout petits et le gère à son profit à l’abri du masque de l’Etat. La fraction de la petite bourgeoisie lésée par l’annulation des transactions se retrouve alliée à la bourgeoisie.

b) La bourgeoisie bat en retraite d’une manière élastique. Elle tente de garder la haute main sur la commercialisation et lance le mot d’ordre de la vente sur pied des produits des fermes en autogestion. Dans le même temps, ses éléments liés aux cadres des wilayas appellent à la prise en mains des comités de gestion par les combattants d’abord. Il s’agit de jouer la résistance contre le mouvement social.

c) La bureaucratie d’Etat, les technocrates surtout qui jusqu’alors défendaient les accords d’Evian et la coopération avec la France changent leur fusil d’épaule et admettent, contraints et forcés par la peur de perdre leurs prérogatives la tutelle des ministres politiques (Ouzegane puis Mahsas à l’Agriculture, Laroussi puis Boumaza à l’Economie) dont ils cherchaient jusqu’alors à contrarier les efforts de nationalisation des « appareils ». L’action des technocrates s’infléchit dans un sens étatiste mais ce sont les nouveaux fonctionnaires issus du mouvement politique qui, pour le compte des ministères économiques, vont essayer, en utilisant les appareils acquis à l’autogestion, de rompre les liens entre l’administration et la bourgeoisie et de restituer à l’Etat et non aux travailleurs, le domaine vacant. Si l’on fait abstraction du fait que les occupations spontanées de fermes et d’usines n’ont pas été nombreuses et que c’est l’Etat qui a arraché, ici et là, aux particuliers et même à l’armée le domaine vacant pour y établir son autorité, c’est-à-dire celle de son support social, on ne comprendrait pas pourquoi les travailleurs ont été vaincus sans qu’il y ait de véritable lutte frontale.

Troisième round : au moment où commence la bataille pour l’application des décrets sur l’autogestion, la situation socio-politique est d’une grande complexité :

1) les appareils de l’Etat ne sont pas encore cristallisés ;

2) la direction du FLN n’a aucune homogénéité et le parti n’a aucune réalité ;

3) l’opposition est désorientée et ne sait comment reprendre souffle d’autant que sa lutte contre Ben Bella reflète les divisions au sein d’une même couche sociale ;

4) le monde du travail, à la ville comme à la campagne est dans un état d’atomisation sans précédent. Une partie des ouvriers qualifiés et expérimentés est passée dans l’administration d’Etat. Une autre s’est installée à son compte ; par ailleurs la mobilité géographique et sociale a profondément modifié la composition du prolétariat, celui des campagnes surtout.

Ainsi dans la plaine de Skikda, les terres de vignobles et d’agrumes ont été occupées par des populations des montagnes de Collo, venues dans le sillage des maquisards. Ces populations n’avaient aucune vraie tradition agricole. A Berrouaghia, dans le Sersou, des familles ou des groupements d’originaires se sont installés dans les fermes et ont reconstitué leurs structures patriarcales dans le cadre d’entreprises capitalistes. A Ben Chicao, un gang armé appuyé sur d’anciens maquisards et allié aux notables de la région avait accaparé vingt et une fermes et les dirigeait à son profit. L’ANP avait à sa disposition 70 000 ha. Son représentant à la commission interministérielle sur les décrets de mars, le capitaine Aouchiche s’est prononce pour une gestion étatique, contre l’autogestion. Il n’a accepté de donner l’accord du ministère de la Défense qu’en échange du maintien de l’armée dans les fermes qu’elle occupait.

Ce qu’on rencontre donc, c’est une juxtaposition de situations différentes. Le prolétariat rural n’existe pas en tant qu’entité. Dans ces conditions, la cristallisation d’une conscience collective s’avère d’autant plus ardue que les syndicats, caporalisés par le FLN, n’étaient pas en mesure d’intervenir. Les travailleurs algériens se trouvaient face aux autres forces sociales sans instruments adéquats. Les seuls relais de leurs intérêts étaient le Bureau national d’Animation du secteur socialiste, le service de l’Animation rurale, le cartel intersyndical et interfédération UGTA avec Hassan Bourouiba, Lassel, Rebbah, etc.

En avril commence la campagne pour l’autogestion. Ben Bella s’adresse aux masses directement, par dessus la tête de son propre appareil. Sa tournée à travers le pays, les décisions qu’il prend sur le terrain en retirant à des notabilités ou à des bourgeois les biens que l’administration rechignait à leur enlever lui acquiert la confiance des masses. Encouragés par son langage, les travailleurs bougent et revendiquent les pouvoirs qui leur sont reconnus. Les travailleurs du secteur privé s’enhardissent, demandent l’algérianisation des cadres, le contrôle ouvrier, veulent mettre les patrons étrangers dehors, font grève pour y parvenir. Dans les appareils de l’Etat, c’est la panique. On pense à Cuba. Les adversaires de l’autogestion sont paralysés et ne savent sur qui s’appuyer pour résister. Malgré lui, Ben Bella devient un enjeu dans la lutte entre les masses et les appareils de l’Etat. Le colonel Boumedienne pressent une modification de l’équilibre à son détriment, talonne Ben Bella et ne cherche pas à s’en démarquer. L’opposition était neutralisée et ne pouvait rien faire d’autre qu’invoquer contre Ben Bella les résistances de l’administration à l’application des décrets. Il y eut une période où tout semblait possible. L’assassinat de Khemisti provoque un coup d’arrêt. Nous avons alors proposé à Ben Bella de continuer sa tournée dans le pays, de s’attaquer à la propriété foncière algérienne pour stabiliser les rapports sociaux à la campagne. Il a décidé de rentrer à Alger. C’était une erreur. La mise au premier plan de la question sociale avait créé un autre climat. Il fallait aller en avant très vite avant que les forces hostiles à toute émergence des travailleurs sur la scène politique n’organisent une contre-offensive.

Dans l’esprit du législateur, les décrets de mars devaient être le point de départ d’un processus de révolution ininterrompue, trancher la question, jusqu’alors en suspens, de la base sociale du pouvoir et aboutir à un réaménagement démocratique de toutes les institutions dans leur relation avec les masses. Le problème des libertés et la question sociale étaient liés. Mais pour que les virtualités socialistes des décrets sur l’autogestion prennent corps, il fallait faire la reforme agraire pour résoudre la question des deux secteurs, le secteur moderne et le secteur traditionnel et réaliser l’alliance entre le prolétariat rural et la paysannerie pauvre, réorganiser le commerce extérieur et prendre en main le secteur bancaire pour empêcher tout transfert de valeur vers le privé, planifier l’économie car il était hors de question que dans un pays où les chômeurs et les fellahs misérables étaient légion, une catégorie de travailleurs monopolise les revenus existants. Dans la mesure où cette vision globale n’a pas trouvé un appui ferme auprès de Ben Bella et que le monde du travail n’a pas trouvé suffisamment de force en lui-même pour s’imposer à ses adversaires à cause de son faible niveau, de son atomisation et de son inexpérience, la contre-offensive de tous les candidats à l’accaparement du revenu du travail en est facilitée. Cette contre-offensive est menée par une tendance directoriale et technocratique influencée par les schémas mentaux du capitalisme. Ses chefs de file, Boumaza et Mahsas, le premier partisan de la formation de sociétés nationales, le second de fermes d’Etat, considéraient les entreprises comme des unités techno-économiques qui fabriquent des produits et non comme des unités socio-politiques qui créent des rapports entre les hommes. Ben Bella leur cède tout le pouvoir économique et liquide à leur profit les services de la Présidence qui continuaient, contre vents et marées, à défendre l’autogestion.

La stratégie de substitution de la gestion étatique au contrôle effectif des travailleurs sur la production est facilitée par le marasme financier des entreprises. Dans l’agriculture, l’assaut le plus ravageur qu’eut à subir l’autogestion fut celui que lui livrèrent les spéculateurs et les grossistes. La commercialisation des produits agricoles fut un échec. La collusion entre les organes gestionnaires de l’Etat et la bourgeoisie commerçante favorisa, malgré Mahsas lui-même, un transfert massif de valeur vers le privé. S’accentuent dès lors les critiques contre l’autogestion accusée de tous les maux. La bureaucratie fait feu de tout bois.

Un exemple : pour la Direction du Plan, le secteur agricole autogéré aurait dû dégager en 1963 un revenu de 140 à 145 milliards d’anciens francs. Ce chiffre calculé sur la base du revenu net dégagé par la colonisation européenne occultait plusieurs données :

a) Le financement de la campagne par les colons était de l’ordre de 110 milliards. Or en 1963 l’Etat algérien n’a pu mobiliser que 17 milliards pour financer le secteur autogéré agricole.

b) Le parc matériel était déficient. Sur 6 986 tracteurs, 2 413 se trouvaient en panne en octobre 1963 dont 623 sur 1 134 dans le département d’Oran, 207 sur 417 dans celui de Médéa et 121 sur 211 dans celui de Tlemcen.

c) Le désinvestissement a été important entre 1958 et 1962. Le matériel et les plants n’ont pas été renouvelés.

d) La commercialisation en France ne se faisait plus dans les mêmes conditions, etc.

Dernier round :

La guerre avec le Maroc et le soulèvement armé du Front des Forces socialistes et surtout la riposte de Ben Bella, nationalisation des dernières terres de colons, masquent la gravité des problèmes qu’affronte le gouvernement Ben Bella. Les problèmes posés reflétaient les données de la lutte des classes et la solution ne pouvait leur être apportée qu’au niveau de la stratégie d’ensemble alors que les réponses du pouvoir sont ponctuelles et empiriques.

1) Sur le plan politique, la structuration du FLN sur une base de classe s’avère une illusion. La différenciation politique piétine. Le mouvement reste aux mains d’une petite bourgeoisie de tradition populiste. Sa base spontanément sociale est indifférente aux problèmes posés par le fonctionnement de l’économie. Elle veut des emplois, des salaires, des pensions, la distribution des terres en priorité aux anciens combattants. Son attitude est exploitée par les cadres de l’armée qui veulent un système autoritaire, les oulémas qui dénoncent les atteintes à la propriété et la lutte des classes, et d’une manière générale tous les groupes qui veulent utiliser le mécontentement populaire contre le secteur autogéré.

2) Pour les travailleurs, la détention des moyens de production par la classe ouvrière est une fiction, un article de discours officiel. La propagande en faveur de l’autogestion n’a plus d’écho et joue un rôle d’obscurcissement. La langue des médias devient une langue morte.

3) L’Etat monopolise des tâches économiques qu’il n’arrive pas à assumer et aggrave le marasme. Dans le même temps, les faits sociaux prennent leur revanche. Le mécontentement des paysans pauvres et des paysans sans terre commence à se manifester par une lutte, dans les fermes, des saisonniers contre les ouvriers permanents. Le chômage entraîne des mouvements spontanés de correction : gonflement des services, accélération de l’émigration en France, irruption par la force dans les comités de gestion dont 75 à 80 % des coûts de production seront désormais constitues de salaires. La profondeur de la crise sociale, les manifestations de l’opposition ne permettaient plus un équilibre entre les classes. Les temps où Ben Bella était considéré comme un enjeu semblaient dépassés. A partir de l’été 1964, la bourgeoisie et les bureaucrates tournent de plus en plus leurs regards vers l’armée et son chef qui se démarque de Ben Bella.

III – Pourquoi et comment as-tu inscrit ton action au sein du FLN ?

Je vais essayer de répondre le plus brièvement possible ; c’est difficile. Au cours de la crise de l’été 1962, j’avais avec mes camarades des Affaires étrangères, adopté une attitude de réserve entre les clans en présence. Nous avions essayé de dialoguer avec Ben Bella. La première fois au Caire, nous voulions débattre avec lui des accords d’Evian. Il s’y est refusé et a quitté la réunion à notre grande surprise. Une seconde fois à Tlemcen : je lui ai fait part du danger pour l’avenir du pays des alliances tous azimuts, qu’il contractait. Il m’a répondu qu’il n’était en rien responsable de ce qu’était devenu le FLN et qu’il devait tenir compte des réalités. Il ne m’a pas convaincu. Je suis sorti de ma réserve, avec tous mes camarades au moment de l’affrontement entre les troupes de l’ALN des frontières et de la wilaya IV à Boghari. Le massacre des survivants – il y eut un millier de morts selon l’APS – nous avait traumatisés. Nous avons réagi en dénonçant le massacre. En signe de représailles, le bureau politique m’a écarté avec A. Benhabylès de la liste des députés du Constantinois mais a épargné Zerdani protégé par le clan des Aurès. Deux mois après Ben Bella m’a convoqué pour me proposer de partir à Belgrade, à Moscou ou à Pékin comme ambassadeur. Je n’ai pas choisi, je préférais rester en Algérie. J’ai été nommé quand même à Beyrouth et agréé mais je n’ai pas rejoint mon poste. J’ai été appelé entre temps à la présidence. Politiquement, je me considérais, jusqu’en mars, comme un opposant de l’intérieur. J’ai protesté par écrit contre le sabotage du congrès de l’UGTA et contre la dissolution du PCA. Je me sentais plus proche du PC que des oppositions issues du FLN dont la clientèle n’avait rien à voir avec le socialisme.

1) L’opposition à Ben Bella était orthodoxe. Je m’explique : elle était incapable d’entreprendre une critique radicale de son itinéraire politique, pour cette raison simple qu’une telle analyse détruirait nécessairement les mythes qui étaient sa raison d’être et qu’elle voulait faire valoir à son profit.

2) Elle a fini, à travers le PRS puis le FFS, par se constituer à l’extérieur du FLN mais elle visait en fin de compte sa reconquête ultérieure. Certes l’opposition traduisait des refus, des inquiétudes, des révoltes mais sa réalité n’était pas dans le peuple mais dans les débris des appareils et des cliques vaincues au cours de l’été 1962. C’était le monde des permanents, des notables, des has been. Les double et triple jeux étaient dans la nature de la composante humaine de cette opposition où chacun ne parlait de reprendre la lutte armée que pour faire monter les enchères et négocier le pouvoir. A mon avis, ni Boudiaf ni Aït Ahmed, coupés du FLN depuis des années, n’ont su apprécier les aspirations du milieu où ils évoluaient.

3) Par ses pratiques et son style politique, cette opposition était une reproduction miniature du FLN. Elle ne voulait pas recommencer la révolution mais investir a court terme l’Etat. L’élaboration d’un vrai programme était pour elle à la fois inutile et impossible. Elle se contentait de slogans et d’idées forces. Personnellement, je ne croyais pas que les masses en 1962 visaient le renversement du pouvoir mais tentaient seulement de l’intéresser à leur sort.

La lutte armée m’apparaissait comme une aventure. La situation était ouverte. C’était une erreur de confondre mécontentement et aspiration. Il fallait donc tourner le dos au passé et aider les masses à se guider en diffusant une conception nouvelle de la société. Grâce à Michel Raptis et Soliman Lotfallah je suivais ce qui se passait au Bureau national des Biens vacants. Tous les deux voyaient souvent Ben Bella et m’entretenaient de ses dispositions politiques. Après les décrets d’octobre sur les comités de gestion je me suis rendu à Paris. J’ai pris contact avec le colonel Boubnider et j’ai demande a voir Mohammed Boudiaf pour discuter avec lui des possibilités qu’offrait la situation. Mon but était de créer un consensus chez tous les opposants qui disaient s’intéresser au mouvement ouvrier. J’ai rencontre Boudiaf chez Mme Rey-Goldzeiguer. Ce fut bref. En fait d’analyse politique, Boudiaf proféra quelques jurons contre Ben Bella. Je suis sorti de là abasourdi. Salah Boubnider m’a dit pour me rasséréner : « Ne te formalise pas. Il est malade et il a de la fièvre. » D’octobre à janvier j’avais procédé à de nombreux échanges de vue avec des adversaires de Ben Bella. De leur côté Zerdani et Lotfallah Soliman prirent langue avec Aït Ahmed. Celui-ci s’était prononcé pour l’autogestion et avait déposé à ce sujet un projet de loi-cadre à l’Assemblée mais bien que l’initiative fût intéressante, son projet ne répondait pas concrètement aux problèmes pratiques soulevés par le patrimoine vacant. La question que chacun se posait était de savoir si l’adhésion de Ben Bella à l’autogestion était une conviction sincère ou une manœuvre. Pour moi, l’essentiel était que la manœuvre, si manœuvre il y avait, dépasse le cadre de la tactique à court terme pour pénétrer dans celui d’une stratégie à long terme en modifiant le statut et la condition des travailleurs. De cela, la lutte, la lutte seule pouvait décider.

Contrairement à ce qui a été écrit, ici et là, je n’ai pas participé à la rédaction des décrets de mars. Je suis intervenu auprès de Lotfallah Soliman, au moment de leur élaboration, pour que l’article qui conférait tous les pouvoirs dans l’entreprise au directeur soit modifié, que le directeur soit placé sous l’autorité d’un représentant des travailleurs, président du comité de gestion. C’était, à mon avis, une manière de juguler les tendances prévisibles à une gestion étatique, de s’en remettre pour l’avenir aux travailleurs et non au pouvoir d’Etat.

Début avril 1963, j’ai été nommé conseiller politique à la présidence. La base de mon accord avec Ben Bella, c’était le programme de l’autogestion. Rien de plus, rien de moins. Je dois souligner que le FLN ne m’apparaissait pas capable d’y conduire. Je l’ai dit à Ben Bella. Le départ de Khider ne m’a pas fait changer d’avis. Il fallait donc rassembler les militants capables d’offrir une alternative à l’appareil en place, éviter les chemins de la conspiration, agir au grand jour en s’appuyant sur la ligne stratégique implicite dans les décrets de mars. Je le répète. Début 1963, la situation était ouverte. La bourgeoisie était paralysée. La majorité des cadres supérieurs de l’Etat était sans passé dans la résistance. Les tendances à l’embourgeoisement existaient mais elles étaient faibles. Une chose était d’avoir conscience des limites du FLN. Autre chose était d’en faire l’agent de la bourgeoisie. L’attachement des militants du FLN au peuple était réel. Des reclassements dans le sens de la formation d’un courant socialiste étaient possibles si nous parvenions, à partir de l’autogestion, à créer un solide réseau d’associations de base. C’est l’ensemble de ces conditions qui a rendu possible l’émergence de ce que l’on a appelé la gauche du FLN.

Comment s’est formée la gauche du FLN ?

Il y a deux choses qui se recoupent mais ne se confondent. Mon action à la direction de « Révolution africaine », lieu sans équivalent pour l’observation des courants dans la société et dans l’Etat d’une part et la formation d’une tendance en faveur de l’autogestion dans le FLN d’autre part. Je me propose de relater, dans un proche avenir, cette expérience (nos erreurs, notre romantisme). Je vais en parler donc rapidement. La gauche du FLN – cette étiquette n’est pas de nous mais nous a été accolée de l’extérieur – n’est pas née sur une base programmatique préétablie. Ce fut le produit pragmatique des premières différenciations au sein du FLN. Jusqu’au congrès du FLN en avril 1964, elle ne constituait pas un groupe. Ce sont les débats autour de la Charte d’Alger et de l’autogestion qui lui ont peu à peu façonné son image. A l’origine, les éléments qui composaient la gauche se trouvaient pris dans le réseau de plusieurs alliances qui s’entrecroisaient. Par exemple Hocine Zahouane appartenait à la Fédération d’Alger dont il tirait sa représentativité, Zerdani appartenait au « clan » militaire des Aurès. Chacun d’eux, au sein de ces entités se situait à gauche et voulait se retrouver avec ceux qui pensaient comme lui à l’échelle nationale. C’est ainsi que nous nous sommes regroupés à plusieurs autour de la commission d’orientation. Il y avait Hocine Zahouane donc, Zerdani, Rabah Bouaziz, Ali Zamoum, Mohand-Saïd Mazouzi, Abdelmajid Bennaceur, Salah Louanchi et moi-même. Dans ce regroupement cohabitaient deux courants : l’un, populiste radical voulait rénover le FLN en donnant de la force aux syndicats, aux femmes, aux jeunes, aux travailleurs ; l’autre, marxiste, avait pour programme l’autogestion avec toutes ses implications. Entre les deux, il y avait fusion dans l’action et non dans le programme dans la mesure où le courant populiste faisait de la Charte d’Alger son credo alors que le courant marxiste la considérait, sur bien des points, le parti, la conception des organisations de masse, comme un compromis circonstanciel. Quoi qu’il en soit de ses contradictions, la « gauche » était dans le FLN le seul courant à poser les problèmes au niveau de la stratégie d’ensemble. C’est de là qu’elle tirait sa force face aux autres tendances. Nous avions compris plus vite que le PC et les opposants à Ben Bella que le courant étatiste ne cherchait pas, parce qu’il n’en avait pas les moyens, à écraser dans des batailles frontales le mouvement de masse. Toute sa politique était de corrompre des groupes de travailleurs, de jeunes, etc., de les gagner à ses projets, de leur donner du pouvoir pour empêcher la cristallisation de tout appareil de défense, la formation de relais dans la société. La gauche est parvenue à empêcher la caporalisation des organisations. Sans elle l’UNEA et la JFLN auraient été, dès 1964, brisées par la commission d’organisation du FLN qui voulait en exclure les communistes. Sans elle, il n’y aurait pas eu, en mars, un congres de l’UGTA ouvert, encore moins l’organisation sans précédent de la manifestation des femmes du 8 mars 1965 qui fut suivie de centaines de divorces. Toutes ces batailles ont été menées, sans l’appui de Ben Bella, mais avec sa neutralité. Nous les avons gagnées parce que dans les secteurs où nous luttions, les droitiers de l’appareil se sont heurtés à des travailleurs expérimentés et à la petite bourgeoisie démocratique. Nous avons par contre échoué à donner des structures de type politique au secteur autogéré parce que la direction du FLN s’y opposait et que les travailleurs n’ont pas trouvé en eux-mêmes la force de s’imposer malgré les appuis qu’ils ont trouves a l’extérieur des entreprises. En mars 1965, il m’apparaissait clairement qu’il y avait dégradation du rapport de force social au détriment des travailleurs avec maintien d’un rapport de force inchangé sur le plan politique. Malgré la victoire contre les droitiers au congrès de l’UGTA, les symptômes de recul, l’arrogance de l’entourage de Boumedienne annonçaient l’orage. Il fallait se préparer à une fracture. J’ai alors proposé l’élargissement de la fraction à des syndicalistes et à d’autres militants, la création d’un centre indépendant avec maintien du travail dans le cadre du FLN, l’organisation dans les fédérations et l’alliance avec le PCA. Il y eut deux réactions à mes propositions. La première réaction acceptait la création d’un centre indépendant et l’élargissement de la tendance mais prônait un renversement d’alliances et une rupture avec Ben Bella « qui avait épuisé ses possibilités progressistes en favorisant le courant droitier ». La seconde réaction rejetait toutes mes propositions sauf une que je n’ai pas évoquée et qui consistait à mettre l’accent sur la récupération des richesses pétrolières.

Comme j’étais hostile à un renversement d’alliances qui aurait fait pratiquement de nous les otages de courants hostiles à l’autogestion, notre débat s’est terminé en queue de poisson. Et le 19 juin a trouvé la gauche divisée, impuissante. En fait le courant marxiste est parti d’un niveau très bas. Il n’avait initialement aucun enracinement et était prisonnier de références dogmatiques sans rapport avec la situation de l’Algérie. Le poids sociologique de la classe ouvrière était faible. Rares étaient ceux qui l’appréciaient avec mesure et accordaient l’importance qu’il fallait donner aux questions tactiques, d’où des controverses sans fin sur le rôle de Ben Bella. Certains, parmi nous, avaient tendance à croire que leur apport lui profitait alors que c’était son engagement en faveur de l’autogestion qui leur donnait des forces et j’ajoute, lui créait des ennemis qui, eux, avaient un poids réel dans les appareils et dans la société.

Je pense qu’outre le manque de cohérence interne de la gauche, l’erreur a été de surestimer le poids des textes sur l’autogestion dans leurs effets sur la démocratisation de la société. Il en est résulté un certain laxisme, un penchant à croire que les tendances au monolithisme, à un présidentialisme fermé seraient surmontées dans le cadre de la seule lutte au sein du FLN et des organisations de masse, une dissociation entre le combat pour les libertés et celui pour le socialisme. Or ce combat était le baromètre des tendances réelles du régime. Est-ce à dire que nous avons avalisé le viol des libertés ? Nullement. C’est moi-même qui ait soulevé au comité central la question de la répression et des tortures en Kabylie. Mais je reconnais que ce que nous avons fait était insuffisant et inadéquat. La question des libertés n’était pas pour nous un axe stratégique essentiel parce que nous partions du principe que la solution de la question sociale entraînerait, ipso facto la solution de la question des libertés. Je dois ajouter qu’à cette époque, aucun courant de gauche ne posait le problème autrement. Les communistes eux-mêmes avaient renoncé au pluralisme et revendiquaient leur intégration au FLN.

Je dois toutefois insister sur une donnée de taille : le partisanisme du FFS et celui du Conseil national de la Révolution (CNDR) avec Boudiaf, le commandant Moussa Benahmed, Chaabani et Moussa Hassani nous mettaient le dos au mur. Avant la formation du CNDR, dont chacun connaissait les composantes avant même qu’il ne se manifeste, j’ai avisé le docteur Abdelmoumène qui en était partie prenante que les troupes du Nord-Constantinois sur lesquelles le PRS comptait étaient manipulées par les services de sécurité et qu’il s’agissait pour ces derniers de mettre à profit des troubles pour faire de Ben Bella l’otage de l’armée. Mais l’habitude des combinaisons sans principe qui visent le pouvoir et non le changement dans la société ne se perd la perspective de révolution des rapports sociaux en Algérie (dont l’autogestion était une manifestation) ?

La ligne politique représentée par Ben Bella (alliance avec les militaires) était-elle susceptible de renforcer ou d’affaiblir la perspective de révolution des rapports sociaux en Algérie ? (dont l’autogestion était une manifestation).

Je crois sincèrement qu’à partir de mars 1963, Ben Bella a acquis le soutien des masses dont aucun de ses concurrents ne pouvait se prévaloir. Mais le drame est qu’il n’avait aucune politique à l’égard de l’armée. A lui seul, Boumedienne n’aurait jamais pu consolider son pouvoir. En mars 1963 il n’avait pas encore réalisé l’intégration de l’armée. Ni Mohand Ould Hadj ni Chaabani n’étaient sous sa coupe. Le corps des officiers était divisé en boumediennistes, benbellistes et « officiers libres » qui ne se reconnaissaient en aucun des deux. Il y avait une pléiade d’officiers contestataires. En avril 1964, à la veille du congrès du FLN, Boumedienne considérait qu’il avait perdu la partie ; avec ses amis, il a offert sa démission. Ben Bella l’a refusée. Evoquant cet épisode au moment de la démission d’Ali Sabri en Egypte, Bouteflika a confié à un de ses collaborateurs : « Ali Sabri vient de faire un faux-pas. Si Ben Bella avait accepté notre démission en 1964, nous ne serions pas là aujourd’hui. » La déception a poussé les officiers contestataires, y compris le colonel Zbiri dans les bras de Boumedienne. Je prends un exemple, celui de l’établissement de la liste des militaires au comité central. Je me trouvais à côté de Boumedienne quand Ben Bella lui a soumis les noms qu’il avait retenus. Boumedienne a enlevé les noms de Saïd Abid et Bouhara et leur a substitué ceux de Draïa et Bensalem. Il se débarrassait de deux soutiens de la Charte d’Alger au profit de ses féaux sans qu’il y ait une quelconque discussion. Je pourrais citer bien d’autres exemples.

Comment as-tu analysé le coup d’Etat de 1965, sa signification et sa portée ?

J’évoquerai ici l’analyse que j’ai faite personnellement et non celle que j’ai rédigée pour le compte de l’Organisation de la Résistance populaire (ORP) qui est le produit d’une élaboration collective. A mon avis Ben Bella reposait sur un équilibre de forces contraires situées à tous les niveaux entre les travailleurs et les autres groupes de la société, entre la gauche du FLN et sa droite, entre le FLN dans son ensemble et l’armée. Pour durer, il lui fallait choisir, car tous les groupes de la société le soutenaient pour des raisons qui s’opposent à celle des autres. Il ne l’a pas fait, à temps, même si à la veille du coup d’Etat, il s’est mis à regarder à nouveau en direction du mouvement des masses et à se démarquer plus nettement des ministres qui ont eu raison de la confiance des travailleurs. Les chefs de l’armée ont agi contre Ben Bella à un moment où l’appui des groupes privilégiés, des forces d’ordre, bourgeois, bureaucrates et un large secteur de la petite bourgeoisie leur était acquis. Toutes ces forces étaient intéressées à une caporalisation de la société.

Je pensais également que l’impérialisme était pour quelque chose dans le coup d’Etat. Je ne serais pas aussi affirmatif aujourd’hui. D’abord parce que je jugeais Boumedienne sur la base des idées de Bouteflika, ensuite parce qu’il n’est pas juste de déduire de la satisfaction des capitales occidentales à l’annonce du coup d’Etat que Boumedienne agissait pour leur compte. Indéniablement le 19 juin a, d’abord et avant tout, couronné une défaite du mouvement populaire. Il ouvrait la voie d’un réaménagement de la société sur des bases bureaucratiques expropriant les masses de tout pouvoir.

Quelles sont les leçons que tu tires de ton alliance avec le PC de 1965 à 1967 ?

Pour la commodité de l’exposé, je distinguerai d’une part les leçons politiques, d’autre part celles que j’ai tirées de son mode de fonctionnement.

1) Je crois que sans réévaluation de la nature de classe de l’URSS par le PC (PAGS), il est difficile de faire un bout de chemin avec lui, de travailler, en commun, sans s’épuiser à éviter les chausse-trappes. L’alliance que nous avons contractée en 1965 avec ses dirigeants s’est faite dans un contexte marqué par la veulerie de toute la classe politique. Nous l’avons contractée dans la perspective d’une fusion qui plaçait au centre de la problématique révolutionnaire l’idée d’autogestion et une conception de l’Internationale identique à celle que développent aujourd’hui les Italiens. Nous devions réexaminer tous les problèmes stratégiques et politiques soulevés dans la Charte d’Alger en fonction de l’autogestion. Nous avons été arrêtés avant de mener à bien ce travail.

En 1966 nous avions envisagé d’un commun accord avec nos camarades en liberté de faire campagne pour le front unique anti-impérialiste et démocratique et de relancer la lutte pour le pluralisme politique en Algérie. Le front était conçu comme une alliance représentant divers secteurs de la société. J’ai été chargé d’écrire une lettre à Aït Ahmed, au FFS. Je l’ai fait de la prison de Lambèse. Nos camarades à l’étranger devaient de leur côté toucher les autres groupes de l’opposition. L’organisation clandestine de la révolution algérienne (OCRA) de Mohammed Lebjaoui, le PRS de Boudiaf, etc. Des contacts ont été pris puis rompus sur pression des Soviétiques au profit d’une politique de soutien à Boumedienne. Je pressentais un peu ce virage alors même que nos camarades passaient par dizaines dans les salles de torture. Je vais raconter une anecdote plus significative qu’une analyse politique. Vers décembre 1965, je crois, je me trouvais dans un couloir des locaux de la sécurité militaire quand j’ai vu passer un groupe de camarades. L’un d’eux, Larbi El Hadi, m’a lancé à la cantonade : « Ils nous ont torturés. Nous avons fait une connerie. Boumedienne part pour Moscou. » La renonciation à la ligne sur laquelle nous nous étions opposés à Boumedienne était dans les esprits. Il a fallu trois ans de manœuvres, de procès en sorcellerie pour que le PC l’impose. Brejnev avait même demandé à ce que je sois personnellement écarté de la direction. Le PC a refusé mais comme il a changé d’orientation, cela revenait au même. C’est moi qui suis parti. C’est perdre son temps que chercher à comprendre la politique du PAGS à partir de l’analyse des tendances du développement en Algérie. Ses dirigeants ne sont pas libres de leurs mouvements et de leur stratégie qui s’inscrit dans le cadre de la lutte entre les grandes puissances. Ainsi s’explique la référence constante au modèle russe, l’idée de la révolution par en-haut, la volonté d’investir l’Etat plutôt que de mobiliser les masses, la tendance à considérer l’impérialisme comme une force extérieure donnant un précieux alibi aux groupes privilégiés sans lesquels l’impérialisme n’est rien, la réduction du contenu du socialisme à l’étatisation des moyens de production, etc. Le PC fonctionne en s’appuyant sur un déni permanent de la réalité et sacrifie sur l’autel de l’alliance avec les pouvoirs « en bons termes » avec l’URSS, quelle qu’en soit la nature sociale, la lutte pour les libertés dans un pays sans tradition démocratique et ne favorise pas le changement des mentalités.

2) Une autre réflexion que m’inspire mon expérience avec le PC c’est la tendance à transformer le marxisme en savoir absolu, en catéchisme, à préserver à l’abri des recettes instrumentales les militants de toute épreuve de réalité. J’avais peine à imaginer l’espèce de peur que provoquait dans le PC la contradiction, le discours divergent. Alors pour le contourner, on évite le débat au fond, on met l’accent sur l’origine sociale de l’interlocuteur, sur son itinéraire politique, on invoque les conditions « particulières » dans lesquelles on agit, autant de procédés qui constituent à faire des militants de simples exécutants, d’éternels mineurs.

3) Dernier point, la prétention au monopole de la représentation de la classe ouvrière recèle en germe la disqualification de tout ce qui est externe au PC, une idéologie du pur et de l’impur qui n’épargne même pas la classe ouvrière. De même que le PPA en 1938 était accusé d’être l’agent des hitlériens, les militants de gauche qui n’étaient pas d’accord avec la ligne étaient désignés comme agents objectifs de la bourgeoisie, de l’impérialisme et j’en passe.

Pourquoi l’opposition démocratique et révolutionnaire n’a pas pu se constituer face à Boumedienne ?

Etait-elle réellement démocratique ? Nous avons vu que ce n’était pas vrai pour le PC qui, à partir de son ralliement à Boumedienne s’est acharné contre tous ses adversaires. Quant aux oppositions issues du FLN, leurs rapports, quand il y en avait, étaient hypothéqués par le poids du passé. Les discussions sur les responsabilités de chacun dans la formation d’un système absolutiste tournaient en rond. Le PRS et le FFS le situaient en 1962. Les benbellistes en 1965. Les critiques du régime de Boumedienne n’ont jamais été formulés dans le cadre de projets qui se situent en rupture avec les ambiguïtés de l’origine et de l’histoire de ces mouvements. Il fallait oser désacraliser la période 1954-1962, reconnaître que si le FLN a été l’initiateur de la lutte, il a été porté par une exceptionnelle radicalisation des masses et qu’à l’ombre de cette radicalisation, il a imposé une véritable régression des formes politiques de la lutte. A partir de là, la recomposition du mouvement politique sur des bases démocratiques redevenait possible.

Quelle différence fais-tu entre l’actuel régime et celui de Boumedienne ?

Il y a continuité du régime et changement de pouvoir. La continuité, Chadli lui-même s’en réclame. Il n’y a pas de raison pour ne pas le croire. Les fondements du système sont toujours les mêmes. Que le pouvoir cherche à s’articuler autrement sur les forces sociales existantes, à faire payer aux travailleurs les conséquences de l’incurie bureaucratique, cela ne fait pas de doute. Mais quoi qu’en disent les boumediennistes, aujourd’hui orphelins, la militarisation du système et le cantonnement des forces populaires ne sont pas des nouveautés.

Si tu avais à donner un avis aux jeunes générations en Algérie, que dirais-tu ?

Je leur dirais que l’Algérie a besoin de voir se développer, si elle veut se recomposer, de nouvelles manières de vivre, de penser et d’agir. Les longues années de mystification sous Boumedienne ont laissé la société et les idées radicales dans une situation catastrophique. Mais le détournement de la révolution algérienne, la formation d’un système politique autoritaire, ne sont ni un effet du caractère de Boumedienne ni seulement le résultat de la politique du FLN. On a trop souvent tendance, préoccupés que nous sommes à rechercher les forces motrices de l’évolution, à oublier le rôle de la passivité des masses humaines dans les processus sociaux du désenchantement, etc.

Mais comment vaincre la passivité sans lutte pour les libertés non pas pour une catégorie particulière mais pour tous ? Comment avancer si on croit pouvoir se libérer en abandonnant notre sort à des directions omniscientes et omnipotentes ? La leçon polonaise est significative : la seule critique valable du pouvoir en place est celle qui favorise la tendance des masses populaires à s’organiser et à se diriger elles-mêmes. La seule crise irrémédiable du régime ne peut résulter que de la volonté des masses de se guider elles-mêmes. La réorganisation de la vie sur des bases démocratiques et socialistes est à ce prix.

Mohammed HARBI.


* M. Harbi répond ici à des questions posées par K.S. Naïr. M. Harbi a occupé des fonctions importantes au FLN-GPRA ; après 1962, il a été directeur de Révolution africaine, conseiller à la présidence de la République. Arrêté en 1965, il passera cinq ans en prison. Exile depuis 1973.


1. Dans un contexte où la décomposition sociale à une profondeur de champ historique d’un siècle, seule l’analyse concrète peut rendre le sens de la notion de petite bourgeoisie. Nous l’appliquons à tous les individus qui n’appartiennent ni à la classe ouvrière, ni aux travailleurs de la terre non propriétaires ni aux couches sociales qui vivent de la rente ou du profit.