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Mohammed Harbi : Pierre Vidal-Naquet, Les assassins de la mémoire

Article de Mohammed Harbi paru dans la Revue d’études palestiniennes, n° 26, 1988, p. 89-90

Pierre Vidal-Naquet. Les Assassins de la mémoire. Paris, La Découverte, 1987.


Historien de l’Antiquité, Pierre Vidal-Naquet a la mémoire douloureuse des persécutions du passé. Sa mère, Marguerite Valabrègue, est morte à Auschwitz. Cette histoire personnelle tourmentée a aiguisé son sens de la justice et sa passion de la vérité. Combattant du droit et de la liberté, P. Vidal-Naquet s’est rangé aux côtés de la révolution algérienne et a prouvé à maintes reprises sa sensibilité aux souffrances du peuple palestinien. Son amitié est sans complaisance.

Son récent ouvrage, Les Assassins de la mémoire, rassemble cinq textes publiés entre 1980 et 1985. S’y ajoute un texte rédigé en 1987, après le procès Barbie. P. Vidal-Naquet y traite du révisionnisme, « doctrine selon laquelle le génocide pratiqué par l’Allemagne nazie à l’encontre des Juifs et des Tziganes n’a pas existé mais relève du mythe, de la fabulation, de l’escroquerie » (p. 108). La lecture de l’ouvrage est une cure de jouvence tant la probité scientifique, le souci de convaincre rythment la démonstration. P. Vidal-Naquet pose comme principe que l’histoire des juifs n’est pas une histoire sacrée. Elle a donc besoin d’être critiquée ; « rien n’est intouchable ». Les historiens sont donc conviés à « retirer les faits historiques des mains des idéologues qui les exploitent ».

Quels idéologues ? P. Vidal-Naquet les désigne sans faux fuyant, « … il est évident, écrit-il, qu’une des idéologies juives, le sionisme, fait du grand massacre une exploitation qui est parfois scandaleuse » (p. 30). Ce constat dans sa brièveté est aussi un avertissement à tous ceux – ils sont nombreux hélas ! dans le monde arabe – qui considèrent les juifs comme une entité indifférenciée. Mais c’est aussi un avertissement à tous ceux qui ont tendance à ne voir dans le génocide des juifs que la légitimation politique que cherche à en tirer l’Etat d’Israël.

L’instrumentalisation du génocide n’autorise personne à gommer la réalité historique de la politique hitlérienne. Le régime nazi a, selon le mot d’Hannah Arendt, voulu « décider qui doit et ne doit pas habiter cette planète ». Cette politique distingue ses crimes à l’égard des juifs des autres massacres, ceux qu’a connus le tiers-monde comme ceux commis par l’Etat d’Israël contre les Palestiniens. Face au drame, il faut aussi savoir mesure garder et s’abstenir comme cela a été fait, en Algérie par exemple, d’amalgamer des phénomènes historiques d’essence différente. P. Vidal-Naquet nous donne de ce point de vue un exemple parce qu’il a su distinguer en historien scrupuleux la vérité des faits et l’utilisation qu’en font les idéologues.

La géographie du révisionnisme offre matière à réflexion. Les Etats-Unis et l’Allemagne arrivent en tête du peloton. La France n’est pas en reste. Parmi les révisionnistes, on retrouve pêle-mêle des antisémites pro-israéliens et des antisionistes antisémites. Que dans cette dernière catégorie, il y ait des éléments qui fassent des clins d’œil aux Arabes n’est pas fait pour nous surprendre. Il nous appartient de nous prémunir contre leurs avances et de ne pas être dupes de leurs visées. Seule la vérité aide les opprimés. Seule, elle peut faire avancer la cause de l’autodétermination du peuple palestinien. Soyons clairs. L’ennemi de la vérité c’est moins le mensonge délibéré que l’amalgame. L’écho que peuvent trouver chez certains Arabes les thèses révisionnistes ne nuisent pas à l’impérialisme israélien. Elles le confortent dans ses agressions et lui facilitent toutes les analogies, y compris l’assimilation des Arabes aux nazis.

Mohammed HARBI