Entretien de Denise Brahimi avec Leïla Sebbar paru dans Sans Frontière, n° 64, semaine du 28 mai au 3 juin 1982 ; suivi de « Un siècle de voyages en Orient » par Mustapha Ammi

Denise Brahimi, universitaire à Paris VII, poursuit un travail de recherche, (entrepris en 1962 en Algérie) sur la représentation des Arabes du Maghreb et du Moyen-Orient, à travers les textes des Européens philosophes, écrivains, voyageurs, depuis des Encyclopédistes du XVIIIe siècle, jusqu’aux Orientalistes de la fin du XIXe siècle. Denise Brahimi après plusieurs ouvrages, vient de publier au Sycomore : Arabes des lumières et Bédouins romantiques. Pour Sans Frontière, Denise Brahimi parle de ses recherches sur « la littérature de contact » et des problèmes que pose ce travail de pionnière.
Je suis allée en Algérie par sympathie politique, avec cette grande vague des « pieds verts ». J’étais très loin de l’Algérie réelle. J’ai compris que je devais remonter dans l’histoire. Avec des voisines algériennes, à Alger, j’ai eu des relations amicales très importantes. J’avais du mal à m’adapter ; contrairement à d’autres Françaises qui allaient au bain maure sans problèmes pour moi le spectacle des corps nus était bouleversant et nouveau … Je n’avais jamais vu ma mère autrement qu’en combinaison dans des moments de laisser-aller … et puis je supporte mal le soleil à cause de ma peau de rousse flamande … Les textes ont été pour moi un recours.
Je travaillais déjà sur le XVIIIe siècle. J’ai cherché des textes de cette époque sur l’Algérie. Je suis allée à la Bibliothèque Nationale d’Alger pour retrouver un passé de l’Algérie d’avant l’époque coloniale. Je voulais savoir comment des Français de l’époque des lumières en France, cette époque de lutte contre les préjugés, avaient pensé le monde de l’Islam et des Arabes.
Le XVIIIe siècle m’a déçue. Les textes m’ont laissé perplexe. J’y ai trouvé un discours en forme, un souci d’information, des résultats. Volney et Shaw au 18è siècle ont fait avancer la recherche (1). Malgré tout le bilan était négatif. L’abbé Poiret par exemple dont les lettres ont été éditées (2), persuadé qu’il allait trouver le bon primitif a basculé dans une fantasmagorie incroyable. Le voyage vécu sur le mode passionnel s’achève presque toujours sur la déception.
Au XVIIIe siècle, les régences d’Alger et de Tunis étaient sous la domination des Turcs. Dès qu’on sortait d’Alger, on rencontrait ces fameux Arabes qu’on appelait les Bédouins mais on mélangeait tout : les Arabes, les Kabyles, les Berbères, les Maures. Ceux qu’on appelait les Maures (Les Maures de ville et les Maures de campagne) encore en 1830, c’était la bourgeoisie des villes, qu’on distinguait des Turcs et des Arabes nomades. On rattachait ces arabes aux Arabes des Tribus Bibliques, aux Arabes de la Palestine et du côté de la Mer Morte. Les mises au point sociologiques ont été laborieuses. Il était difficile de contacter les populations de l’intérieur qu’on ne pouvait atteindre que sous escorte turque.
On a malgré tout fait état au XVIIIe siècle de langues différentes. L’Europe de cette époque n’était pas en état de reconnaître la culture et la civilisation Arabo-Islamiques. Les philosophes et les savants se battaient pour la science, l’avancée de la technique, luttaient contre l’obscurantisme et le fanatisme religieux, ils ne pouvaient donc reconnaître une valeur à un état qu’ils considéraient comme médiéval dans les pays orientaux. Il a fallu attendre l’époque des crises du début du XIXe siècle pour ébranler l’assurance des hommes du XVIIIe siècle.
Le courant des Encyclopédistes que Volney représente avec des disciples comme Desfontaines et l’abbé Poiret, malgré des principes louables, étrangers aux préjugés, se sont trouvés confrontés à la pratique dans une position tout à fait problématique et leurs textes de ce point de vue-là sont très décevants. Desfontaines tient un discours qu’il pense libéral sur le sort des femmes de Harem sans s’informer plus et sans s’interroger sur ce qui se passe, en France au même moment. Ces mises en causes sont très minimes. Ces philosophes-voyageurs ne cherchent pas à faire des découvertes à travers leurs récits. Ils ne s’interrogent pas du tout sur la culture Arabo-Islamique. Par contre le moindre vestige romain appelle toute leur attention. Ils sont aveugles à la culture qui n’est pas la leur (3).
Volney qui est un savant ne voit dans le Coran qu’un ramassis d’absurdités, c’est l’anticléricalisme qui ici fait obstacle. Il faudra attendre la période post-coloniale en Algérie pour qu’on reconnaisse des éléments de culture. On traduit des textes d’Abdelkader vers 1840-1850 c’est tardivement vers 1900, 1904 qu’on a commencé à étudier des textes déposés dans les Zaouias. Isabelle Eberhardt, la première, a entrepris des recherches sur la pensée islamique encore vivante à travers les confrérie qui existaient à l’époque, mais elle n’était pas Française. C’était une jeune femme russe exilée en Suisse, qui s’était convertie à l’Islam en Algérie.
Fromentin est typique de l’attitude du XIVe siècle qui passe par la crise romantique et la dépassant (4). Fromentin n’écrit pour personne donc sans démagogie. Il est de cœur avec ce qu’il découvre de la population Maure d’Alger, qu’il fréquente dans les quartiers de la Casbah et avec qui il se trouve des affinités. Fromentin dans le siècle de l’arrivisme et du triomphe de l’argent du Second Empire se sent du côté des victimes. Il est sans parti-pris idéologique. On a eu tendance à passer sous silence le témoignage de Fromentin, parce qu’il n’a pas fait de discours progressistes il a fallu attendre cette année pour que Fromentin soit réédité.
L’orientalisme en peinture a aussi contribué à des déformations. Delacroix a été sensible à une grâce des femmes arabes à travers ses Femmes d’Alger mais à partir de là on est entré dans une imagerie en marge d’une connaissance réelle. Fromentin aimait beaucoup la peinture hollandaise et flamande ; lui aussi a interprété les paysages méditerranéens et Algériens et sa peinture n’est pas crédible comme témoignage sur l’Algérie ; c’est dans ses récits qu’il fait œuvre de témoin pas dans sa peinture. D’ailleurs Etienne Dinet très prisé à Alger en ce moment, donne dans sa peinture une représentation fantasmatique des femmes du Sud (5). Dinet s’est converti, il a été Hadj, il est très sensible à l’Algérie mais j’ai l’impression qu’il a cédé à l’exotisme. Les femmes de Bou-Saada de Dinet qui se baignent nues dans les oueds au clair de lune sont le produit de fantasme et de rêveries, même s’il existait une certaine liberté de mœurs dans certains endroits de l’Algérie. On reste dans le domaine de la représentation. On voit très peu le réel.
Chez ceux qui ont accepté une extériorité, l’authenticité est souvent plus grande. Quelqu’un comme Henri de Montherlant qui n’est pas un écrivain de gauche, me semble avoir décrit le Maghreb avec justesse. Le personnage de la jeune Algéroise de Fromentin se retrouve dans la jeune Marocaine de la Rose de sable de Montherlant par cette sorte de fermeture qu’elle oppose au français. Montherlant a compris qu’il n’y avait rien à faire. Cette impossibilité prend souvent la forme du sommeil de la femme dans les tableaux orientalistes. Face à l’Autre, la femme se réfugie dans le sommeil, et ce sommeil n’est pas la somnolence coloniale où on décrivait les femmes, c’est plutôt le refus passif comme « ce fameux regard vide » des femmes orientales … Ces textes ont été jugés juste après 62 comme colonialistes. C’est vrai mais réducteur : Il faut tenir compte des données individuelles, il faut essayer de lire mieux sous ces textes qui sont finalement des constats d’échec. Lamartine dans son Voyage en Orient a compris qu’il n’y avait rien à faire. Lamartine est heureux en Syrie, au Liban, mais il sait qu’il doit en partir, il sait aussi qu’il cherche ce que l’Europe est en train de détruire en Orient. Les romans exotiques sont toujours tragiques et ce n’est pas seulement dans le souci de faire pleurer.
Il faut dégager clairement qu’il s’est trouvé des personnes pour dénoncer ce qu’il y avait à dénoncer. Maupassant, par exemple a dénoncé la colonisation en Kabylie. Dans Au Soleil, et ses relations de voyage en Afrique du Nord ; Maupassant a parlé de l’Algérie dans des termes étonnants pour l’époque, mais on ne connaît pas ces textes ; il faudrait faire des rééditions de certains textes en particulier ceux de Isabelle Eberhardt. Le voyage en Orient de Lamartine est bien supérieur à d’autres textes de Lamartine et méconnu. L’Orientalisme est à redécouvrir après une critique à laquelle on est encore arrêté quand on répète, ce qui est vrai, que l’Orientalisme est lié au Colonialisme.
Des femmes européennes se sont intéressées au Maghreb entre 1880 et 1930. C’est lié au courant du féminisme. Ces femmes ont beaucoup écrit autour du personnage de la Kahena. Ces textes sont marqués par un exotisme chargé mais ils témoignent en faveur d’une certaine, tradition arabe de femmes fortes. Les Mauresques sont enfermées dans les villes, mais il existe des femmes Arabes qui jouent un rôle dans leur tribu. Un certain Peyssonnel au début du XVIIIe siècle, parle d’une princesse arabe qu’il a pu voir ; il la décrit comme une aristocrate et fait état de son admiration pour cette femme libre. Il existe d’autres femmes libres dans le monde arabe mais il faudrait vérifier l’authenticité du témoignage. Les femmes algériennes à travers les représentations, ne sont pas toujours proposées comme femme voilées, opprimées … dans les textes de la fin du XVIIIe siècle on entend des revendications en faveur des femmes arabes, mais on fait aussi l’éloge de l’érotisme oriental des femmes arabes, c’est stéréotypé.
Les chercheurs ont du mal à trouver des ouvrages dispersés entre l’Afrique du Nord et la France, chez des particuliers, des libraires, des bouquinistes. Bien sûr il existe les bibliothèques à Alger, à Paris, à Tunis où le fond est important, au Maroc aussi, mais tout n’a pas été répertorié et dépouillé. Les chercheurs Maghrébins sont tentés de travailler sur un fond qui a été occulté, des livres en arabe, la culture populaire … Mais sur la littérature, les textes de contact … le travail reste à faire, il faut s’obstiner.
Propos recueillis par Leïla Sebbar
Notes :
(1) Arabes des lumières et bédouins romantiques : Par Denise Brahimi, (le Sycomore), 1982
(2) Lettres de Barbarie, 1785-1786, par l’Abbé Poiret, préface de Denise Brahimi, (le Sycomore), 1980.
(3) Opinions et regards des Européens sur le Maghreb aux XVIIe et XVIIIe siècles. (SNED. Alger).
(4) Une année dans le Sahel, Eugène Fromentin, introduction de Denise Brahimi, (Le Sycomore). 1981. Un été dans le Sahara, Eugène Fromentin, texte établi et présenté par AM. Christin, (le Syoomore). 1981.
(5) Nasreddine Dinet, Album, (SNED, Alger).
Un siècle de voyages en Orient
Avec Shaw, Volney, Châteaubriand et Lamartine, Denise Brahimi entreprend de 1720 à 1835 « un siècle de voyages en Orient » et explore, à travers leurs récits, l’image que chacun d’entre eux donne de cette énigme qu’était l’Orient en ce temps.
A cette époque, l’Orient qui avait tant excité et nourri les imaginations folles d’exotisme n’apparaissait plus de ce côté-ci de la Méditerranée que comme la Terre Sainte où l’on allait effectuer un pèlerinage sur le tombeau du Christ.
« Depuis deux siècles, écrit l’auteur, c’est le Nouveau Monde qui l’a emporté dans les curiosités européennes, et le goût pour les sauvages emplumés sur celui des turbans ».
C’est ailleurs qu’on allait s’émouvoir, s’extasier, chercher les dépaysement … Ce qui n’était naturellement pas le cas des voyageurs que Denise Brahimi a retenus dans Arabes des Lumières et Bédouins Romantiques.
On pourrait bien sûr se demander pourquoi ces quatre élus. Mais Denise Brahimi dont le livre est conçu avec rigueur nous le dit. Shaw représente le commencement de ce « siècle » dans la mesure où il est archaïque par sa méthode, et déjà tout à fait moderne, parce que scientifique, dans sa conception. Il n’avance que paré pour un travail de vérification, voire de confrontation. Volney, lui, est le représentant type de l’esprit des Lumières et de l’attitude des philosophes du 18ème siècle face à l’Orient. Quant à Châteaubriand, son Itinéraire constitue un jalon dans la tradition du voyage en Orient. Dans la mesure où il s’inscrit dans la perspective de montrer la supériorité du Christianisme sur toute autre religion tandis que Lamartine y va en poète « aux mains nues » contrairement à son prédécesseur qui va à Jérusalem « La Bible, l’Evangile, et les Croisades à la main ». Avec une étonnante érudition – il parle l’arabe et l’hébreu – et une foule de références ou voisinent Hérodote, Strabon … Shaw se livre à une étude complexe de la nature et mêle ses observations botaniques à l’Evangile de Marc. N’oublions pas qu’il fut chapelain de la factorerie anglaise à Alger. Volney fait le voyage en véritable historien et ne cesse de répéter que sa discipline est nécessairement empirique et qu’il faut un contact direct avec les habitants pour en apprécier les mœurs. Mais en définitive, plus que l’exposé des faits c’est l’analyse de leurs causes qui l’intéresse alors que pour Châteaubriand, qui se range résolument en première ligne de la réaction chrétienne contre les Lumières, « Les croisades nous ont épargné le joug des Musulmans ».
Seul Lamartine apporte « Ce que ni les savants ni les politiques ne sont en état de donner ». Ce n’est en effet ni en chevalier ni en pèlerin qu’il effectue ce voyage mais en poète d’une nature généreuse, à l’écoute d’autrui …
Diderot ne disait-il pas déjà que « le poète est un être rare, un concentré d’individualité » ?
Ouvrage de réflexions, Arabes des Lumières et Bédouins Romantiques n’a pas, à notre bonheur, la forme austère des exposés savants. Il se laisse tout simplement lire, à son tour, comme un récit de voyage.
Mustapha Ammi
Arabes des Lumières et Bédouins Romantiques de Denise Brahimi, aux éditions le Sycomore, 225 pages.

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