Article paru dans Sans Frontière, n° 1, 27 mars 1979 ; suivi d’un dossier paru dans Sans Frontière, n° 2, 1er mai 1979

ELLES SUPPORTENT
L’INSUPPORTABLE
VIVENT L’INVIVABLE …
ET ON LEUR DEMANDE DE PENSER …
C’EST IMPENSABLE … (1)
Depuis quelques années, un mouvement s’est mis en route, prenant pour cible la FEMME IMMIGREE. Ce sont, soit des associations (en quête d’assistanat) ou des journalistes en quête de sensation (l’immigration masculine étant désuète) qui ont essayé de mettre à nu l’IMMIGREE. Elles sont donc devenues elles aussi, des objets de laboratoire, des sujets de recherche, des objets de consommation en racontant leur misère quotidienne, leur soumission à l’homme (la femme occidentale était libérée ?), etc.
Et bien non, la femme immigrée, même si elle fait face à deux oppressions : celle du système qu’elle subit avec son mari, quotidien fait d’incertitudes, etc., et l’oppression de l’homme qui trouve en elle un « souffre-douleur » à ses problèmes et à son agressivité refoulée, vit autre chose que l’on veut encore ignorer.
C’est sûr, il y a tout cela, mais il est trop facile de ramener constamment ces schémas, ces clichés … Cela rassure de savoir qu’il y a pire que soi … et la misère fait vivre beaucoup trop de gens !
Mais pourquoi ne parle-t-on pas de ces femmes qui ont lutté pendant des années, complètement coupées du sol sur lequel elles vivent ?
Pourquoi ne parle-t-on pas de ces femmes qui luttent quotidiennement pour asseoir leur présence d’immigrées ?
Pourquoi ne voit-on dans la femme immigrée, que l’analphabète à qui l’on doit tout apprendre ; la femme prostrée face à un labyrinthe administratif ?
Pourquoi continue-t-on à faire circuler un schéma de MISERABILISME DEPASSE ?
C’est pour cela que nous préparons un dossier : « NOUS LES, FEMMES IMMIGREES ». Celles ou ceux qui veulent y participer doivent nous faire parvenir leurs témoignages ou articles dès que possible.
Nos colonnes sont ouvertes.
Anthéa
(1) Le titre est un poème de Fatiha Berezak.
FEMMES
Si les murs étaient transparents
Farida, Taous, Saliha, Marie-Lourde, Béatrice, Nadia, plusieurs femmes immigrées. Chacune s’est exprimée, dans son coin, timidement, solitairement. Un peu pour jeter sur le papier, graver sur une cassette, des mots qu’on aime ré-entendre, relire. Des mots rebelles, pudiques, des mots qu’on re-ferme, des mots pour soi.
Jusqu’à la dernière minute, Nadia, Algérienne, a hésité. Son texte n’était pas assez bien, ne valait pas la peine. Le téléphone a beaucoup sonné entre Marseille et Paris : « Je l’envoie ce soir en express ». « Non, je l’emmène moi-même demain ». Ni demain, ni aujourd’hui. Nadia ne vint pas. Son cri est pourtant arrivé. Farida, Taous, Anthéa ne voulaient plus ré-écouter leurs voix ; leurs voix elles les avaient gravées. Les bandes, elles ne voulaient plus en entendre parler.
Marie-Lourde, Marie-Claire ont discrètement déposé leur texte. Béatrice a glissé les poèmes. Houria a raconté sa mère, Anthéa, dans le premier numéro avait lancé un appel catastrophique. FEMMES, parlez-nous et si nous ne voulions pas parler ? La voix de Anthéa a porté ; nos trop pleins de mots sont parvenus. Les copains du journal se sont étonnés : « Pour les femmes, nous pouvons aller jusqu’à trois pages … Putain, c’est fort les femmes ». Moi, émue, je ne sais pas … Le journal d’immigrés est à son balbutiement, nous aussi. Allons-nous gagner un espace dans ce lieu, ou allons-nous servir d’appoint quand les copains ont raté leur papier ?
Témoignage : Fatima raconte
Fatima, 34 ans, 7 enfants. Mariée à un harki en Algérie, ses parents ne l’ont pas accepté ; elle est partie en France avec son mari en 1964. Vit à Aix-en-Provence depuis. Aujourd’hui elle a divorcé, est retournée en 1978 voir ses parents à Ain-Beïda près de Sétif. Elle raconte :
« Depuis 64, je n’étais pas repartie. Le premier jour, bien reçue ; deuxième jour, ils m’ont reproché d’être partie avec mon mari, alors je ne suis pas restée. Mais tout le monde m’a mal reçue, je ne sortais pas pour faire les courses, c’est seulement quand je suis allée voir ma sœur que j’ai pu sortir et acheter un plateau le dernier jour avant de rentrer en France. Et à la douane, j’ai été mal reçue. Ça m’a dégoûté. Je n’ai pas profité, je suis restée enfermée pendant 13 jours. Pour la douane on est des étrangers, ici on est des étrangers, là bas on est mal vus. Et je trouve que ça touche plus là-bas, parce qu’un Arabe contre un Arabe ça fait mal au cœur, tu te dis je préfère entendre un étranger me dire immigrée, qu’un de ma race.
Parce qu’ils n’entendent toujours que les Arabes, ils sont mal vus, alors mes enfants ne veulent pas apprendre. Par exemple ma fille Zahia, elle a été placée toute petite pendant cinq ans chez une gardienne à Nice , parce qu’elle est sourde, elle porte un appareil. Quand je l’ai ramenée, j’ai essayé de discuter avec elle, il n’y a rien à faire. C’est maintenant que ça lui rentre dans la tête qu’elle est algérienne.
Je me suis mariée à 14 ans, quand je vois ma fille qui a 14 ans et qu’elle joue encore à la poupée, ça me fait drôle. Quand je me suis mariée en 1962, il y avait encore la France là-bas ; j’ai eu des problèmes quand je me suis séparée de mon mari, car quand je cherchais du travail et que je montrais la carte de résidence « sans profession » on me refusait, j’ai travaillé pendant un an sans être déclarée. Grâce à la directrice du foyer où j’étais, je fus placée comme femme de service dans un foyer de personnes âgées et j’ai eu des papiers. Ma fille a 14 ans, je la secoue pour qu’elle m’aide ; elle se lève le matin, fait sa chambre, s’habille, s’arrange et après elle me demande « Maman, c’est l’heure ? ». Elle s’en va. J’ai essayé de discuter avec elle, je lui ai dit un jour tu te marieras, ton mari, il cherche pas ta beauté, il faut que tu travailles ; elle m’a répondu, le jour où je me marierai, je saurai tout faire. Mais tant que moi j’ai la santé, je fais tout moi-même, tant pis je ne compte pas sur eux. Normalement elle doit comprendre elle-même que j’ai beaucoup de travail.
que les larmes
de nos mères
deviennent une légende.
(Kahina).
Causerie : les lycéennes
Farida : Comment ressens-tu ta condition de femme en tant que lycéenne immigrée ?
Zohra : En tant que lycéenne, je sais que quand je rentre chez moi tous les soirs, il y a une coupure entre le lycée et ma maison, parce qu’au lycée il n’y a pas mes parents pour me dicter ma conduite etc. quoi. Puis au lycée, je fume, je discute vachement, je fais un peu ce que je veux, toute la journée. Le soir j’arrive chez moi, il n’y a plus une grande discussion, avec mes parents, peut-être avec mes sœurs, mais …
Saadia : Ça ne te gêne pas le fait qu’il y a une coupure radicale entre le lycée et la maison ? Et au niveau de l’organisation du travail scolaire, ça ne te gêne pas. Parce que nous les filles immigrées on a le problème de l’aide ménagère.
Zohra : Moi personnellement ça ne me gêne pas. J’arrive, il faut que j’aide ma mère, après faire les devoirs. Mes sœurs sont plus âgées que moi, ma sœur aînée, je discute avec elle mais elle tique souvent. Quant à mes frères ils ont encore la mentalité du pays : la fille doit être au service de la maison. C’est dur, car j’aimerais quand j’arrive à la maison trouver quelqu’un qui me comprenne. Ce qui me gêne, c’est le manque de compréhension vis à vis de notre vie, le vide quoi, le changement radical qu’on a à partir du moment où on met le pied dans le foyer familial, qui est normalement un foyer chaud, affectif.
Farida : Les Françaises ont une civilisation, nous une autre. Comme on vit en France on essaye de vivre en fonction de ce qu’on subit tous les jours. Etre au lycée par exemple ça demande un travail scolaire et le travail scolaire tu ne peux pas le faire quand tu fais le ménage chez toi. Disons que la vie de lycéenne et la vie familiale musulmane ne peuvent pas s’accrocher. Ce n’est pas le fait de faire la Française comme un modèle type, c’est essayer de vivre. Pas non plus réclamer une liberté au nom de dieu sait quoi, mais réclamer sa propre liberté individuelle de travail, d’épanouissement, d’expression, je crois que la civilisation française elle n’a rien à voir. Il se trouve qu’on est en France ; d’accord, on est conditionnées. Bien sur on est assises sur deux chaises, la culture scolaire qu’on a reçue est française et il y a la culture musulmane à la maison. Ce sont deux choses différentes, c’est dur à supporter.
Saliha : Nous en discutons entre nous en cercle très fermé, moi ça me fait beaucoup de bien d’en discuter avec des filles.
Ce qu’il faut c’est essayer de sortir le maximum de filles de cette situation. Partir, ça ne me vient même pas à l’idée parce que ça retombera sur ma famille, je crois qu’il faut faire autre chose. Les copines françaises au lycée quand elles se parlent c’est « qu’est-ce que tu as fait samedi et dimanche » nous à côté on a rien à raconter. On ne peut pas parler avec elles de nos problèmes, elles ne comprennent pas, elles nous regardent un peu comme des…
Tawes : Moi les problèmes, ça se situe au niveau de mon père, parce que les mères souvent elles cherchent plus à nous comprendre, il y a une espèce de complicité.
Ma mère elle a plus confiance en moi, je peux lui raconter n’importe quoi elle a toujours confiance, tandis qu’avec mon père j’essaierai jamais de discuter. Même quand on parle avec des mecs immigrés, souvent les mecs ils ne nous comprennent pas non plus, ils sont égoïstes. Ils jouissent des privilèges, ils ne veulent pas casser ça. On se trouve au croisement de deux mentalités, on ne sait pas laquelle est la meilleure.
Farida : La bonne c’est la tienne, je sais très bien qu’à l’heure actuelle tu es coincée. Le drame c’est d’avoir sa vie en fonction du père et de la mère. Mais quand tu seras en faculté tu pourras choisir. Moi parfois je pense que le mariage pour moi sera une libération.
Tawes : Mais pas du tout, tu te mets le doigt dans l’œil, parce que avec qui vas-tu te marier, pas avec un Suédois ou un Canadien, tu vas te marier avec un gars qui a subi la mentalité de son père et tu seras emprisonnée encore plus. Moi je crois que la meilleure solution, c’est faire des actions pour sortir. Moi si je veux avoir une vie libre, je m’en vais, je cherche du travail, je prends un appartement et à partir de là j’essaie de faire des actions. Bien sûr il faudra que j’arrête les études. C’est très dur de partir de chez toi et d’être au lycée.
Zohra : Tu sais tu peux lutter contre une, deux personnes mais contre six, c’est dur moi il y a mon père, ma mère et mes quatre frères. Où tu veux placer ton mot dans tout ça ?
Saadia : Moi, c’est mon père, c’est le dieu.
Zohra : Moi je sais que mes frères sont méchants, j’oserai pas faire quelque chose qui les rendra fous, puisqu’au niveau de ma famille les actions c’est impossible.
Il faut créer quelque chose de l’extérieur. Ça nous permet trait si un jour on se retrouve dans une merde vraiment pas possible, de se replier vers ce mouvement qu’on aura créé entre nous.
Tawes : Quand tu es avec certaines émigrées et qu’il y a des Européennes et que tu parles des problèmes émigrés, souvent les filles ont honte, elles ne savent pas quelle position adopter, moi je l’ai ressenti souvent.
Saadia : Mais est-ce que tu aurais eu peur de parler avec une autre fille, même une immigrée, de ce que tu vis ?
Zohra : Non non, sûrement pas. Ce que j’ai dit tout à l’heure sur mon père, c’est la première fois que je le dis, ce n’est pas de la honte, c’est une certaine retenue, j’ai peur que les gens ne me comprennent pas. C’est pour ça que certaines filles quand tu parles des problèmes des immigrées dans leur famille, elles ne savent pas quelle attitude adopter. C’est vrai que quand tu révèles ce que tu vis, c’est vachement dur et les Française elles ne peuvent pas le comprendre. Elles vivent des trucs aussi mais pas de la même façon que nous, pas du tout. Ce n’est pas la même mentalité.
Saadia : Moi je ne me verrais pas personnellement au lycée en train de parler avec des filles françaises de ce que je vis pas parce que j’ai honte, je sais comment le dire et à qui le dire, en plus qu’on le veuille ou non, il y a des filles qui sont plus ou moins racistes et qui pourront prendre ça comme argument. « Ouais, les Arabes, ils sont comme ça, c’est normal, qu’on soit raciste, ils sont pourris ». Elles n’auront pas une attitude assez réfléchie, assez intelligente pour avoir une autre réaction que raciste. Il y a des filles qui craignent ça, moi je les comprends.
Farida : Moi je parle des filles qui ont honte de leur vie, qui montrent un masque, qui disent moi dans ma famille je fume, je sors, à la limite c’est une imitation.
Zohra : Ça vient de notre plus jeune âge, quand à l’école on t’apprend nos ancêtres les Gaulois ! Moi je me souviens, ma sœur était jeune et moi aussi, j’avais 10 ans et elle 7. Elle a sorti « nos ancêtres … » ça m’est resté dans la gorge – on t’apprend qu’en 1515, la bataille de Marignan – que Charles Martel a battu les Arabes à Poitiers, alors c’est normal que tu aies honte de ta vie.
Saadia : On a vécu ça au cours préparatoire, on se mettait au fond de la classe, parce qu’on est arabe, alors tu sens tout de suite que nos ancêtres, ce n’est pas les Gaulois, que tout ce qu’on t’apprend ce n’est pas à toi, on te rejette.
S’il n’y avait pas un rejet des Français, tu te croirais comme tout le monde français, seulement parce que tu es frisée et que tu as la peau noire on ne te prend pas pour une Française à ce moment tu te poses la question : merde, qui je suis ? Tu peux te la poser pendant des années, tu peux te trouver une solution aussi. C’est sûr que c’est une position vachement complexe.
Cri : le bonheur maman
Le plus grave et le plus révoltant dans la situation de femme immigrée, c’est cette impossibilité de communiquer avec sa mère. Comment lui faire comprendre l’importance du bonheur ? Etre heureuse sans mauvaise conscience, sans scrupule, comment lui faire admettre que cela doit être le but de chaque femme, qu’il n’est pas possible de se nier comme elle l’a fait, que nous femmes d’aujourd’hui, ce que nous voulons c’est nous affirmer en tant que personne libre, pas en tant que mère ou en tant qu’épouse.
Tout ces sacrifices que tu as faits, maman, me pèsent, m’étouffent. Je ne me sens pas capable de faire ce que tu as fait. Je me sens coupable de rompre la chaîne, de ne pas transmettre à ma fille ce que tu m’as toi-même transmis. Comprends-moi, je ne peux pas faire abstraction de moi, de mes envies, de mes désirs pour ne penser qu’à ma fille et mon mari. J’ai essayé mais je n’ai pas pu. Une révolte est née en moi. Cette même révolte que tu as essayé d’étouffer pendant des années. Je sais, tu ne voulais pas que j’ai la même vie que toi, tu voulais quelques améliorations pour moi. Il t’était impossible d’imaginer à quel point ce peu de révolte que tu as mis en moi s’est multiplié. Tu n’arrives pas à l’imaginer et moi je n’arrive pas à le contrôler.
Nadia
Poésie : les folles
On nous dit
que nos consciences
se sont tot éveillées
On nous dit
que nous ne sommes pas
femmes de cette époque ?
Ils veulent dire
par là que nous ne sommes
pas femelles
On nous dit
qu’il faut vivre
avec son temps
et donner en échange
du petit recevoir
qu’ils nous accordent
NOTRE DIGNITE DE
FEMME
NOTRE CORPS DE
FEMME !
Mais, moi, je dis
VIVONS l’instant présent
mes sœurs
VIVONS notre utopie !
PARLONS haut et clair
mes sœurs
LUTTONS haut et clair !
Béatrice ELOM
Camerounaise. En France depuis quatre ans.
Récit : Et si, par malheur, tu as une fille …
D’abord, ma fille, tu es mal accueillie surtout si tu es la première. Une femme digne de ce nom se doit de commencer sa nombreuse progéniture par un garçon.
Déjà, à ton arrivée, tu déranges l’ordre établi. Tu arrives vraiment comme un cheveu sur la soupe. Le mouton et la fête que l’on prévoyait pour le fils n’aura pas lieu. On ne va tout de même pas fêter l’arrivée d’une fille et puis certaines âmes charitables consoleront ta mère en lui disant qu’après tout, avoir une fille en premier, ce n’est pas plus mal. Elle aidera pour le ménage et pour élever les enfants à venir. Et puis, petite fille, on commencera à te préparer pour ça. Il y a quelques années, on te faisait une « harroussa » avec deux bâtons noués en forme de croix : c’était ta fille, il te fallait l’habiller, t’en occuper. On te donnait une petite marmite et un petit « kanoun » et tu pouvais faire ta « rhalouta » et pendant que toi tu te préparais à devenir une parfaite ménagère, ton frère joue dehors, il est choyé, surveillé, il accompagne son père en ville, pour se promener. Très vite, à chacun son rôle. Après, c’est la circoncision pour le garçon, c’est sa deuxième fête, alors que toi tu n’as rien eu. On est fier du sexe de ce petit garçon.
Donc, petite fille, pendant que l’on t’apprendra à broder, à tricoter, à t’occuper de tes frères et sœurs, le petit garçon ne pense qu’à jouer. Déjà il est servi comme un roi. Il mange avec son père dans la salle à manger, et toi tu manges dans la cuisine avec tes sœurs et ta mère. Ce n’est pas rare du tout que les hommes et les femmes mangent différemment : les hommes ont une cuisine plus riche. Ils travaillent, eux. Après viendra le problème de l’école : tous les deux, vous irez à l’école et on prendra plus au sérieux son instruction.
LA MEMBRANE DECHIREE
Quand on était petite, pour apprendre l’arabe, on allait à la Médersa tout l’été mais dans cette Médersa, les garçons représentaient peut-être 90 % de l’effectif total. Nous étions presque l’exception. La fille n’a pas besoin d’apprendre sa langue nationale : ce n’est pas très important pour elle. L’essentiel, pour elle, c’est qu’elle sache s’occuper de son seigneur et maître et de ses enfants. Ainsi, toute ta vie, on t’apprendra qu’il faut te sacrifier à l’homme, qu’il te faut le servir, tout accepter de lui et surtout on t’apprendra à faire attention au « trésor » que tu as entre tes cuisses. Ne fais pas de sport, ne saute pas, ne cours pas, tu risques de déchirer cette membrane, cette seule membrane pour laquelle un homme décidera de te prendre ou de te renvoyer.
On ne s’intéresse à toi, petite fille, que peu de fois dans ta vie. Ton mariage, si on ne te couvre plus le visage comme par le passé, empêchant ainsi ta propre fête, n’oublie pas quand même qu’il ne te faut à aucun moment lever les yeux, ni regarder qui que ce soit ; tu ne mangeras pas bien sûr et surtout tu essayeras de pleurer, tu n’en seras que plus belle et plus touchante ; je crois que c’est une recommandation inutile, comment ne pas pleurer quand on sait qu’on va à l’abattoir. Le lendemain de tes noces, quand ils verront le sang sur ta chemise, ils ne s’occuperont que de ça. Le viol que tu as subi ne les intéresse pas. Surtout ne t’avises pas à te plaindre de la violence de l’homme. Il t’a choisie et pour cela il faut que tu supportes tout. Prends exemple sur ta mère, sur ta grand-mère et sur toutes les femmes arabes.
La deuxième fois où l’on se rend compte que tu existes, c’est quand tu mets un garçon au monde. On te prend un peu en considération, tu as été capable de faire un garçon. Ne te fais pas trop d’illusion, c’est quand même grâce à l’homme que tu l’as eu. Tu es la terre, c’est l’homme qui a semé et qui récolte. Et si par malheur tu as une fille, ce n’est pas la faute de la semence, pas la faute de l’homme tout de même ; c’est de ta faute toi, la femme, tu es une mauvaise terre ; qu’à cela ne tienne, ce n’est pas les femmes qui manquent, ton mari en prendra une autre. Surtout ne t’aventures pas à leur expliquer que ce sont les spermatozoïdes de l’homme qui décident du sexe de l’enfant ; ils diront que tu diffames, tu est contre Dieu et contre l’Islam. En aucun cas, l’homme n’est responsable de cela. Subis donc ton sort en silence et avec dignité, n’ajoutes pas au chagrin de tes parents ; non seulement ils ont eu une fille mais en plus une fille incapable d’engendrer des mâles.
J’AI ETE PROGRAMMEE
Tu crois, ma fille, que tout ceci est dépassé, qu’on a évolué. Surtout, ne te fais pas trop d’illusions. J’ai vu tout cela ; j’ai vécu le début, j’ai échappé belle à la fin, mais ça existe encore. Alors, ma fille, fais attention, j’ai peur pour toi, tu es si belle, si fragile. Je ne veux pas qu’ils te piègent dans leur société d’hommes. Moi, je te veux libre et libérée, je te veux indépendante et heureuse. Je voudrais que tu puisses choisir ta voie sans que pèse sur toi tout ce passé de femme exploitée, aliénée, niée car moi il me pèse. Je n’ai pas pu m’en débarrasser complètement. Je me crois libre et parfois je me surprends à faire des choses pour lesquelles j’ai été programmée.
Ma fille, est-ce pour toi que j’ai à nouveau envie de hurler tout ce qui m’a fait mal pendant des années, tout ce qu’ils m’ont fait ou empêché de faire. Je croyais en avoir fini avec tout ça parce qu’un jour j’ai rencontré un homme différent d’eux ; il m’a réconciliée avec eux mais aujourd’hui je refuse cette réconciliation.
Journal : un jour comme les autres
Je rêvais … Ces rires, ces visages, cette lumière, ce tout qui me semble fou et un peu étranger … Pourtant, je ris aussi, je reconnais des visages et je chante et je danse … puis voilà qu’on frappe brutalement à la porte … il fait noir, je suis allongée, j’arrive à peine à ouvrir les paupières … mais je suis dans mon lit ! Je rêvais. Et ces coups à la porte, c’est lui, c’est mon père. Il rentre après avoir passé la nuit dehors. Je me redresse. Ma sœur qui dort dans le lit à côté, me dit : « Tu est réveillée ? ». « Oui, quelle heure c’est ? » « Six heures et demie ». « Merde, c’est l’heure de me lever pour aller au lycée. T’as entendu il vient juste de rentrer ». « Bof, comme d’habitude ! ». Oui, comme d’habitude, je dois préparer le café, en boire une tasse, m’habiller en vitesse, passer un peu de noir à mes yeux, rassembler mes bouquins et prendre la route du car qui me mènera au lycée. Le même chemin tous les matins, le grand débarquement devant le bahut, un petit tour au Marigny, puis c’est la reprise des cours. Je les supporte comme tout ce que je vis, avec des battements de cœur à chaque sonnerie.
MA SŒUR
Quand c’est fini, je me dirige vers le car ou bien je fais halte au bistrot. Alors je suis fatiguée, j’ai envie de me coucher, d’oublier, de rêver comme ce matin au moment où le monstre est rentré complètement ivre après la nuit passée dans un de ces cabarets orientaux où il a bu, rit, et dansé, où il a claqué son fric et celui de ma sœur qui le gagne durement et n’en voit pas la couleur. Parce qu’elle est une femme … c’est trop con … après le Marigny et mes dernières cigarettes, c’est la maison, le chaud foyer familial. Je suis tout de même soulagée de retrouver mes frères, mes sœurs, mes neveux … et maman …
ET MAMAN AUSSI
Cette pauvre maman qui vit un calvaire et le supporte tous les jours et remercie … Comment s’appelle-t-il déjà ? Ah oui, le bon Dieu. Elle supporte tout en silence, ma maman, ma maman … quelquefois elle pleure mais jamais devant son mari qui ne voit en elle que la servante, l’esclave, l’épouse destinée à lui obéir, à faire le ménage et la bouffe, les enfants, et à assouvir ses besoins sexuels. Elle sert aussi à se faire taper dessus quand le noble mâle a besoin de laisser s’épancher toute sa virilité. Maman je t’aime …
C’EST LA VIE … ET POURTANT … !
Je n’ai plus envie de raconter ma vie, ma mort, la lente coulée de maman vers le néant où elle m’entraîne avec elle parce qu’elle s’efface trop. Je ne raconterai pas tout ce que je subis à la maison, au lycée, mes deux seuls horizons en tant que fille, en tant qu’immigrée. Ce serait trop long, trop dur, trop douloureux. Et puis peu de gens en comprendrait le sens, sauf peut-être toutes les filles qui se reconnaîtront un peu dans ces quelques lignes, du moins, celles qui se rendent compte à quel point elles sont enfermées dans le monde qu’on leur fabrique, qu’on leur impose. Je voudrais simplement écrire puisque je ne peux rien faire d’autre. Ecrire que j’ai envie de vivre et non pas de rester cloîtrée dans mon mutisme face à ces gens qui m’entourent, qui compatissent à mon deuil de la vie qui ne les touche pas. Ils me bloquent tous : les rares fois où j’ai essayé de me raconter, de les rencontrer, je n’ai heurté que des mots et des visages. « C’est la vie !… » m’ont-ils dit. Si c’est la vie, je préfère le néant. J’en suis si près … mais je ne crois pas à la fatalité … Et pourtant, le nombre de filles, de femmes qui sont dans la merde …
HOURIA
Salon-de-Provence.
Lettre à mon frère arabe
Ton éducation t’a donné ce qui est fort et brillant. Tout ce qui est amour et voyant jusqu’à ton sexe que tu peux promener à l’air pur de la mer.
A moi, on m’a dit cache ta honte. Il faut que l’on voit rien apparaître. Ecrases-toi et surtout ne manifeste aucun sentiment. Mais frère arabe, suis-moi. Au fond de mon abîme, j’ai appris à discerner la vérité, les belles choses.
Aujourd’hui, tu as peur que je ne te dépasse par mes intuitions, par mes jugements, par mon évolution plus rapide que la tienne. Ne crains rien même si je te dépasse, je n’en laisserai rien apparaître, pour ton amour propre, ta fierté.
Frère arabe, suis-moi tu es à la traîne. Je veux simplement que tu laisses tomber ton masque que tu apprennes à vivre à mes côtés, à exprimer tes sentiments avec humilité, à t’enrichir avec moi.
Frère arabe, permets-moi de t’exprimer mes sentiments, de te dire je t’aime. Ta supériorité, je n’en veux point, je veux une lutte commune, pour une vie meilleure.
Dalila
Une lutte des femmes mauriciennes
La nécessité de créer une commission femmes, au sein du Mouvement des travailleurs mauricien, (MTM), s’imposait à cause de la spécificité même de l’immigration mauricienne. En effet, les femmes représentent 50 % de la communauté émigrée en France et 90 % de celle installée ces dernières années en Italie. Toutes ces femmes occupent des emplois, presque exclusivement des emplois de maison et connaissent dans les maisons bourgeoises une surexploitation de leurs forces et de leur vie, digne du colonialisme et de ses mœurs qu’elles pensaient révolues.
Il était vital de nous organiser par nous-mêmes en dehors des grandes assemblées de Mauriciens où la présence des hommes intimidait et bloquait un grand nombre d’employées de maison. Pour que les femmes s’expriment librement, les plus militantes se sont décidées à les réunir en commissions femmes.
Les journées de travail des employées de maison mauriciennes sont particulièrement longues. Elles s’étirent tard le soir, au gré de la fantaisie des employeurs et de leurs convives. Les unes assurent 12 heures de présence consécutives sans vrai repos ; d’autres dépassent les 14 heures sans broncher. Heureuses sont celles qui n’ont pas à garder d’enfants la nuit, en l’absence des maîtres de maison. Logées, la plupart du temps chez l’employeur ou occupant la chambre de bonne de l’immeuble, les employés de maison sont forcées d’accepter une existence de séquestration. Certains employeurs s’octroient le droit de regard sur la vie privée de leur bonne en interdisant toute visite dans la chambre. Leur droit de vivre en dehors du travail, ou leur vie intime dépend donc de l’humeur ou de la complicité du concierge.
Un des premiers succès de la commission femmes a été d’aider les femmes à se libérer le dimanche en refusant d’accompagner les patrons à la campagne pour le week-end. Il fallait donc rassurer les employées de maison, en leur expliquant, qu’elles ne risquaient pas de perdre leur emploi dans la mesure où elles étaient dans leur droit, protégées par la législation du travail. On a donc étudié ensemble la convention collective des employées de maison de la région parisienne. Les moins timides intervenaient auprès des employeurs pour exiger le respect de leurs droits et ne faisaient appel à la commission femmes que si les employeurs étaient réticents. Les autres demandaient aux militantes de les accompagner pour discuter avec les employeurs. Notamment dans le cas de leur régularisations pour obliger les patrons à remplir les contrats de travail.
Ainsi non sans peine, chaque jour des employées de maison obtiennent des congés hebdomadaires et annuels, des salaires décents et surtout la rémunération ou la récupération des heures supplémentaires.
Commission femme mauricienne.

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