Article signé Maria K. paru dans Sans Frontière, n° 10, 25 mars 1980

8 mars, une journée internationale des femmes, mais décidée par qui. Nous les femmes du tiers monde immigrées en France, n’avons pas assez réfléchi sur cette date et sur les « hauts faits féministes » qu’elle évoque, qui tout comme par hasard se situent toujours sur les mêmes continents. Pourtant depuis 3 ans bientôt, les femmes immigrées descendent dans la rue à Paris surtout, en cortège autonome, sous leurs propres banderoles elles ne sont plus les immigrées de telle ou telle tendance du mouvement des femmes en France. Ce dernier 8 mars à Paris surtout, hélas, mais nous espérons bientôt en province les femmes immigrées ont pris la parole, la rue. Les groupes de femmes maghrébines (Algérie, Maroc, Tunisie) le groupe de femmes Afro-Antillaises, la coordination des femmes noires, sont descendues dans la rue.
D’autres femmes, des Erythréennes ont célébré presque dans la confidence cette journée. D’autres encore ont choisi le cadre d’un théâtre pour montrer dans une journée mixte celle-là, les réalisations artistiques des femmes maghrébines immigrées, comme on voit chacune a fait son choix, mais il serait temps de réfléchir.
Maria K.
Dimanche 9 mars au théâtre oblique, c’était une journée de l’immigration au féminin.
La salle était pleine de femmes maghrébines. Les mères et les filles, deux générations, vibrantes de leurs conditions, déchirées sur le retour ou le non retour au pays d’origine.
Un film, des poèmes, des danses, pour parler d’elles, femmes du Maghreb, parler de leurs vies, de leurs espoirs, de leurs larmes, de leurs rêves. Un débat pour s’affronter sur leurs différences, sur les questions qui déchirent leur réalité d’hier et de demain.
« Que les larmes de nos mères deviennent une légende ». C’était la première pièce de la Kahina. Les murs du théâtre oblique ont fait écho aux tableaux de révolte, d’amour, de tendresse que La Kahina avait présentés il y a deux ans. Dimanche c’était la voix de dizaines de femmes s’interrogeant sur comment et à quel prix une autre vie là-bas ou ici …
Brisons les chaînes, allons-nous en.
comme dans le conte nous changerons
Toi en ruisseau, Moi en hirondelle
Et la morale de nos pères,
Ogresse vorace nous fuirons …
(Keltuma Mai 1979)
Un film : « Des femmes ». 8 Maghrébines, 1 africaine. Des femmes interviewées sur ce qu’elles avaient pu faire de leur existence, dans quelles limites et à quel prix elles avaient pu la choisir, ce que représentait le pays pour elles, comment y retourner ? Ce qu’elles voulaient aujourd’hui pour leurs enfants. Alors quand dans la salle elles ont pris le micro, « Des femmes » avait situé le centre du débat.
« Je suis née au Maroc et venue ici à l’âge de cinq ans. A 18 ans, j’ai rompu avec ma famille étouffante, je suis partie et j’ai essayé de vivre 21 mois en Algérie. Pour une fille immigrée, seule c’est quasi impossible.
Au travail mes collègues m’ont traitée comme une fille facile, parce que j’étais immigrée, en faculté ce fut pareil. Je suis revenue ici. A Paris, c’est dur, mais je crois que j’y suis mieux.
– Moi aussi je suis née à Paris, moi je veux retourner un jour en Algérie, mais comment ? Je ne sais comment je pourrai y vivre et puis il y a les problèmes de langue. En fait je ne parle que français.
– Ne parlez pas des problèmes de langues, de logements, les vrais problèmes sont ailleurs. Il y a l’Islam et personne n’en parle, c’est une série d’interdits, c’est une religion qui opprime les femmes.
– Une mère : Vous n’avez pas le droit de traiter l’Islam comme cela, à l’origine, elle nous a libéré les femmes, avant on tuait les petites filles.
– Elle nous a peut-être libérées à cette époque là, mais aujourd’hui c’est le contraire.
– Je suis née ici, je ne retournerai pas en Algérie, je ne m’habituerai pas, je suis irrécupérable.
– Mais alors quel est ton pays, c’est la France ? Tu te sens française peut-être.
– Non, je ne suis pas française, je suis immigrée d’origine et je ne l’ai pas choisi. Je sais qu’il y a d’autres femmes algériennes qui ne veulent pas rentrer.
– Est-ce que tu refuses la société algérienne ?
– Pour moi, oui, pour l’instant je ne peux pas y vivre.
– Moi je suis retournée là-bas, c’est très dur d’y vivre en tant que femme, j’ai la preuve qu’on a refusé de me donner mon poste parce que je suis une femme, et de ce que j’ai vécu j’ai failli en crever.
– La vie en Algérie c’est pas cela.
Moi je veux crier ce que j’ai vécu.
– C’est vrai qu’il y a des difficultés pour nous au pays, mais il y a là-bas des femmes qui résistent, qui se battent pour l’amélioration de leur sort, qui ont refusé les réformes du code de la famille, le problème n’est pas de rester ici. Moi je vis là-bas, maintenant il faut lutter dans notre pays.
– Moi je ne dis pas que je ne retournerai pas, je le désire, mais la vérité c’est que la réinsertion pour des filles entre 18 et 25 ans est très difficile et qu’il est impossible de rentrer comme cela.
– Cela fait une heure qu’on s’agresse et qu’on pose le problème de rentrer et de ne pas rentrer comme une culpabilité. Il y a des femmes en France qui se posent le problème de leur avenir et qui ne sont ni algériennes, ni françaises, elles sont immigrées. S’il y en a qui veulent rester ici c’est un droit qu’elles ont à défendre.
– Oui, il ne faut pas oublier que d’être femme immigrée ce n’est ni un choix, ni un droit. Le retour n’est pas forcément un choix, il y a toutes les lois en France qui nous y poussent. Le retour si c’est un choix « obligatoire », il faudrait aussi savoir comment on va rentrer, et voir comment ensemble on vivra au pays comme femme venant d’ailleurs.
– Si on est une génération sandwich, on n’a pas à se laisser tirer dans un sens ou dans un autre. Il y a tous les problèmes qu’on a à régler ici ce qui se passe dans les banlieues, le quotidien des jeunes immigrées, être coincés entre la vie ici et la vie dans nos familles.
– Une mère : nous voulons que nos enfants rentrent au pays.
– Tu parles comme ma mère. Vous les mères, ça ne colle pas avec la vie qu’on veut, quand à 20 ans on t’empêche de sortir parce que tu es une fille.
– Une mère : on a peur que nos enfants se droguent ; notre pays est propre, je suis angoissée avec toutes les libertés qu’il y a ici c’est pour cela que j’ai peur qu’une de mes filles sorte.
– Vous les mères vous ne voyez que le négatif, il y a à prendre partout vous ne pouvez pas nous imposer vos vues. Vous êtes d’accord avec la pression sur les filles pour les marier ?
– Une mère : non pas maintenant.
– Les femmes immigrées qui veulent rester ici, doivent se battre, il n’y a rien à rejeter au nom du pays d’origine. Si j’avais vécu au pays je ne serais pas ce que je suis, si j’étais française je ne serais pas ce que je suis. On dit la deuxième génération d’immigrée ce n’est pas une assimilation c’est une réalité nouvelle.
La Kahina : Nous sommes allées en Algérie invitées par le Centre artistique de Sidi Fredj et l’UNFA, nous avons voulu voir ce qui se passait.
On a joué à Bab El Oued devant 2 500 femmes de toutes couches sociales. Des femmes qui étaient sorties des maisons, des usines. Nous avons eu des débats avec elles et nous avons rencontré des femmes qui allaient très loin. Cela nous a fait comprendre beaucoup de choses. Nous avons parlé de l’immigration, cassé l’image du merveilleux de venir ici, en disant ce qui se passe ici pour un immigré ou une immigrée. Ce qu’elles ont fait pour cette journée internationale des femmes, c’est formidable, mais c’est tous les jours qu’il faut le faire …
L’image que donne l’UNFA est vivante, organisée et veut s’impliquer dans l’édification du pays, alors que celles qui sont en France ne donnent qu’une image symbolique, loin d’aider l’immigration féminine à poser les vrais problèmes.

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