Article paru dans Sans Frontière, n° 16, 24 juin 1980

3 femmes, 3 générations d’exil.
La grand-mère 70 ans.
La mère 53 ans.
La fille 21 ans.
La grand-mère m’a littéralement fascinée, j’ai vraiment eu l’impression d’avoir vécu un moment privilégié, un moment où j’ai pu entrevoir quelque chose qui est enfoui dans ma mémoire, quelque chose qui n’existe plus chez les immigrés, quelque chose de précieux que l’on n’a pas su garder aussi grand que soit notre amour pour le pays ou pour notre culture. Aujourd’hui, je frémis, je ne peux croire qu’on ait perdu l’essentiel.
Sa joie de vivre, sa sérénité, son rire si chaud, si rassurant, si apaisant et Dieu sait si sa vie a été dure, elle en a bavé plus que n’importe qui et pourtant elle est si heureuse et si belle.
Le drame de la mère me semble être celui du mythe de l’intégration et de la promotion sociale à tout prix. Logique avec elle-même, elle pense que pour arriver, il faut renoncer à son identité. C’est le prix que doit payer une immigrée pour être quelqu’un de « bien ». Elle a voulu donner à ses filles l’envie de s’en sortir par elles-mêmes parce qu’elle a souffert de n’avoir aucune autonomie tout au long de son existence, tant dans sa vie de jeune fille, que de femme mariée. Au-delà de son drame conjugal, il y a comme une immense frustration de femme sacrifiée.
La fille est plus difficile à saisir, elle a beaucoup de mal à se raconter. On la sent à la recherche de quelque chose. Contrairement à la mère, elle revendique son appartenance à la communauté immigrée algérienne.
Il ne s’agit pas d’un travail de sociologue ou de spécialiste, non qu’il faille critiquer à tout prix ce genre de démarche mais pour ma part, j’ai choisi d’aller à la rencontre de ces trois femmes. Elles ne représentent qu’elles-mêmes mais en même temps, elles sont trois visages d’une histoire partagée.
Ma démarche est donc résolument subjective, peut-être faut-il laisser s’exprimer ce qu’il est d’usage d’appeler « intime » ou « particulier » pour saisir le collectif sans préjugés ni a priori moraliste.
Récit de la grand-mère
Quel âge aviez-vous quand vous êtes arrivée en France pour la première fois ?
26 ans, j’ai amené quatre enfants, l’aînée avait neuf ans, la deuxième, sept ans, le troisième, trois ans, et le dernier, trois mois. 4 sont nés ici.
Votre mari est arrivé en même temps que vous ou avant ?
Il est venu bien avant. Il vient il reste un mois et demi, un mois et il retourne, c’est pas une vie. Après j’ai perdu ma mère et aussi ma belle-mère, alors on n’était pas bien, il m’a dit : « je t’emmène en France ». J’ai dit oui. Il fait les papiers, il est venu, il est resté neuf jours puis on est venu en France. A Lyon.
Ça revient au même, j’ai souffert quand même. Je vous assure, je n’ai fait que pleurer au début.
Quand on est resté en France c’est un problème pour moi, je comprend que le Kabyle, je suis perdue comme une brebis. Le père à décidé il ne faut pas que je parle le kabyle aux enfants, autrement, ni eux, ni moi on ne s’en sortira.
Puis, on est venu à Marseille. On était bien. Mais quand on est venu à Marseille la guerre a commencé. Comme on l’appelle. La guerre mondiale ? Ça a recommencé, c’était vraiment dur, ni le manger, ni le moral ni rien du tout. Une fois que la guerre est finie, on a passé. Après on a changé d’appartement. L’appartement, c’est un peu mieux il y avait le soleil. On commence à avoir l’habitude, les enfants ont des copains, moi j’ai de bons voisins. Ils ne sont pas tout bons mais …
Au début, j’ai l’habitude de ne pas sortir. En Kabylie, je ne sortais pas. Et bien une fois une Européenne qui était mariée avec un Algérien, vraiment une brave femme, je la connaissais bien, elle a dit à mon mari, M. B. c’est pas bien ce que vous faites, il faut que votre femme elle sorte. Si vous tombez malade, il faut quand même qu’elle comprenne quelque chose, déjà quand je suis partie de Kabylie, ils disent regardez-moi ça, il va rentrer à l’hôpital, tout ça. Qu’est-ce qu’elle va faire la femme qui ne comprend rien.
C’est là que je commence à sortir. Elle m’a emmenée au marché, je regarde, je commence même à parler avec mes filles à la maison. Quand elles parlent en français, j’écoute parfois, ma mari me traduit en kabyle. J’ai commencé quand même à me débrouiller. Après vraiment, ça va. On était bien. Puis c’est la guerre d’Algérie. Ça été fini, on n’a plus le goût à rien faire quand je vois mes enfants, on les arrête et tout ça, j’ai dit non.
Oh la la, quand j’écoute le matin à la radio De Gaulle, chers frères, chers … Non comment il dit déjà ? Chers frères, chères sœurs ? Non Français, Françaises si on perd l’Algérie on perd tout. L’Algérie Française. Alors là, mon ventre … j’ai été malade …
Alors là, on en a passé. En plus de ça, les enfants ont grandi, quand ils sortent, allez … la police les arrête. Et oui, j’ai une tête qui ne vous plaît pas, je suis frisée.
Moi je me faisais du soucis. Même une fois, on les a embarqués je ne sais pas où, là où il y a la police. Ils sont en train de jouer la police les a embêtés. Ils les ont emmenés tous les trois, mon fils a dit vous m’avez demandé les papiers, je vous les ai montrés. Alors il ils ont dit : « Sale à poux », non comment on dit, « race à poux », alors mon fils l’a frappé, ils se sont battus dans le fourgon. Les jeunes du quartier se sont rassemblés autour du fourgon alors quand ils ont vu ça ils se sont dit que ça sent mauvais, ils sont partis. Nous sommes allés le soir à l’évêché, on nous a dit s’il accepte de faire des excuses aux policiers on le relâche immédiatement. C’était faux en réalité ils étaient déjà aux Baumettes. Ils y sont restés un mois.
Le racisme contre les immigrés a commencé avec la guerre d’Algérie ou existait-il avant ?
C’était surtout pendant la guerre et après l’indépendance.
On a commencé à avoir des problèmes quand tous les jeunes du quartier ont été rappelés en Algérie. Avant on était amis avec toutes les familles du quartier après quand vous entendez qu’ils disent : « qu’est-ce que le gouvernement attend pour envoyer la bombe en Algérie ». Tout ça ça rentre quand même, toutes ces paroles, on ne peut pas les oublier. Il n’y a plus de goût à vivre ici.
Après on a eu l’indépendance. On a décidé de rentrer.
Qui a décidé de rentrer en Algérie, en 62, vous, vos enfants, votre mari ?
C’est mes enfants tout d’abord ma fille et mon fils. Il avait 18 ans, mon fils a perdu ses papiers, il a été au commissariat les refaire, on lui a dit pour les Arabes on ne fait rien. Il a écrit au bureau du FLN à Paris puis il est rentré. Ma fille est rentrée en même temps, puis en 63, nous on a suivi.
Maintenant, personne ne m’empêche
Votre mari est resté ici ?
Oui, d’abord, il n’était pas retraité, puis depuis l’âge de 13 ans, il vit en France, maintenant c’est plus possible pour lui, de vivre là-bas. Moi je sais, je languis mais au bout d’un mois ici en France, je commence à travailler du chapeau. Il faut que je retourne dans mon coin.
Ce n’est pas trop dur pour vous de vivre seule là-bas ?
Je ne suis pas seule.
Je veux dire sans votre mari ?
Ah non vraiment. Il vient de temps en temps là-bas, quelquefois c’est moi qui vient ici.
Qu’est-ce que vous voulez ça ne lui plait pas de rentrer. Moi, j’ai les enfants à côté. Ils viennent me voir. Ils sont tous mariés …
Là-bas, ils travaillent tous, ils ont des places, ils se défendent, au moins on a gagné ça, c’est ça qu’on cherche d’abord. Pour moi maintenant, c’est les vieux jours qui restent.
Mais maintenant en Algérie, vous avez la même vie que les femmes là-bas ?
Au début déjà, je n’ai jamais porté le voile. Une copine, elle me dit : « Ah, tu es là, elle avait le voile. J’ai dit quoi, qui tu es toi ? C’est fini maintenant, tu rigoles, non moi, mettre le voile ! Je marche comme je veux, personne qui m’empêche, ni la famille, même ceux qui sortent pas les femmes de la maison, moi je sors, personne ne dis rien.
Il y a beaucoup de femme de votre âge qui portent encore le voile ?
Oui, c’est l’habitude. J’ai ma sœur, même si elle sort, personne ne lui dit rien mais elle a l’habitude. On dirait que tout le monde la regarde, alors il faut qu’elle mette ça.
Mais les jeunes, non. Elles ne le portent plus sauf celles qui veulent faire peut-être du mal. Elles s’habillent avec la mini jupe et après, elles mettent le voile. Ça, oui, bien sûr, ça existe. Il paraît même que les Européennes quand elles voulaient tromper leur mari elles faisaient ça. Il n’y a pas que les Algériennes. Alors moi, j’ai dit, je ne le fais pas, je ne le porterai jamais même quand je vais en Algérie.
On n’avait jamais vu la plage comme les Français. Le père disait nous on est musulman. C’était fini. Du travail. A la maison.
On arrive à Alger, le père, la fille se baignent ensemble. C’est là qu’on commence à comprendre. J’ai dit : Ah oui, c’est ici, à Alger, la liberté. Et bien vous voyez ici on était serrés comme des anchois. Tu es algérien, faut pas faire ça, attention, tu es musulman. Je vais vous dire une chose, jamais je connais le cinéma en France, il ne m’a jamais dit, viens je t’emmène. On a des enfants, reste, il faut élever les enfants, remarquez je pensais qu’à ça. Je les ai élevés, je ne pensais ni au cinéma, ni à l’habillement.
Fais le marché, lave, repasse, c’est tout. Je vois les Algériens là-bas, ils connaissent le film comme rien. Moi je suis venue comme une bête, je retourne pareil. J’arrive là-bas, ils me disent « quoi, tu es partie en France, toi ? » Et oui, je suis partie, j’ai passé ma vie à élever mes enfants.
Alors maintenant personne ne m’empêche, je sors personne ne dit rien ni les voisins ni les cousins, ni les enfants.
Donner le feu entre les arabes et les kabyles
Maintenant vous êtes libre ?
Ah oui, je suis vraiment libre.
Finalement qu’est-ce que ça vous a apporté 26 ans en France ?
J’ai élevé mes enfants, je ne sais pas peut-être ça aurait été pareil si on était resté là-bas, je ne sais pas. Ce qu’il y a peut-être les filles n’auraient pas été à l’école. On a gagné ça, c’est tout.
Je me trouve quand même mieux là-bas qu’ici. Et puis le logement aussi, je suis bien là-bas, j’ai ma chambre toute seule.
Avec mon mari, je dis noir, lui il dit c’est blanc. Alors toute la journée comme ça, j’ai plus le moral, je vous dis franchement, ça tape sur les nerfs. Là-bas, je suis tranquille, personne ne m’embête, j’ai mes enfants, personne ne me dit jamais un mot de travers, jamais alors, ça compte ça aussi. Je suis plus entourée. Ici il y a personne, là-bas, c’est toujours Khalti yamina, Khalti yamina vraiment ça y fait, je connais tout le monde dans le bâtiment, même avec les Arabes, on parle français, ça aurait été encore mieux si je comprenais l’arabe malheureusement c’est trop tard, pour moi, seuls les jeunes peuvent maintenant faire quelque chose.
Vous avez des problèmes de langue ?
Je ne comprends ni le français, ni l’arabe. On a vraiment des problèmes à cause de cela. Mes enfants aussi ils ont des problèmes, ils ne parlent ni l’arabe ni le kabyle. On leur dit : « Quoi, vous n’êtes pas Algériens ». Moi encore ça va, je le supporte. Quand quelqu’un me dit comme ça vous parlez le français, je dis alors comment je vous explique en kabyle ! Oh Kbeyliya, kbeyliya. Alors comment, je dis on s’explique avec la langue qu’on peut.
Il y en a qui disent pourquoi vous n’apprenez pas l’arabe ? Je dis je veux bien, mais comment. J’ai fait un effort, j’ai vécu en France, j’ai appris le français mais maintenant je suis vieille. 70 ans, je vais commencer à apprendre l’arabe. C’est pas possible. J’ai essayé, je sais quelques mots. Si des fois je les sors, les gens rigolent de moi comme pour le français. Ou alors quand vous sortez un mot kabyle, ils vous disent vous parlez anglais. En Algérie, quand on est arrivé au début il y avait une femme je ne sais plus pourquoi, elle a dit : oh ces sales kabyles j’ai dit ben ça alors, les Français disent sales arabes, et ici maintenant c’est sale kabyle. Mais enfin mes enfants, ils ne font pas attention à ça. Ils disent il ne faut pas écouter ça. On est tous des Algériens, c’est ceux qui veulent donner le feu entre les kabyles et les arabes. Maintenant c’est fini, j’ai tout laissé tomber.
Récit de la mère
Moi je veux commencer tout à fait au début de mon mariage, je ne raterai rien. Je vais peut-être décevoir beaucoup, la religion, les compatriotes, depuis 45 ans que je suis en France, j’ai beaucoup de choses à dire. Sans dire du mal de la race au contraire, je la défends, j’ai lutté et je continuerai. Par contre je trouve que la jeune génération de maintenant, zéro, on peut rien attendre d’elle. Moi je sais, que j’ai travaillé un peu partout. Je suis rentrée aux dattes, j’ai fait des ménages et je continue, c’est ce qui me permet d’avoir des contacts un peu partout mais franchement vis-à-vis de ma race ils m’ont déçue.
Qui le gouvernement algérien, les Algériens ou les immigrés ?
Non pas le gouvernement, pas du tout, ceux qui viennent soi disant je ne sais pas moi, pour trouver ici ce qu’ils n’ont pas trouvé ailleurs. Enfin tout quoi, mais alors ils se trompent réellement. Par exemple moi ma fille, bon qu’est-ce que vous voulez faire il n’y a pas de place pour elle ici. Elle va peut-être se décider à rentrer je sais que ce sera dur pour elle parce que quand même elle est née en France, elle a reçu une culture française.
Et vous êtes arrivée à quel âge ?
Je suis arrivée j’avais tout juste dix ans. Je suis rentrée à l’école à onze ans. J’ai été la roue de secours de mes parents, la brouette de la famille. J’ai été la machine à laver de toute la famille. J’étais l’aînée de neuf enfants, je ne sais pas si actuellement on se rend compte de ce que c’est l’aînée de neuf enfants, je vous dis j’ai été la roue de secours de toute la famille. Donc je suis arrivée à dix ans, j’aurais pu rentrer de suite à l’école, mais on a préféré prendre ma sœur qui avait trois ans de moins et mon frère pendant ce temps, j’aidais ma mère à faire les courses. Vous savez ce que c’est quand on arrive, on était quand même quatre enfants en 37. Et quand je suis rentrée à l’école j’avais onze ans, les plus petits avaient six ans, alors qu’est-ce que j’ai pu apprendre et encore mon père me dit je t’ai envoyée à l’école et tu n’as rien fait. Je ne lui reproche rien le pauvre, enfin ce n’est pas une raison. Ma mère elle c’était la bonne mère de famille. Je mets tout sur le compte de l’ignorance parce que moi j’ai reçu des coups à tort et à travers. J’étais l’aînée de neuf, donc j’étais faite pour ça. Donc j’étais inscrite dans une école pour apprendre la couture, ça marchait très bien mais quand ça arrivait aux mathématiques enfin tout ça, zéro. J’ai loupé mon CAP comme ça ; de toute façon il ne m’aurait servi à rien parce qu’ils n’avaient pas l’intention de m’envoyer dans un atelier ou dans un magasin quelconque ? Je revenais à la maison de toute façon.
La peur d’éveiller les voisins
Et puis un beau jour, j’ai eu un cousin qui vivait en Bretagne qui était revenu après la libération. Il devait rester deux ou trois jours et repartir et finalement un jour mon père me dit, tu as 18 ans, tu vas te marier. De toute façon je me suis dit que tu fasses la bonne pour toi ou pour les autres c’était pareil. En plus pour moi c’était une sorte de liberté déjà, vraiment la liberté. Affreux quand j’ai su sur quoi je tombais, non pas lui je le connaissais, je veux dire le mariage. Mais vraiment le mariage quand on n’est pas préparé, c’est quelque chose de monstrueux, je vous assure quand j’y pense maintenant, d’ailleurs c’est ce qui m’a conduit à cette situation infâme. Je veux dire je demande le divorce maintenant, j’aurais pu le faire à 20 ans, mais je ne pouvais pas ? Je respectais mes parents, j’avais cinq frères et puis toute la famille et puis par la suite j’ai eu ma fille, qui est née entre temps. Mais à 22 ans je lui ai dit que tôt ou tard, j’aurais ma liberté et voilà je suis entrain de la prendre.
Vous n’avez qu’une fille ?
Non j’en ai trois.
L’aînée a 33 ans, la deuxième 29, et la dernière 21.
Les deux grandes sont casées, la première est professeur de français. La deuxième est infirmière et elle a repris des études de droit, et la troisième, et bien elle me fait la maison de l’étranger à Marseille (*). Enfin voilà, elle se retrempe dans le bain, ce n’est vraiment pas ce que j’espérais. Elle était très très forte au lycée, et elle avait toutes ses chances. Moi je vois des Algériennes de son âge, ce n’est pas du tout le même genre, parce que moi ma fille elle a eu une éducation, elle a quand même fait ses sept ans de lycée, jusqu’au bac, jusqu’à ce qu’elle rencontre des gamines de son âge qui ne font rien pour s’en sortir. Alors ma fille s’est trouvée dans ce milieu mais c’est vraiment un accident. Enfin elle a suivi un stage de formation, elle m’a dit qu’elle a échoué à son examen, tant pis elle se représentera l’année prochaine mais en attendant, c’est un problème, ce n’est plus mon problème qui me tire soucis, c’est le sien.
Puis on avait des problèmes. On est arrivé en 37, il y a eu la guerre de 39. Nous avons énormément souffert de cette guerre, mais vraiment et atrocement. Puis il y a eu la guerre d’Indochine, j’ai eu un frère qui a fait la bêtise de s’engager. Il a fait trois ans là-bas puis après il y a eu la guerre d’Algérie. En 62, ils sont rentrés en Algérie, et j’en suis très heureuse. Maman du coup les a suivis, elle s’est bien intégrée là-bas. Ici par contre quand elle revient elle a hâte de retourner. Il n’y a pas longtemps qu’elle est venue, déjà elle commence à faire ses bagages. Ils sont très bien là-bas. Je ne critique pas le gouvernement algérien jamais au grand jamais. Il faut bien se dire que la scolarisation à plus de 75%, c’est beau ça, moi quand je suis venue je mangeais de la terre, je ne savais pas si j’avais dix doigts ou sept. Je ne savais que le kabyle, j’ai commencé à le perdre parce que malheureusement pour affronter les études ici, j’ai été obligée de lâcher le kabyle car c’est bien beau la langue natale mais certainement que mes filles n’auraient pas le degré d’étude qu’elles ont si elles parlaient le kabyle, parce que c’est ce qui se passe dans les familles algériennes, elles parlent toujours kabyle ou arabe et toutes les immigrées qui se trouvent au lycée n’affrontent généralement pas la troisième, elles échouent. Tout de suite. Moi elles sont quand même bachelières.
Un seul but dans la vie
Je vais vous dire, il y a 35 ans que je suis mariée. J’ai pas été voir un seul film en France.
Au début de mon mariage, mon mari a pris le dessus. C’est à dire que c’était lui qui commandait, c’était lui qui travaillait, ça durait deux ou trois ans, j’ai pleuré pendant deux ou trois ans. Pourtant c’est bien vrai. J’avais peur d’éveiller mes voisins, et que mes parents le sachent. J’étais pas très loin à l’époque. J’ai trouvé que c’était suffisant. Un beau jour, j’ai gueulé, j’ai hurlé. Parce qu’il me donnait des coups pour le reste je savais qu’il fallait que je supporte, il n’y a ni père, ni mère, ni frère, personne pour vous secourir. Je me suis dit, j’ai les enfants sur les genoux, je suis obligée de supporter, l’intimité tout ça ça n’existe pas , je ne vivais que pour les enfants. Je n’avais qu’un seul but la réussite des enfants. Je ne voulais à aucun prix qu’elles subissent le même sort que moi.
Il m’a dit tu vas te marier, j’ai accepté parce que je respectais mes parents. Aujourd’hui mes filles ont une chance inouïe. C’est que je ne les ai pas obligées à se marier. Pourtant quand elles étaient au lycée, beaucoup d’Algériens sont venus me les demander, mais j’ai dit non, si j’ai accepté qu’elles fassent des études pour prendre qui elles voudront.
Donc vos filles ont choisi seules leur mari ?
Oui. Elles ont épousé des Français ou des Arabes. Ma deuxième s’est mariée avec un Français, ma première s’est mariée avec un kabyle mais franchement c’est accidentel. Ils sont de nationalité française mais ce sont des kabyles quand même.
Vous avez pris comment le mariage de votre fille avec un Français ?
Il est adopté par toute la famille du moment que mes filles sont heureuses, c’est ça l’essentiel, je ne suis pas raciste.
Vous vos parents auraient-ils été d’accord pour que vous épousiez un Français ?
Oh non. Je sortais même pas au-delà de la cour. J’étais séquestrée. Vous voulez rire ? Je ne sortais que pour les courses. Je ne peux pas dire que je sortais. Je ne suis jamais sortie.
Et qu’est-ce qui s’est passé avec vos filles quand elles étaient adolescentes ?
Je ne sais pas elles ne m’ont pas comprises, moi non plus peut-être.
Mais ça s’est traduit comment ? Elles ont quitté la maison ?
Non elles venaient à la maison, elles étaient étudiantes de toute manière, il fallait bien que quelqu’un paie pour elles.
J’ai été peut-être un peu exigeante pour la scolarité, je me serais privée de tout pour ça, je trouve que les études ça impose beaucoup de sacrifices.
Récit de la fille
Comme dans de nombreuses familles arabes , ma mère était très autoritaire, et dynamique. De mon père, j’ai l’image de quelqu’un qui est pratiquement inexistant. Ma mère n’a pas voulu que j’apprenne le kabyle ou l’arabe. Ce qui fait qu’elle parlait français avec nous et kabyle avec mon père.
Ton père ne parlait pas français.
Si, si, mais il voulait qu’on parle le kabyle.
Il y a une chose qui m’a toujours étonnée, c’est que dans les familles arabes, les filles font toujours le ménage, mais chez nous absolument pas. Ma mère ne voulait pas que je touche à quoi que ce soit. Elle pensait que le fait de faire le ménage pouvait m’empêcher de réussir mes études. Elle pensait qu’on ne peut pas faire les deux choses.
Il n’y avait qu’une seule chose que je suis arrivée à faire, c’est ma chambre. C’est le seul domaine qu’elle m’ait laissé.
Aussi. maintenant. ie suis assez braquée contre les études, car de tout temps je n’ai entendu que ça. Les études. Les études. J’avais l’impression qu’on ne me reconnaissait qu’à partir des études, des diplômes. Mais pour elle ce qui était important, c’était de montrer aux gens du quartier que des Arabes étaient capables de réussir des études, et elle était très fière de la réussite de mes sœurs. C’est son seul moyen de défense. Il faut dire qu’à côté de ça, elle a eu souvent des problèmes.
Ma grand-mère est en Algérie et pour elle, il est très important, qu’au moins une fois par semaine, ils se réunissent tous ensemble, mes oncles, mes tantes, mes neveux, mes nièces. Et pour moi, c’est très important de garder ça. Quand je ne vois pas ma mère, mon père ou mes sœurs pendant un certain temps, je ne suis pas bien. Et c’est une chose que j’ai de commun avec ma mère, ce sens de la famille. Mes sœurs, je ne sais pas tellement si ça les préoccupe, mais elles investissent vachement dans leur propre famille. Je trouve que c’est merveilleux d’arriver à l’âge de ma grand-mère et d’être arrivé à garder tous ses enfants autour d’elle.
Comment tu expliques que ta mère n’ait pas pu réaliser cela ?
Je pense que c’est parce que ma grand-mère vit en Algérie et que nous avons été élevées plus à l’occidentale, la famille en France et la famille en Algérie, ça fait deux. Je crois que ce qui fait la différence entre la démarche de ma mère et la mienne, c’est qu’elle a vécu la culture arabe et son désir c’est de l’oublier pour pouvoir s’intégrer alors que moi qui n’ai rien de cette culture, je la recherche. Quand je suis en Algérie, je suis bien dans ma famille. La dernière fois où je suis allée là-bas, j’ai vachement parlé avec ma tante. Je suis restée trois mois, et ça a été dur parce que vraiment j’étais l’immigrée. Je ne parlais pas l’arabe. Souvent je prenais dans la gueule que j’étais une française. Par rapport aux mecs aussi ça passait mal. Il y avait le fait que j’étais jeune et qu’il y avait des trucs sur lesquels je ne voulais pas passer ; par exemple la tenue. Alors que maintenant c’est un problème qui ne se poserait plus.
Maintenant je suis prise entre deux feux. J’ai envie de rentrer, d’essayer de vivre là-bas, seulement je sais que si je rentre je ne pourrai plus revenir.
Pourquoi ?
A cause d’une histoire de papiers. J’ai un récépissé de perte renouvelable tous les trois mois et aller trois mois ce n’est pas suffisant ; j’aurais voulu avoir un contrat en Algérie d’un an ou deux.
Tenter l’Algérie
Actuellement je suis en train de faire les démarches pour avoir la nationalité française mais je ne sais pas si je vais pouvoir aller jusqu’au bout. Pour moi cela ne veut pas dire que je resterai en France mais sur le plan professionnel ça pourra m’aider, et même pour essayer d’aller vivre là-bas.
Mais cela me pose trop de problèmes, j’ai commencé les démarches il y a trois ans puis j’ai laissé tomber, j’ai essayé encore plusieurs fois. Là, je n’ai toujours pas déposé mon dossier. C’est vraiment un truc qui m’embête. Ça me pose un problème de devoir me renier, d’être française pour avoir certains droits.
Ma mère est très ambivalente par rapport à ça, comme par rapport à ma démarche en générale des fois elle est très contente et des jours elle me reproche ce que je fais.
Ma grand-mère en est très heureuse d’autant plus qu’elle ne s’y attendait pas.
Il y a des choses que je ne cache pas à ma grand-mère, mais que je cache à ma mère. Je fume devant ma grand-mère, mais que je cache à ma mère. Je fume devant ma grand-mère mais pas devant ma mère, pourtant elle sait que je fume, mais elle ne veut pas le voir, mon père c’est pareil. Un jour il m’a attrapé en train de fumer dans la rue, il en a pleuré. Il m’a dit, tu te rends comptes, tu fumes comme une adulte.
Autant à une certaine époque je voulais qu’ils acceptent à tout prix ce que j’étais, autant maintenant dans la mesure où cela ne me gêne pas, je fais des concessions, je ne les provoque pas.
Je pense que si mes parents n’avaient pas immigré, j’aurais été plus épanouie, d’autant plus que ma mère a une famille très nombreuse. J’ai des oncles et tantes extraordinaires, et là-bas il existe ce lien familial très étroit et qui me manque ici.
Ce qui me rapproche de ma mère c’est qu’elle est libérale et qu’elle accepte mon style de vie. Elle est dans la même situation que moi, elle vit seule. Elle me dit qu’elle apprécie beaucoup le fait d’être libre de ne pas dépendre de quelqu’un.
Par contre ce qui nous sépare c’est que par exemple ma mère a très mal pris le mariage de ma sœur avec un Kabyle. Elles voulaient que ses filles épousent des Français. Moi je suis contre les mariages mixtes. Ce n’est pas une question de risque supplémentaire mais ça ne m’intéresse pas. C’est ce que j’ai toujours pensé même si je n’ai pu l’exprimer clairement que maintenant. Avec le recul, je me rends compte que mes copains ont toujours été algériens, tunisiens, ou marocains.
Propos recueillis dans la famille B. par Nadia K.
(*) La maison de l’étranger, elle fait référence à un lieu où se retrouvent des immigrés pour des cours d’alphabétisation ou autres animations.

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