Article signé Ana Maria et Claude paru dans Sans Frontière, n° 17, semaine du 28 mars au 3 avril 1981

« Le Centre de documentation Tiers-Monde » et « Artisans du Monde » avaient décidé de programmer une journée-femmes.
Nous avons voulu rencontrer les différents groupes de femmes du Tiers-Monde, qui existent à Paris ; entendre leurs paroles, leurs cris et leur révolte.
Echanger nos vécus de femmes.
Beaucoup de questions ont été posées : comment et pourquoi nous, femmes, sommes doublement opprimées, en tant que femmes et parce que nous appartenons au Tiers Monde ? Nous sommes doublement colonisées. Et nous devons comprendre quelle est cette colonisation que subit notre corps de femme ?
Quel rôle joue l’Occident dans ce mécanisme d’oppression ?
Et quel vécu des femmes immigrées en France, exilées, dans leur vie quotidienne ?
Pour préparer cette journée (qui a eu lieu à la Librairie l’Harmattan), nous avons contacté différents groupes de femmes Algériennes, Tunisiennes, Sénégalaises et Latino-Américaines, qui sont venues se joindre à nous.
Finalement, nous avons décidé ensemble de centrer la journée sur le colonialisme.
Comment est-il vécu dans notre vie quotidienne de femmes : soit au niveau du travail, soit dans notre sexualité. Rencontrer notre identité.
Hors des modèles coloniaux.
Hors des valeurs masculines.
Hors du rôle traditionnel de la femme.
Afin de pouvoir se réaliser pleinement.
Découvrir nos paroles. Nos corps.
Notre être-femme.
La première partie de la journée a été présentée par Mme Andrée Michel, sociologie au CNRS, écrivain et militante féministe. Elle a exposé le résultat d’une table ronde organisée par le CNRS, le mois de mai dernier, par des femmes chercheurs Africaines, et axée sur la « division internationale du travail et les femmes du Tiers-Monde.
Le groupe des femmes antillaises, a parlé de la situation de la femme immigrée Antillaise en France.
Colonie d’abord, département d’Outre-Mer ensuite. Une seule solution : l’immigration. Une immigration qui implique le dépaysement, l’angoisse de se retrouver seule, sans point de repères, dans un monde différent … C’est l’anonymat, l’agressivité. Se défendre ? Comment ? Et avec qui ?
Pour une femme antillaise, il y a 2 façons d’émigrer :
– D’une manière individuelle, quitte à rester chez des amis et à chercher du travail.
– Soit par l’intermédiaire d’un organisme Antillais d’immigration vers la France. Dans ce cas, il faut payer les frais de voyage. Celles qui sont « privilégiées » (les fonctionnaires), sont mutées dans l’administration.
La majorité d’entre elles deviennent des femmes de ménage dans les hôpitaux, ou à Air France, etc.
Sans oublier celles qui se retrouvent dans la Prostitution. Et, là , la cible de l’oppression devient leur corps de femme. Sexisme, racisme et exploitation de classe : tout se rassemble. Le témoignage de ces femmes antillaises a bien montré la situation de dépendance économique, politique et socio-culturelle de cette région, considérée comme « française ».
La deuxième partie de la journée a été présentée par Nicole Ferry, une jeune médecin qui a vécu plusieurs années en Kabylie.
Passionnante par sa démarche d’intégrité et par sa force, l’exposé de Nicole, a su nous toucher profondément tous et toutes …
D’abord, par la remise en question du pouvoir médical, et plus spécialement du pouvoir médical occidental. Et ensuite, par l’incapacité de ce pouvoir de résoudre les problèmes vitaux et quotidiens de ces femmes kabyles. Sans parler du non-respect de leur culture, et de leurs rapports à la vie comme à la mort. C’est la peur des Différences.
Vouloir toujours donner une explication rationnelle à ce qu’on ne comprend pas. Au lieu de chercher à comprendre l’« être », essayer d’imposer ses propres valeurs.
De l’image des Diapos, découle la parole. La voix de Nicole nous a transporté en Kabylie.
Des femmes nourrissant leurs enfants avec des biberons, sans réelle connaissance de cet instrument exporté par la publicité.
Double pouvoir : celui de la société de consommation (qui fait payer cher le lait en poudre, que les femmes n’apprennent même pas à bien utiliser, surtout à cause des problèmes d’hygiène) et celui de la misogynie. Les hommes se sentent-ils diminués face à l’allaitement maternel ?
D’autre part, dans les différentes faces du quotidien, l’activité des femmes est vidée de son contenu.
Le pain par exemple, était à la base de leur nourriture. Cette fonction qui était tenue par elles, est aujourd’hui matérialisée et remplacée par des moules à pain moins nutritifs.
De cette façon, les femmes se retrouvent exclues de cette nouvelle « société ». Elles deviennent alors des consommatrices muettes et des reproductrices d’enfants à la chaîne.
L’accouchement, faisant partie de la sexualité des femmes, se pratiquait le plus naturellement, accroupie et avec l’assistance de la matrone, qui pour aider à cet accomplissement, devait avoir une expérience d’au moins huit ans.
Aujourd’hui, à l’hôpital, des jeunes filles deviennent des assistantes d’accouchement, après 3 ou 4 mois de formation.
Parce que nous croyons que l’avance actuelle de la science peut ouvrir des possibilités nouvelles très riches dans la sexualité des femmes (contraception et avortement, etc.), il nous semble encore plus important de remettre en cause sa fausse utilisation. Utilisation qui ne tient pas compte des différences culturelles, et qui impose une vision ethnocentriste du monde.
Mais c’est surtout le vécu de Nicole qui nous a ému. Femme européenne, médecin formé en France, elle a su comprendre parce qu’elle a surtout écouté et aimé ce monde de femmes.
A la fin, nous avons compris que nous pouvons et nous devons briser les frontières, et nous sentir proches et unies
Dans nos luttes
Dans nos différences
Ana Maria et Claude

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