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Marie-Madeleine Hermet : Saïda Menebhi assassinée par le « copain » de Giscard

Article de Marie-Madeleine Hermet paru dans Le Monde libertaire, n° 248, 22 décembre 1977


138 prisonniers en grève de la faim
LE MAROC EN PROIE A LA REPRESSION

LES comités de lutte contre la répression au Maroc ont tenu, le 15 décembre, une conférence de presse, à Paris, dans une salle de l’hôtel Lutetia … parce que, le dimanche 11 décembre, au petit matin, Saïda MENEBHI, gréviste de la faim, âgée de 25 ans, est morte, victime du régime policier sanguinaire d’Hassan II, à l’hôpital Averroès de Casablanca.

Si les comités de lutte avaient convoqué les journalistes, les partis de gauche, les organisations humanitaires, c’était avant tout pour dénoncer le silence complice de la presse, de la presse française en particulier, sur les arrestations et procès arbitraires, sur la répression et la torture au Maroc, sur la dictature sanguinaire d’Hassan II, ami de Giscard d’Estaing.

Etaient présents, pour parler au nom des comités :

– Me Henri Leclerc, avocat, qui dénonça l’institution judiciaire qui tue,

– Le professeur Minkowski qui dénonça l’institution hospitalière qui tue,

– Christine Jouvin, expulsée l’an dernier après séquestration, véritable otage qui, celle-là, ne fit pas la une des journaux, n’étant pas détenue par le Polisario mais par les sbires d’Hassan II.

– Aziz Menebhi, frère de Saïda, président de l’UNEM (union des étudiants marocains), longtemps détenu avec Wahed Belbekir, « disparu » pendant un temps dans des maisons spécialisées pour la torture de Casablanca et de Rabat. Il fut acquitté en août 1976 après quatre ans de détention.

Saïda Menebhi, enseignante en lettres et militante à l’UMT (union marocaine des travailleurs) fut arrêtée, avec trois autres femmes, Piera di Maggio, Fatima Oukacha, Rabea Ftouh, en janvier 1976 puis torturée à Derb Moulay Cheriff, geôle célèbre. Jugée au procès de Casablanca en janvier 1977 avec 138 inculpés pour « idées subversives », elle fut condamnée à 5 ans de prison, plus 2 ans pour « injure à magistrat ». Cela pour avoir dénoncé le régime d’oppression que subissent les femmes marocaines et affirmé son soutien aux sahraouis et traité de « fascistes » les magistrats.

Mise au secret avec ses trois camarades dans la prison civile de Casablanca, elle réclama vainement d’être transférée à Kénitra avec les autres détenus. Le 8 novembre dernier, tous ces condamnés « pour opposition au régime » entamèrent une grève de la faim. On sait la mort de Saïda qui n’a pu être cachée … d’autres sont morts dont on ignore les noms.

Les membres présents des comités précisèrent qu’en tant que suspects, ils ne pouvaient citer leurs sources d’informations. Le service de santé ne donne aucun soin aux grévistes de la faim. Saïda, sentant son état empirer, avait cessé, le 29 novembre, cette grève. Mais les autorités voulaient sa mort. Saïda Menebhi est morte parce qu’on a voulu qu’elle meure. Non seulement son frère l’affirme, mais aussi Henri Leclerc et Minkowski.

Aziz Menebhi, avec l’émotion qu’on devine, mais avec calme aussi, dit le chantage fait sur le cadavre de sa sœur. Pour qu’il soit rendu aux siens, il fallait que cette mort criminelle ne soit pas ébruitée. Une fouille de la maison familiale, à Marrakech, a eu lieu et la police surveille les alentours. Henri Leclerc n’hésita pas à déclarer qu’Hassan II est un tyran comparable aux deux pitres, Amin Dada et Bokassa 1er, mais qui, lui, ne fait pas ricaner la presse.

Les comités de lutte contre la répression au Maroc pensent que le silence trop prudent de la presse française sur la répression au Maroc est en partie responsable de la mort de Saïda Menebhi et des autres morts. Simone de Beauvoir, Claire Etcherelli, Gisèle Halimi, Delphine Seyrig et Marguerite Duras ont envoyé un télégramme dénonçant la mort criminelle de Saïda, assurant de leur solidarité les femmes marocaines en lutte, au secrétariat général de l’ONU, à la commission internationale des droits de l’homme, au secrétariat de l’OUA à Addis Abeba.

Le Monde Libertaire, qui n’a de comptes à rendre ni aux fascistes de droite ni aux fascistes de gauche, se devait de dénoncer ces arrestations et détentions arbitraires, avec parodies de procès, ces tortures, toutes les tortures. Les détenus sont soit des étudiants marocains opposés au régime, soit des militants marxistes-léninistes. Nous n’avons certes pas la même optique dans notre volonté de libération des êtres humains, mais quand ils sont séquestrés pour délit d’opinion, torturés, quand on les laisse mourir s’ils sont grévistes de la faim, seul argument qui leur reste, nous ne pouvons que les soutenir.

Nous dénonçons, tout autant que le régime de terreur au Maroc, le silence criminel qui le protège, silence criminel d’un gouvernement français qui ne l’est pas moins.

Marie-Madeleine HERMET