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DE LA FALSIFICATION…

Article paru dans Algériennes en lutte, n° 1, janvier 1978

Le livre de Zoubeïda BITTANI, Pleurez, ô mes sœurs musulmanes (1), retrace la vie d’une jeune algéroise née en 1946, d’un milieu aisé et qui arrachée de l’école, subit le mariage forcé à 12 ans, un premier enfant à 13 ans, suivi d’une répudiation et finit par échouer comme bonne à tout faire chez des colons bienveillants.

Témoignage qui pourrait être multiplié à l’infini tant il retrace avec une certaine authenticité le vécu de la plus grande majorité des femmes algériennes : les nombreux interdits qu’entourent l’éducation des petites filles, le mariage subi comme un douloureux rituel entre la vie d’enfant et la vie de femme, la rencontre du futur époux lors de la nuit de noces, les conflits avec la belle-mère … et la lente et pénible endurance de l’oppression quotidienne faite de larmes, de vexations, d’angoisses, de coups, et de souffrances qui aboutit chez Zoubeïda à un refus de se soumettre aux lois du groupe.

Refus qui ne dépasse pas le stade de la révolte et qui se borne à présenter comme perspective de libération de la femme algérienne, une imitation des valeurs occidentales, avec quelques accents racistes ; ainsi, écrit-elle en parlant de ses camarades du collège : « elles avaient la chance d’être blanches de peau ; d’être françaises, libres de choisir plus tard la situation qu’elles voudraient ».

Ce récit se déroule en partie pendant la guerre de libération nationale nullement mentionnée, soit par totale ignorance des évènements historiques soit par indifférence tout à fait consciente. Quoiqu’il en soit, elle écrit : « la justice française m’avait montré que la femme est une fleur délicate et non une condamnée à perpétuité » et plus loin : « comme j’aimerais que mes sœurs connaissent ce niveau de civilisation (européenne) où la vie est noble, pleine de soutiens et d’idées nouvelles » …

Valeurs musulmanes et valeurs occidentales apparaissent diamétralement opposées : la servitude et la liberté, le bien et le mal.

Cette dichotomie simpliste est pourtant celle qui s’offre à de nombreuses algériennes qui refusent l’ostracisme sexuel dont elles sont victimes et n’ont pas les moyens d’en analyser les fondements.

Mais qu’en est-il aujourd’hui ; les valeurs occidentales sont-elles toujours les valeurs de référence ?

A la lumière d’un livre plus récent, La Chrysalide, quelles sont les conditions objectives qui semblent s’offrir aux femmes en Algérie pour sortir de leur oppression ?


(1) Paris, 1967.


Sur « La Chrysalide » … (1)

Mises à part les pages culturelles d’El Moudjahid, il n’existait pratiquement aucune littérature sur la femme en Algérie jusqu’à ce fameux roman (enfin, un livre sur les femmes algériennes) d’Aïcha Lemsine.

Ce livre va-t-il combler cet intolérable vide ? Ne nous leurrons pas : malgré les apparences, il ne fait que reprendre l’insipide discours du journal national, sous une forme romancée, sans plus …

Ce livre n’est pas inutile ni inintéressant ; au contraire, il constitue une somme de richesses, de données concernant les valeurs idéologiques de la bourgeoisie « progressiste ». Comment et que pense aujourd’hui la fraction « moderniste » au Pouvoir ? La Chrysalide y répond. Les femmes, la famille, l’éducation, le socialisme, la culture, l’Islam, le nationalisme sont tous présents et l’auteur se fait consciemment ou inconsciemment le porte-parole idéologique du « modernisme éclairé ».

D’abord l’histoire… Il s’agit de la vie d’une famille algérienne, d’origine paysanne, à travers les soubresauts du temps et de l’histoire récente du pays.

Khadidja est mariée jeune à Mokrane. Après lui avoir donné un fils, Mouloud, elle reste stérile. Son mari prend une deuxième épouse afin d’assurer d’une manière plus convenable sa descendance. Faïza naîtra de cette seconde union. C’est elle qui bouleversera les règles du groupe car contrairement aux traditions ancestrales, elle poursuivra des études au village puis dans la grande ville, deviendra médecin et rentrera au village pour y exercer son métier.

Belle histoire, exceptionnelle histoire en vérité … Car écrire sur l’oppression des femmes (ce que prétend faire l’auteur) veut-il dire parler de l’hors du commun, de l’exceptionnel comme dans cette histoire fleur bleue ? Et même en l’admettant, encore faudrait-il parler des interminables luttes, des conflits violents, de toute la force et l’énergie nécessaires à la conquête de la liberté et de l’autonomie. Mais La Chrysalide ne souffle mot de ces difficultés … durant toute l’histoire, il n’y a quasiment aucun conflit, aucune violence (tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil …). Faïza pourtant considérée comme une pionnière, bénéficie d’un itinéraire absolument sans embuche : tout ce qu’elle entreprend est admis, accepté par son entourage, elle est même largement soutenue par sa mère, son frère, etc. Est-ce véritablement crédible ?

Ensuite le ton. Insupportable. On ressent un profond malaise au fur et mesure des pages. En premier lieu, A. Lemsine réussit par l’artifice de l’écriture poétique et du sentiment à faire passer des valeurs extrêmement réactionnaires : le respect du père, le destin, « l’obéissance naturelle de la femme ». C’est ainsi que la poésie et le sentimentalisme de mauvais gout ont souvent occulte l’oppression des femmes : « elle était l’argile humide (Khadidja) sous les doigts impatients de l’homme il réinventait tous les gestes de l’amour sur elle. Son jeune mari … tentait toutes les folies sur ce corps ; Khadidja semblait n’être venue sur terre que pour mieux combler les désirs de Mokrane » p. 18.

Ensuite, le ton folklorique, étranger, « touriste » ; on a cette impression que le livre a été écrit pour un public étranger (soulignons qu’il a été édité aux éditions des femmes (1) vraisemblablement pour cette raison et non parce que la SNED l’aurait trouvé trop féministe …). En effet, quelle femme algérienne peut se reconnaître dans une histoire peut-être vraie mais si hors du commun, dans un récit où les valeurs occidentales sont mythifiées : Lemsine trouve plus esthétiques les corps des femmes minces, aux peaux blanches et aux yeux clairs ; la culture et la connaissance sont élevées presque au rang de culte (le livre se termine par un poème d’Eluard), elle nous fait écouter des gentilles jeunes filles qui jouent du Chopin et du Beethoven (p. 205), nous emmène à Alger dans des restaurants « rustiques » dignes … du quartier Latin ;

Même l’immigration y est évoquée sur le ton folklorique de l’épopée lyrique : les sources de l’immigration ont une origine bizarrement biologique ; ainsi nos ancêtres nous ont-ils légués l’art du voyage, « une habitude ancestrale de voyager, de changer de région ». Mais l’immigration trouve aussi ses sources dans notre faculté « d’adaptation instinctive et naturelle, à notre instinct héréditaire de pasteur transhumant » …

Voici en quelques mots, à la limite du supportable, l’épopée héroïque de l’immigré algérien, « ouvert à tous les appels de son siècle, apte à toutes les témérités » …

Quelle Algérienne peut y reconnaître son pays ? Où a-t-on vu en Algérie, une mère célibataire revenir dans son village natal ? La réalité dans ces cas, n’est-elle pas la fuite hors des règles du groupe, le plus loin possible afin d’éviter et de fuir l’humiliation ?

Et puis, l’invraisemblable. Khadidja n’est jamais sortie de chez elle sauf quand elle a traversé la plaine pour aller dans la maison de son époux. D’où vient la prise de conscience de Khadidja ? Tombe-t-elle du ciel ? Oui. Elle refuse la médecine traditionnelle et va visiter le médecin français du village, rejette les tatouages et veut faire de son fils un homme cultivé, instruit et non pas un véritable paysan sachant perpétuer la richesse des terres de son père.

Elle encourage sa petite fille à poursuivre ses études en ville, enfin, elle se fait lire par cette dernière des livres de … Marx …

Concernant Faïza, sa prise de conscience est plus compréhensible : elle a été à l’école, elle a le modèle de son frère qui est « instruit », qui a voyagé.

Elle grandit dans la maison paternelle, fortement dominée par la personnalité de Khadidja, elle poursuit des études à Alger où elle rencontrera Hocine qu’elle aimera. Mais il meurt dans un accident de voiture alors qu’il venait au village la demander en mariage.

Il lui laisse pourtant un enfant, qui sera accepté de toute la communauté qui n’a jamais vu le père.

Pionnière-mère-célibataire-docteur, Faïza revient au village avec son fils et avec … la bienveillance de tous les habitants.

On voudrait bien y croire … Ou alors, il faut effectivement y croire si l’on ne laisse pas de côté le fait que Faïza n’est pas n’importe qui, elle est … médecin.

Ce qui pose à notre avis, le problème important de l’intégration des femmes dans la société aujourd’hui en Algérie.

En d’autres termes, quelles sont les possibilités aujourd’hui pour une femme algérienne d’être « reconnue » en dehors de son rôle traditionnel de mère et d’épouse-gardienne des traditions ?

En effet, Faïza ne revient pas au village comme une simple ouvrière du textile ou comme femme de salle d’hôpital ; elle y revient avec une position sociale bien plus élevée, elle a donc ce qui lui permet d’être « pardonnée », « rachetée » de son geste.

Elle est issue d’un milieu aisé (de la paysannerie moyenne), l’inventaire des personnages l’entourant est le suivant : propriétaires terriens, un maire, des ingénieurs, un « éminent ophtalmologue », un commissaire politique du Parti, une femme médecin, bref, tout l’éventail caractéristique de la petite bourgeoisie dans son irrésistible ascension après l’indépendance.

Faïza n’a donc pu s’imposer que parce que d’une part, elle était originaire d’une famille respectée dans le village parce que riche, et d’autre part, parce qu’elle a elle même revalorisé la position de sa famille en devenant médecin et ceci sans oublier que son frère avait déjà enrichi le patrimoine familial par son diplôme d’ingénieur acquis en URSS …

Le seul chemin pour la libération de la femme algérienne est donc, selon Lemsine, la réussite économique et sociale. L’auteur correspond ainsi à fond aux systèmes de représentation de la bourgeoisie ; car il est certain que pour celle-ci, la femme ne peut être « reconnue » que si elle rejoint ses rangs ; il est d’autant plus vrai que le système social algérien favorise d’une manière extrême cette récupération de tout pas en avant de la femme : femme-avocat, femme-medecin, femme-professeur … quel point commun avec la secrétaire-dactylo obligée d’affronter la rue et la hiérarchie masculine ou la jeune fille cloîtrée chez elle jusqu’à son mariage ?

Or c’est bien ce système qu’il faut remettre en question. C’est pourquoi, La Chrysalide ne reflète aucunement la réalité du vécu de la grande majorité des femmes algériennes, ni les possibilités réelles de sortir de son oppression.

La Chrysalide n’est que pure falsification …


(1) Aïcha Lemsine. La Chrysalide. Chroniques algériennes, Ed. des femmes,
Paris, 1976.