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Notre objectif unique : l’Indépendance Nationale. Espoir suprême et suprême salut

Article de Chedly Khairallah paru dans L’Ikdam nord-africain, n° 3, août-septembre 1927 ; suivi de « Le banquet de l’Etoile nord-africaine » par Mustapha

Pendant les séances du congrès anti-colonial de Bruxelles, nous avons assisté – de la part de la presse réactionnaire – à une véritable conspiration du silence.

Les envoyés de certains grands quotidiens de Paris étaient stupéfaits de ne rien voir transpirer des comptes rendus, cependant détaillés, qu’ils adressaient à l’issue de chaque séance.

Nous fûmes témoins et confidents de leur déception, qui était grande.

Pour la plupart d’entre eux, c’était une lourde faute politique que de vouloir systématiquement paraître indifférent à une tentative qui se révélait comme un événement considérable, vaste synthèse où se cristallisaient, dans un immense cri de douleur et de révolte, les revendications définitives des races et des peuples opprimés.

Et, longtemps après ce congrès, nous nous gaussions à la simple constatation que les réactionnaires de la presse étaient encore tellement ahuris qu’ils n’osaient pas faire la moindre allusion à ce qui, pour avoir été pour eux le plus affreux des cauchemars, était devenu, grâce à la ténacité nationale des peuples asservis, la plus menaçante des réalités.

C’est que nos réactionnaires de la presse, à la solde des grandes entreprises financières, ont une mission nettement définie : ils doivent, à la veille, pendant et au lendemain des expéditions coloniales, berner l’opinion publique en s’efforçant de légitimer des actes de brigandage aussi monstrueux. Après quoi, ils doivent faire accréditer que c’est toujours la civilisation et ses inénarrables bienfaits que le plus fort apporte au plus faible.

Cette fois, cependant, il a fallu que M. Sarraut allât faire son discours à Constantine pour que nos réactionnaires, reprenant leur grosse caisse, se soient décidés à accompagner leur chef d’orchestre, sur un air où se reconnaissent aisément des palabres de redites déjà trop connues.

C’est ainsi que « l’Afrique Française » et « le Matin », à Paris, « la Tunisie Française », « l’Evolution Nord-Africaine » et à « l’Echo d’Alger », dans l’Afrique du Nord, en sont venus à s’occuper, avec un retard de plus de quatre mois, de notre participation au congrès de Bruxelles.

Reprenant à leur compte des arguments auxquels le génie politique d’un Sarraut semblait avoir rendu leur vigueur, ces journalistes stipendiés nous ont vivement reproché de méconnaître l’action bienfaisante de l’impérialisme français, en soulignant que l’œuvre de civilisation qu’il poursuit chez nous est la légitime rançon de sa mainmise sur nos pays.

Pour mieux nous signaler à l’attention du gouvernement, ils n’ont pas manqué, une fois de plus, de nous présenter à leurs lecteurs comme prenant nos mots d’ordre à Moscou, cherchant, par là, à dénoncer l’Etoile Nord-Africaine comme une organisation sournoisement communiste.

Sans vouloir accorder à de telles accusations une portée qu’elles ne peuvent avoir, étant donné la réalité des faits, nous estimons de notre devoir, et dans l’intérêt de la cause à laquelle nous vouons toutes nos forces vives, de rappeler que l’Etoile Nord-Africaine, groupant tous les musulmans tunisiens, algériens et marocains que ne satisfait pas la situation de fait de ces trois pays de l’Afrique du Nord, sont nettement décidés à mener jusqu’au bout la lutte pour l’indépendance, en se plaçant sur le terrain du nationalisme révolutionnaire.

A cette lutte, l’Etoile Nord-Africaine convie toutes les victimes du régime de spoliation, d’oppression et de terreur qui, sous couvert de relèvement matériel et moral des indigènes, serait une menace de mort évidente si la Tunisie, l’Algérie et le Maroc n’affirmaient, par l’action directe, méthodiquement préparée, leur vitalité nationale persistante.

Dans la période idéologique que nous traversons, nous étions en droit de compter sur tous les concours désintéressés.

Mais pendant que les réactionnaires, par intérêt, et les socialistes, par calcul et par complaisance, se signalaient comme les champions de la colonisation officielle, les communistes ne laissaient échapper aucune occasion de lutter – le plus souvent à leurs dépens – pour l’affranchissement des peuples esclaves.

Si les communistes voient, dans notre émancipation, un affaiblissement certain de leur adversaire : l’impérialisme, s’ils suivent, avec sympathie, nos tentatives de libération, s’ils semblent directement intéressés à nous seconder dans notre lutte, est-ce à dire qu’ils nous aient convertis à leurs idées ?

Certes, non !

Les peuples asservis et courbés sous le joug d’une puissance étrangère qui les dépouille de leurs biens, les prive de leurs libertés et les traque jusque dans leur conscience, n’ont pas besoin de s’accrocher à une théorie politique ni de se mettre à la remorque d’un parti – quel qu’il soit – pour considérer comme précaire l’occupation étrangère, source de servage et de , misère, et travailler à l’avènement d’un avenir d’indépendance nationale et de libertés reconquises.

Nos réactionnaires de la presse savent pertinemment que la civilisation qu’on prétend apporter aux peuples martyrs est représentée, au sein de ces peuples, par des éléments que les pays colonisateurs considèrent comme des indésirables.

Ils doivent parfois convenir, en leur for intérieur, avec Claude Farrère, que si « la Métropole garde soigneusement pour elle toutes ses réserves de valeur, elle n’exporte jamais que le rebut de son contingent ».

Ce même Claude Farrère, qui est loin d’appartenir à ce parti politique que l’on nous accuse de servir, n’a pas hésité à faire le procès de la civilisation qui est imposée, par la force, à des peuples qualifiés, pour la circonstance, de « peuples arriérés ».

« Nous hébergeons (dans les colonies), dit-il, les malfaiteurs et les inutiles, les pique-assiettes et les vide-goussets. Ceux qui y défrichent n’ont pas su labourer en France, ceux qui y trafiquent ont fait banqueroute en France, ceux qui y commandent sont fruits secs de collèges et ceux qui y jugent et qui y condamnent ont été quelquefois jugés et condamnés. »

« Il conviendrait, ajoute-t-il, que nous ne fussions, nous les colonisateurs, ni assassins, ni voleurs. Mais c’est là une utopie. »

C’est précisément parce que, nous les colonisés, nous savons – par l’expérience directe – que la colonisation officielle s’installe et se maintient par l’assassinat et le vol, que tous nos efforts tendront à chasser les colonisateurs de nos pays.

Et nous n’aurons pas, en ce faisant, porté atteinte à la France, que nous connaissons d’après les maîtres de sa pensée et les véritables représentants de son génie.

« La France, disait un jour un orateur, c’est tout le monde, moins ceux qui exploitent. »

Cette France que représente le mieux le peuple laborieux de Paris, que de lointains antécédents prédisposent à s’enthousiasmer pour les idées de large humanité et d’émancipation sociale, cette France qui, à un moment de son histoire, a eu le privilège de voir sa pensée rayonner à travers le monde, nous sommes nombreux à ne pas la méconnaître.

Et, en examinant la légitimité des expéditions et de l’exploitation coloniales à la lueur des principes qui restent à la gloire des Francais de 1789, nous sommes bien obligés de convenir que le brigandage à main armée et la politique d’asservissement qui doit maintenir en contact conquérants et conquis, n’a laissé jusqu’ici et ne laissera jamais, aux peuples courbés sous le joug, aucune chance de liberté, d’égalité et de fraternité.

Forte de cette certitude et ne voyant de salut que dans l’émancipation totale des pays du Nord de l’Afrique, l’Etoile Nord-Africaine, n’obéissant à aucune suggestion, mais tirant le plus grand profit des enseignements d’une expérience jusqu’ici douloureuse, a entrepris une lutte et engagé une action qui sont les siennes propres et pour lesquelles elle n’engage et n’engagera jamais que sa responsabilité, toujours heureuse d’accueillir toutes les marques de sympathie et d’où qu’elles viennent.

CHEDLY,
président de l’Etoile nord-africaine.


POUR FETER LE SUCCES DE NOS ETUDIANTS

Le Banquet de l’Etoile Nord-Africaine

Ce fut un évènement des plus heureux que le banquet offert, le mois dernier, par l’Etoile Nord-Africaine à nos compatriotes Tunisiens, Algériens et Marocains, étudiants à Paris.

Il s’agissait d’une simple prise de contact entre la jeunesse studieuse de nos pays et les militants de notre organisation.

Ceux-ci devaient, à cette occasion, essayer d’intéresser ceux-là à notre groupement, par la mise en discussion des principes qui ont présidé à la création de l’organisation et de son programme.

Notre camarade Chedly, président, en souhaitant la bienvenue à nos compatriotes, fait l’exposé détaillé de notre programme. Il exprime sa satisfaction de voir, côte à cote, ceux qui travaillent de l’esprit et ceux qui travaillent de la main.

Les camarades étudiants ne peuvent accepter d’être indéfiniment les esclaves de ceux qu’ils égalent ou dépassent dans les domaines de l’intelligence. Et il les exhorte à l’action.

La parole est ensuite donnée à M. Habib Bourguiba. Au nom des étudiants tunisiens, il remercie l’Etoile d’avoir organisé une réception aussi intime. Il est de tout cœur pour l’émancipation des peuples martyrs et pour l’indépendance de la Tunisie. Mais il craint fort que de tels objectifs ne soient pas atteints par des programmes sur le papier, si l’on ne songe pas sérieusement aux méthodes d’organisation et de préparation à la lutte. Cette préparation demandera du temps. Ce temps sera marqué par notre résistance passive.

Puis, M. Abdel Moumen parle au nom des étudiants algériens.

Il comprend la nécessité d’une collaboration entre manuels et intellectuels et d’une solidarité effective entre peuples nord-africains pour la réalisation du but commun : l’indépendance de l’Afrique du Nord.

Il rappelle les promesses fallacieuses de l’impérialisme français, souligne la faillite du réformisme et conclut à l’action qui « sera directe, ou ne sera pas ».

Ensuite, M. Larachi, au nom des étudiants marocains, brosse à grands traits un tableau saisissant de l’état de son pays depuis l’occupation et conclut à l’action révolutionnaire pour l’indépendance nationale.

Enfin, les camarades Mohamed ben Abderrahmam et Hadjali, du comité exécutif de l’Etoile, prononcent deux vibrants discours. Le premier, en arabe, stigmatise les « bienfaits » de la colonisation, condamne le réformisme et recommande l’action directe ; le second, dans une large improvisation, retrace le passé de l’Etoile et rend un vibrant hommage aux ouvriers nord-africains qui, les premiers, se sont groupés pour la lutte.

L’heure était tardive et il fallut bien se séparer.

Mais il est resté de cette soirée le souvenir inoubliable de l’émotion soulevée par les déclarations nettes de nos compatriotes étudiants qui, dans la lutte qui se prépare, nous ont apporté le réconfort de leur adhésion pleine et entière et promis leur concours le plus absolu.

MUSTAPHA.