En Iran, le clergé jette le masque

Article paru dans Le Prolétaire, n° 282, 27 janvier-8février 1979.

Nous écrivions dans le numéro précédent de ce journal, à propos de l’Iran, que le chiisme était contraint, devant l’approfondissement du mouvement social, de conserver une attitude d’opposition intransigeante de façade «pour chercher à contrôler le mouvement social, éviter l’armement de la population et la guerre civile généralisée, et donner ainsi le temps à l’impérialisme de se ressaisir et de disposer ses cartes».

Il n’est pas difficile d’illustrer à l’aide de quelques déclarations récentes de dirigeants chiites la fonction véritablement contre-révolutionnaire du mouvement religieux.

Après le départ du Chah, l’ayatollah Khomeiny a incité ses partisans à poursuivre leur campagne pour renverser le gouvernement mais il a lancé en même temps un appel pour que l’ordre public et la loi soient respectés en demandant à ceux qui le suivent de « coopérer avec les forces de sécurité qui s’efforcent de faire respecter la loi et l’ordre » (International Herald Tribune, 18 janvier).

Quelques jours plus tôt, toujours à propos de l’armée, l’ayatollah déclarait qu’il fallait distinguer entre «quelques traîtres» dans la hiérarchie militaire et la «majorité des soldats et des officiers». «Le peuple, avait-il ajouté au cours de cette interview à une chaîne de télévision américaine, respectera les officiers» (idem, 15 janvier). Au moment où les risques d’affrontements armés se multiplient (Le Monde du 9 janvier fait état de «résistance armée qui oppose souvent les populations de certaines villes aux exactions de l’armée») et où l’armée, même sous Baktiar, continue à tirer tous les jours sur les manifestants, n’est-ce pas là la meilleure manière d’empêcher les soldats de se rallier aux révoltés, ces soldats qui sont soumis au terrorisme hiérarchique et qui ne peuvent rompre la discipline que s’ils y sont aidés de l’extérieur par une lutte dirigée aussi contre les officiers qui les briment et les traitent pire que du bétail ? Dans ces conditions, les œillets à la portugaise au lieu de paralyser l’armée risquent bien davantage de paralyser la foule désarmée vis-à-vis d’une troupe à qui on ne donne nullement la force de désobéir.

La sinistre SAVAK elle-même, comme naguère la PIDE portugaise, a droit à des égards. L’ayatollah Taleghani, rapporte encore le Monde, a pris la défense de membres de la SAVAK menacés, en déclarant que «nul n’avait le droit de faire justice lui-même, qu’il ne fallait pas confondre les véritables criminels avec les exécutants et qu’en aucune manière une sentence ne pouvait être appliquée avant que le suspect ait eu la possibilité de se défendre devant un tribunal islamique».

Tous les « observateurs » ont remarqué le ton nouveau avec lequel l’ayatollah Khomeiny parlait maintenant des Etats-Unis. Le changement n’a pas échappé naturellement aux Américains eux-mêmes : «L’ayatollah Khomeiny, écrit l’International Herald Tribune du 15 janvier, semble évoluer rapidement aux yeux de l’administration américaine. Après avoir été considéré comme un fasciste islamique primitif (sic) avec lequel on ne pouvait pas traiter, il est en train de devenir un personnage politique avec lequel il peut devenir possible – et nécessaire – de conclure un accord.

La modération nouvelle de l’ayatollah à l’égard (…) des futurs rapports de l’Iran et des Etats-Unis a amené l’administration américaine à modérer ses déclarations à son égard et à dire publiquement que des officiels américains sont en contact avec des aides de l’ayatollah sur une base régulière. (…) Le porte-parole du département d’Etat a déclaré : «Nous nous réjouissons des prises de position de tout parti iranien qui aide à calmer les choses». Des officiels américains ont déclaré que cette phrase de M. Carter visait à encourager l’ayatollah à continuer à parler avec modération».

Ainsi ces religieux qui, après avoir prétendûment déclenché des manifestations et des grèves qui ont eu raison du chah, ont demandé – et obtenu – que les ouvriers de l’industrie pétrolière reprennent le travail pour assurer les besoins du pays, ces religieux qui veulent simplement changer la forme des institutions, qui sont farouchement anticommunistes, qui proclament que «seule une république islamique peut mettre fin à l’exploitation de l’homme par l’homme !», ces religieux qui ont simplement brandi la menace de la lutte armée mais qui ont tout fait pour empêcher que le mouvement de révolte ne se transforme précisément en lutte contre l’Etat lui-même, ces religieux vont, maintenant que le chah est parti, être condamnés par les faits eux-mêmes à montrer ce qu’ils sont : des défenseurs de l’Etat et de l’ordre établi, pourvu qu’on les peigne de couleurs plus seyantes. D’ailleurs le week-end dernier ils ont déjà dénoncé une manifestation d’extrême gauche qui refuse de sombrer du Charybde qu’est le despotisme du chah dans le Scylla de la «démocratie islamique».

A propos de cette dernière, on pourrait rappeler le Manifeste de 1848 sur le «socialisme féodal» : «Même dans le domaine littéraire, la vieille phraséologie de la Restauration était devenue impossible. Pour se créer des sympathies, il fallait que l’aristocratie fît semblant de perdre de vue ses propres intérêts et de dresser un acte d’accusation contre la bourgeoisie dans le seul intérêt de la classe ouvrière exploitée. Elle se ménageait de la sorte la satisfaction de chansonner son nouveau maître et d’oser lui fredonner à l’oreille des prophéties d’assez mauvais augure.

Ainsi naquit le socialisme féodal où se mêlaient jérémiades et libelles, échos du passé et grondements sourds de l’avenir. Si parfois la critique amère, mordante et spirituelle frappait la bourgeoisie au cœur, son impuissance absolue à comprendre la marche de l’histoire moderne était toujours comique.

En guise de drapeau, ces Messieurs arboraient la besace du mendiant, afin d’attirer à eux le peuple ; mais, dès que le peuple accourut, il aperçut les vieux blasons féodaux dont s’ornait leur derrière et il se dispersa avec de grands éclats de rire irrévérencieux ».

C’est aussi ce qui doit advenir pour la «démocratie islamique » mais hélas cette fois, les éclats de rire risquent bien de se transformer en pleurs et en cris de rage…

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