Errico Malatesta : Contre la Constituante et contre la Dictature

Article d’Errico Malatesta paru dans Le Réveil anarchiste, n° 808, 1er novembre 1930.

Portrait of Errico Malatesta (Santa Maria Capua Vetere, 1853-Rome, 1932), Italian anarchist.

Chacun a le droit d’exposer et de défendre ses idées ; mais personne n’a celui de fausser les idées d’autrui pour faire valoir les siennes.

Depuis des années que je ne voyais plus Il Martello, je reçois son numéro du 21 juin dernier, où je trouve un article signé N., dans lequel il est question, d’une façon plus ou moins fantaisiste, d’un projet insurrectionnel, conçu entre Giulietti, D’Annunzio et moi. Il ressort de cet article qu’un nommé Ursus a parlé précédemment du même fait, mais il ne m’a pas été possible d’avoir son écrit.

Peu importe. Je ne puis maintenant dire comment les choses, rapportées par N. et Ursus, se sont réellement passées, parce que nous ne vivons pas en un temps où il soit permis de dire au public, et conséquemment à la police, ce que quelqu’un a pu faire ou essayé de faire, et parce que, d’autre part, je ne saurais trahir la confiance que des personnes, qui actuellement ne voudraient pas être nommées, peuvent avoir eue en moi. Toutefois, je puis bien m’étonner que N. et Ursus, poussés par le désir de trouver des appuis à une thèse tactique à eux, n’aient pas compris le manque de délicatesse d’en appeler à un homme qui, à l’ordinaire, ne reçoit pas les journaux, ne connaît ainsi pas ce qu’on dit de lui et ne peut y répondre — et cela sans éprouver au moins le devoir, dans une affaire personnelle, de prendre la responsabilité de ce qu’ils disent, en signant de leurs noms et prénoms.

Ce dont j’ai hâte — et c’est pour cela que je prends la peine de relever les écrits en discussion — c’est de protester contre l’affirmation, absolument fausse, que j’aie été, à un moment quelconque de mon activité politique, partisan de la Constituante. La chose est de grande importance théorique et pratique, car elle pourrait d’un moment à l’autre devenir d’actualité et ne peut laisser indifférent l’anarchiste qui veut agir en anarchiste à chaque occasion qui se présente.

Précisément à l’époque où les faits dont N. et Ursus se souviennent si mal, se produisirent, je m’efforçais de combattre par la parole et par la plume, la foi et l’espoir que plusieurs subversifs, pas anarchistes, bien entendu, avaient dans une Constituante possible.

La Constituante — je disais alors, comme j’ai toujours dit avant et après
— ­­est le moyen auquel ont recours les classes privilégiées, quand la dictature n’est pas possible, pour empêcher la révolution, ou si la révolution a déjà éclaté, afin d’en arrêter le cours, avec le prétexte de la légaliser, et reprendre au peuple le plus possible des conquêtes qu’il peut avoir faites en période insurrectionnelle.

La Constituante, qui endort et étouffe, et la Dictature, qui écrase et tue, sont les deux dangers qui menacent toute révolution, et contre lesquels doivent se diriger les efforts des anarchistes.

Naturellement, comme nous ne sommes relativement qu’une petite minorité, il est possible et même probable qu’un prochain soulèvement aboutisse à la convocation d’une Constituante ; mais cela se ferait sans notre approbation et notre concours, mais contre notre volonté et malgré nos efforts, simplement parce que nous n’aurions pas été assez forts pour l’empêcher. En pareil cas, nous devrions avoir contre la Constituante la même attitude de méfiance et d’opposition irréductible que nous avons toujours eue contre les Parlements ordinaires et tout corps législatif.


Entendons-nous. Je ne suis pas partisan de la théorie du tout ou rien, et je crois qu’en réalité personne ne se conduit de la façon que cette théorie impliquerait : ce serait chose impossible.

Il s’agit d’un mot d’ordre que beaucoup emploient pour mettre en garde contre l’illusion de petites réformes et de prétendues concessions gouvernementales et patronales, et afin de rappeler toujours la nécessité et l’urgence de l’acte révolutionnaire : c’est une phrase qui, prise dans un large sens, peut servir à pousser à une lutte sans quartier contre les oppresseurs et les exploiteurs de toutes espèces. Mais prise à la lettre est tout simplement une absurdité.

Le tout est l’idéal qui s’éloigne et s’élargit à mesure que nous progressons, et qui conséquemment n’est jamais atteint. Le rien serait je ne sais quel abîme de barbarie, ou tout au moins la soumission entière à l’oppression présente.

Je crois qu’il faut prendre tout ce que l’on peut, qu’il soit peu ou prou ; faire tout ce qui est possible aujourd’hui, mais poursuivre toujours le combat pour rendre possible ce qui aujourd’hui ne le paraît pas encore.

Par exemple, si nous ne pouvons aujourd’hui nous débarrasser de toute espèce de gouvernement, il ne faut pas pour cela se désintéresser de la défense de quelques libertés acquises et de la lutte pour en conquérir d’autres. Si nous ne pouvons maintenant abolir radicalement le système capitaliste et l’exploitation des travailleurs qui en découle, nous n’en devons toutefois cesser de lutter pour conquérir des salaires plus élevés et de meilleures conditions de travail. Si nous ne pouvons abolir le commerce et y substituer l’échange direct entre producteurs, ce n’est pas une raison pour renoncer à chercher les moyens de se soustraire le plus possible à l’exploitation du commerçant et de l’accapareur. Si la force des oppresseurs et l’état de l’opinion publique empêchent maintenant de supprimer les prisons et de pourvoir avec des moyens humains à l’éventuelle défense contre les malfaiteurs, nous ne voudrions pas pour cela nous désintéresser d’une agitation pour l’abolition de la peine de mort, des travaux forcés à perpétuité, de la ségrégation cellulaire et en général des moyens les plus féroces de répression, servant à exercer la soi-­disant justice sociale qui n’est que vengeance barbare. Si nous ne pouvons abolir la police, nous ne voudrions néanmoins pas permettre, sans protestation et sans résistance, que les policiers passent à tabac les détenus et se livrent à tous les excès, outrepassant les limites que la loi même en vigueur leur prescrit…

Je m’arrête, parce que les cas de la vie, individuelle et sociale, où ne pouvant avoir le tout, il faut se contenter d’avoir le plus possible, se comptent par milliers.

Mais ici se pose, très importante, essentielle, la question de la façon de défendre ce que l’on a et de lutter pour avoir davantage. Car, il y a une façon qui, pour de petits avantages présents, souvent illusoires, affaiblit outre l’esprit d’indépendance et la conscience de son propre droit, compromettant ainsi l’avenir et même le présent ; tandis qu’il y en a une autre se servant de la victoire la plus petite pour demander davantage et préparer ainsi les âmes et le milieu à l’émancipation intégrale souhaitée.

Ce qui constitue la caractéristique, la raison d’être de l’anarchisme, est la conviction que les gouvernements — dictatures, parlements, etc. — sont des organes de conservation ou de réaction, toujours oppressifs ; et que la liberté, la justice, le bien-être pour tous doivent découler de la lutte contre l’autorité, de la libre initiative et du libre accord des individus et des groupes.


Il y a aujourd’hui un problème qui, à juste raison, préoccupe beaucoup d’anarchistes.

Le travail de propagande abstraite leur paraissant suffisant, et celui de préparation techniquement révolutionnaire dont on ignore la date de maturation des fruits n’étant pas toujours possible, ils cherchent quelque chose de pratique à faire dès à présent, pour réaliser une partie au moins de nos idées, malgré le milieu hostile, quelque chose qui, tout en étant utile moralement et matériellement aux anarchistes eux-­mêmes, serve d’exemple, d’école, de champ d’expérimentation.

De plusieurs côtés des propositions pratiques sont faites. Pour moi, elles sont toutes bonnes, si elles font appel à la libre initiative et aux sentiments de solidarité et de justice, et tendent à soustraire les individus à la domination du gouvernement et du patron. Et afin de ne pas perdre du temps en discussions qui se répètent continuellement sans fournir des faits et arguments nouveaux, je voudrais que celui qui a un projet cherchât à le réaliser tout de suite, à peine réuni le nombre minime d’adhérents jugés nécessaires, sans attendre, presque toujours inutilement, l’adhésion de tous ou de beaucoup. L’expérience démontrera ensuite lesquels de ces projets sont réalisables, et laissera vivre et prospérer ceux qui sont viables.

Que chacun suive la voie qui croit la meilleure et convient le mieux à son tempérament : aujourd’hui, dans les petites choses qui peuvent être faites dans le milieu actuel, ainsi que demain dans le vaste champ que la révolution offrira à nos activités. Mais ce qui est logiquement impératif pour nous tous, sous peine de cesser d’être réellement des anarchistes, c’est de ne jamais abdiquer aux mains d’une dictature individuelle ou de classe, d’un despote ou d’une Constituante, notre liberté, qui, pour tout ce qui dépend de nous, doit trouver sa base et sa limite dans l’égale liberté de tous.

Errico MALATESTA.

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