Errico Malatesta : Autour de « notre » anarchisme

Article d’Errico Malatesta paru dans Le Réveil communiste-anarchiste, n° 639, 26 avril 1924.

Portrait of Errico Malatesta (Santa Maria Capua Vetere, 1853-Rome, 1932), Italian anarchist.

J’ai l’impression, et par ce qui paraît dans nos différents périodiques en Italie et au dehors, et par ce que les camarades nous envoient et qui en grande partie n’est pas publié soit par manque de place, soit par trop complète insuffisance de composition, j’ai l’impression, dis-­je, que nous ne sommes pas encore arrivés à faire bien comprendre à tous les intentions que nous nous proposons dans cette Revue.

Il en est en effet qui, interprétant à leur manière notre formel désir d’esprit pratique et réalisateur, croient que nous entendons « initier un procès en révision des valeurs de l’anarchisme théorique », et selon leurs propres tendances ou leurs propres préférences craignent ou espèrent notre renonciation, en pratique sinon en théorie, à nos conceptions rigoureusement anarchistes.

Il s’en faut. En réalité, nous ne croyons pas, comme quelqu’un nous l’a fait dire, qu’il y ait « antinomie entre la théorie et la pratique ». Nous croyons, au contraire, qu’en général la théorie n’est vraie que si elle peut être confirmée par la pratique, et que, dans notre cas, si l’on ne peut réaliser immédiatement l’anarchie, ce n’est pas par faiblesse de la théorie, mais parce que tous ne sont pas anarchistes et que les anarchistes n’ont pas encore la force de conquérir au moins leur propre liberté et d’en imposer le respect.

En somme, nous restons fermes dans les idées qui depuis l’origine ont été l’âme du mouvement anarchiste et nous n’avons absolument rien à renier. Nous ne disons pas ceci pour nous en faire un mérite, car si nous pensions nous être autrefois trompés, nous sentirions le besoin de confesser notre erreur et de nous en corriger ; nous le disons parce que c’est un fait. Et qui connaît les écrits de propagande dispersés un peu partout par les fondateurs de cette Revue, arriverait bien difficilement à trouver une seule contradiction entre ce que nous disons maintenant et ce que nous disions il y a cinquante ans.

Ce n’est donc pas de révision qu’il s’agit, mais de développement et d’application aux contingences actuelles.

Quand les idées anarchistes étaient une nouveauté qui provoquait l’étonnement et la stupeur, quand on ne pouvait faire de propagande qu’en vue d’un lointain avenir et que même les tentatives insurrectionnelles et les procès volontairement provoqués et soutenus ne servaient qu’à attirer l’attention publique dans un but dé propagande, alors pouvaient suffire la critique de la société actuelle et l’exposé de l’idéal auquel on aspirait. Même les questions de tactique n’étaient au fond que des questions sur les meilleurs moyens de propager les idées et de préparer les individus et les masses aux transformations désirées.

Mais aujourd’hui les temps sont plus mûrs, les circonstances sont changées et tout fait croire que l’instant pourrait bien être imminent et n’est en tout cas pas très éloigné, où nous aurons la possibilité et serons dans la nécessité d’appliquer les théories aux faits et de montrer que nous avons raison contre les autres non seulement par la supériorité de notre idéal de liberté, mais aussi parce que nos idées et nos méthodes sont les plus pratiques pour atteindre le maximum de liberté et de bien être possible dans l’état actuel de la civilisation.

La réaction même, violente et tremblante, maintient le pays dans un état d’équilibre instable, qui laisse la porte ouverte à toutes les espérances comme à toutes les catastrophes. Et d’un moment à l’autre, les anarchistes peuvent être appelés à montrer leur valeur et à exercer sur les événements une pression qui au premier abord pourra n’être pas prépondérante, mais qui sera d’autant plus grande qu’ils seront en plus grand nombre et auront une valeur morale et technique plus haute.

Il faut donc profiter de cette période transitoire, qui ne peut être qu’une période de calme préparation, pour grouper le plus possible de forces morales et matérielles et pour se tenir prêts à tout événement.


Il est un fait qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est que nous sommes une minorité relativement petite et qu’il en sera ainsi jusqu’au jour où un changement dans les circonstances extérieures — meilleures conditions économiques, liberté plus grande — mettra les masses en état de mieux nous comprendre et nous permettra d’expliquer pratiquement notre œuvre.

Or, les conditions économiques ne s’améliorent pas de façon sensible et stable et la liberté n’augmentera pas vraiment tant que seront en vigueur le système capitaliste et l’organisation étatiste, soutien du privilège. Donc le jour où l’équilibre sera rompu pour des causes qui en grande partie échappent à notre volonté, mais qui existent et qui produiront leurs effets, et où éclatera la révolution, nous nous trouverons comme maintenant une petite minorité parmi les différentes forces en conflit.

Que devrons-­nous faire ?

Nous désintéresser du mouvement serait un suicide moral pour le présent et pour l’avenir, puisque sans notre action, sans l’action de ceux qui veulent pousser la révolution jusqu’à la transformation totale de toute l’organisation sociale, jusqu’à l’abolition de tous les privilèges et de toutes les autorités, la révolution se terminerait sans avoir rien transformé d’essentiel et nous nous retrouverions dans les conditions actuelles. Dans une révolution suivante, nous serions toujours une petite minorité et nous devrions encore nous désintéresser du mouvement, c’est-à-dire renoncer à la raison même de notre existence, qui est de combattre toujours pour la diminution de l’autorité et du privilège, jusqu’à l’heure de leur complète abolition, car nous croyons que la propagande, l’éducation ne peuvent atteindre qu’un nombre limité d’individus dans chaque milieu social et qu’il faut changer les conditions ambiantes pour que soit possible l’élévation morale de toute une couche d’individus.

Que faire donc ?

Provoquer si possible nous-mêmes le mouvement, y participer de toutes manières, de toutes nos forces, y imprimer le plus que nous pourrons le caractère libertaire et égalitaire, appuyer toutes les forces de progrès, défendre le meilleur quand on ne peut pas atteindre l’excellent, mais conserver toujours bien distinct notre caractère d’anarchistes qui ne veulent pas le pouvoir et supportent mal que d’autres le prennent.

Parmi les anarchistes — disons plutôt les soi-disant anarchistes — il en est qui pensent que la masse n’étant pas dès maintenant capable de s’organiser anarchiquement et de défendre la révolution par des méthodes anarchistes, nous devrions nous emparer nous-­mêmes du pouvoir et « imposer l’anarchie par la force ». (La phrase, comme le savent nos lecteurs, a été prononcée littéralement dans toute sa crudité.)

Je ne m’attarderai pas à répéter que celui qui croit à la puissance éducative de la force brutale et à la liberté créée et développée par l’œuvre des gouvernements peut être tout ce que l’on voudra, pourrait même avoir raison contre nous, mais ne peut se dire anarchiste qu’en mentant à soi-même et aux autres.

Je ferai seulement observer que s’il doit y avoir un gouvernement, ce n’est pas nous qui pouvons être ce gouvernement, et parce que nous sommes une trop petite minorité, et parce que nous n’avons pas les qualités nécessaires pour conquérir et conserver le pouvoir — et que, disons-­le pour l’amour du vrai, même parmi les singuliers camarades qui voudraient concilier l’anarchie avec la dictature « provisoire », il ne s’en trouve pas ou trop peu qui soient capables de faire le législateur, le juge, le gendarme et… le général massacreur. Il s’en trouverait peut être bien quelques uns parmi nous, non parmi les meilleurs, que par simplicité ou pour des raisons peu avouables, se rallieraient au parti triomphant et chercheraient à avoir leur part du gâteau gouvernemental, mais ceux­-ci ne feraient que trahir la cause que nous entendons défendre, comme ont fait certains prétendus anarchistes russes, comme font ces socialistes qui s’allient aux bourgeois pour le progrès du socialisme ou ces républicains qui se donnent à la monarchie pour préparer la république.

Il faut durant la révolution s’employer pour que les masses s’emparent de la terre, des instruments de travail et de toute la richesse sociale, pour qu’elles réclament et prennent toute la liberté qui leur convient et pour qu’elles organisent comme elles peuvent et comme elles veulent la production, l’échange et toute la vie sociale indépendamment de toute intervention du gouvernement. Il faut combattre toute centralisation pour laisser toute liberté aux localités et empêcher que l’on se serve des masses arriérées, toujours la grande majorité, pour arrêter l’élan des régions, des communes, des groupes les plus avancés — et il faut prétendre pour nous-mêmes à la plus complète autonomie et aux moyens d’organiser notre vie à notre manière, et chercher à entraîner les masses par la force de l’exemple et l’évidence des résultats obtenus.

Errico Malatesta.

(Traduit de Pensiero e Volontà.)

Une réponse sur “Errico Malatesta : Autour de « notre » anarchisme”

  1. Quelle profondeur d’analyse ! Il devrait ressusciter et observer que toutes ses préconisations sont d’actualité un siècle plus tard…Un vrai visionnaire.
    A quand le réveil des moutons ?

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