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La fin des prisons algériennes ?

Article paru dans La Révolution prolétarienne, n° 205, juin 1965, p. 18

ALGIERS, ALGERIA – MARCH 31: Prime Minister of China Zhu Enlai is welcomed by President Ahmed Ben Bella after his arrival for an official visit on March 31, 1965 in Algiers, Algeria. (Photo by Keystone-France/Gamma-Rapho via Getty Images)

La presse avait sommairement annoncé en avril dernier que le gouvernement algérien avait décidé de désaffecter la fameuse prison « Barberousse » d’Alger. En fait, il s’agissait de bien davantage. C’est toute une réforme du système pénitentiaire qu’envisageait Ben Bella dans le discours qu’il a prononcé le 9 avril en inaugurant une stèle à la mémoire des combattants du F.L.N. guillotinés par ordre des « tribunaux » militaires français. Le discours vient d’être publié in extenso par la revue des services d’information du gouvernement algérien. En voici le passage essentiel :

Notre pays, qui a choisi la voie socialiste, se doit de donner à l’homme toutes ses chances. Si nous avons pour devoir impérieux de neutraliser quiconque mettrait en péril notre société, nous devons également tout faire pour récupérer le maximum de ceux qui se sont écartés du droit chemin, souvent par suite de circonstances malheureuses. La délinquance en Algérie, qui n’est pas plus importante qu’ailleurs, est la conséquence tout autant de notre passé colonial que des difficultés de l’immédiat après-guerre. C’était une délinquance de la faim et de la frustration. Plus que de punition, c’est désormais de rééducation que notre futur système pénitentiaire devra se préoccuper. Hormis quelques cas chroniques, nous pouvons et nous devons entreprendre un travail tendant à donner aux délinquants, la chance de pouvoir s’amender et se reclasser.

Mais cela ne peut être accompli qu’à la condition de rompre avec les méthodes périmées qui, partout, n’ont eu pour résultat que de dresser un peu plus le délinquant contre la société qui lui paraît comme un monde étranger, définitivement fermé et hostile.

Une telle tâche, éminemment humaine, c’est au Parti, à ses meilleurs militants que nous voulons la confier. Et c’est pourquoi la première décision que je vous annonce en cette circonstance, est la création d’un commissariat national politique aux prisons qui aura mission d’arrêter et de mettre en application, en accord avec le gouvernement, les mesures qui permettront de réaliser cette entreprise nouvelle et hardie.

Dans chaque établissement pénitentiaire, des délégués seront en contact permanent avec les détenus et pourront déceler parmi eux ceux dont la réinsertion sociale deviendra possible. Ces délégués poursuivront leur oeuvre d’éducation et de soutien même après la libération du détenu, accomplissant ainsi une tâche importante d’assistance post-pénale.

Notre lutte de libération a déjà prouvé que l’effort de formation politique est susceptible de développer la solidarité et la cohésion, de magnifier toutes les valeurs et d’étouffer les mauvais penchants. En éduquant les détenus, en organisant leurs travaux, en leur donnant le sens des responsabilités, on parviendra, j’en suis sûr, à leur faire comprendre le caractère néfaste pour eux-mêmes, comme pour la collectivité, des délits qu’ils ont commis. Les organisations nationales, aux côtés du Parti et des pouvoirs publics, devront tout faire pour garantir le succès d’une telle entreprise et permettre à l’égaré d’hier de reprendre sa place au sein de la société. Pour réaliser la réforme de notre système pénitentiaire, spécialistes et techniciens seront mis à contribution bien entendu, mais c’est notre peuple, dans son ensemble, qui doit lutter contre la délinquance et apporter à l’inadapté, au délinquant d’aujourd’hui, cette aide qui lui a manqué jusqu’ici et qui lui donnera la volonté et la force de s’amender. Cette aide sera d’autant plus volontiers fournie que notre peuple, héritier d’une riche tradition de générosité, est tout naturellement porté à la fraternité et au respect de la dignité humaine.

Tout sera donc mis en oeuvre pour assurer la réadaptation du condamné et sa régénérescence par le travail.

Nous lui donnerons une éducation révolutionnaire et nous l’instruirons afin de faciliter son reclassement. Nous substituerons selon des modalités qui sont à l’étude, le travail volontaire à l’emprisonnement (1).

La seconde décision que je voulais vous annoncer sera, j’en suis sûr, saluée avec joie par l’ensemble de notre peuple et en particulier par tous les militants qui ont enduré, ici, à Barberousse, les souffrances de la détention. La maison d’arrêt de Barberousse, symbole du colonialisme, sera aujourd’hui définitivement fermée. Elle se transformera en « musée de la détention » que tons les patriotes, tous les anciens détenus contribueront à constituer. Chacun pourra ainsi, en visitant « Serkadji », mesurer la valeur des institutions nouvelles que se donne notre pays en se remémorant les heures sombres qu’il y a vécues.

Parallèlement à cet acte, particulièrement significatif, 57 prisons, qui représentent près de la moitié des anciennes bastilles colonialistes, seront désaffectées sur toute l’étendue du territoire national (1). Toutes ces prisons qui, il n’y a pas si longtemps, servaient de cadre à la torture morale et physique, à la souffrance et aux exécutions, deviendront des écoles et des établissements d’utilité publique et joueront ainsi un rôle positif de notre effort d’édification socialiste.

Ce n’est pas le moindre mérite de notre Révolution qui a déjà transformé la prison militaire d’Alger en lycée de jeunes filles, qui a décidé de transformer la base militaire de La Sénia en université et qui a affecté des dizaines de casernes à l’enseignement, de pouvoir réaliser aussi rapidement cette nouvelle étape.

Il me reste enfin à vous annoncer qu’un décret vient d’être signé portant libération immédiate sur toute l’étendue du territoire de tous les détenus condamnés à une peine égale ou inférieure à six mois, ainsi que de ceux auxquels il ne reste plus qu’une peine égale ou inférieure à six mois à purger soit 1.200 détenus. Ainsi, tous les détenus qui se trouvent en ce moment ici sont libérés et quand, tout à l’heure, la prison fermera ses portes, elle les fermera sur le silence et le vide.


(1) C’est nous qui soulignons (N.D.L.R.)

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